[Livres à domicile] Eclats de vers contre un tesson

LITTERATURE

Dans les années 70 à la Réunion, les polémiques littéraires allaient bon train. J’ai déjà parlé de ces querelles mêlant égos et idéologies. Elles mettaient un peu de piment dans une vie culturelle parfois un peu fade. Quelques décennies plus tard, les salons du livre semblaient devenus des lieux de paix et de bienveillance. En fait, non. Le feu couvait sous la cendre.

Le Président de la Réunion des Livres s’exprimait devant des journalistes mauriciens, peu après le « co-vide » culturel imposé par le gouvernement. Il avait expliqué  qu’à la Réunion certains éditeurs et libraires pensaient plus à faire des bénéfices qu’à aider les auteurs, et que les auteurs eux même devraient parfois tourner sept fois leur plume dans l’encrier avant de publier des œuvres écrites avec les pieds. Je précise qu’il avait employé de termes plus diplomatiques que moi, mais ça avait suffi pour qu’un auteur lance une pétition contre lui, en commençant par le traiter de « goyave de France » ce qui en soit ne faisait qu’aggraver le conflit en l’internationalisant.

« Un président ne devrait pas dire ça »

J’ai vu alors des amis et amies de ce milieu tolérant et pacifique se transformer en véritables furies, des bisounours devenir loups-garous.  Bref, lapidation générale pour un dérapage mal contrôlé, peut-être causé par le punch mauricien servi à la soirée.

 Je me méfie des lapidations, certains soufflant sur les braises d’un petit incendie pour tirer les marrons du feu. D’ailleurs, une fois le calme revenu dans le petit microcosme littéraire local, on constate que les faits restent têtus: oui, il y a des éditeurs qui oublient les droits d’auteur,  des libraires qui n’aiment pas les livres, et des écrivains qui devraient se relire.

Les polémiques font vendre, l’important c’est qu’on parle du livre, du film, de l’émission. En bien ou en mal peu importe. L’appel au boycott, ou à l’interdiction de l’œuvre, c’est le graal, l’assurance de faire le buzz.

Faire le buzz, même avec de la bouse !

Souvenez vous « Zorey chapé » (éditions Poisson Rouge) un roman jugé très machiste et méprisant envers la femme réunionnaise. L’auteur était il son personnage, ou pas ? Et l’éditrice, n’a-t-elle pas senti le «malaise » ?. Une étudiante véhémente a connu ses deux minutes de gloire à la télé locale en demandant la censure de ce livre abject. Quant à l’auteur, il est retourné dans l’Hexagone où son bouquin demeure inconnu. Tempête tropicale dans un verre d’eau de rose.

Dans la woke culture locale, on trouve deux grandes catégories. Les Bienveillant(e)s, qui veulent sincèrement lutter contre les injustices dont sont encore trop souvent victimes les minorités. Et les Malveillant(e)s , à l’affût du moindre dérapage pour en tirer profit.

 Selon moi le problème ne réside pas  dans le wokisme, mais dans ses excès. Je me méfie de cette « novlangue » qui martèle les mots du nouveau moralisme : il faudrait donc couper tout ou partie des œuvres jugées inappropriées, offensantes, patriarcales, racistes ou simplement « malaisantes » ?

Tribunaux populistes du Net

Mais jugées par qui, au fait ? Les réseaux sociaux ont-ils remplacé les tribunaux ?

J’ai déjà cité dans une précédente chronique, l’affaire de cet album pour enfants « le Gecko marron » accusé de racisme envers la communauté malgache. L’amalgame des thèmes écologie origines  était certes discutable, mais faudrait il le brûler pour autant, et son autrice avec (encore une zoreille, en plus) ?

Dans la même veine, il y a quelques années, le CRAN avait accusé Aurélia Mengin de blackface, après avoir découvert l’affiche de son  festival du film de St-Philippe. La photo représentait deux filles vêtues de peinture, l’une en bleu, l’autre en noir. Positivons : cela aura au moins appris à la réalisatrice, ainsi qu’à de nombreuses personnes, pas forcément mâles blancs hétéros, l’origine infâme du blackface. Mais c’était très traumatisant pour Aurélia, métisse née à la Réunion, d’être accusée de racisme, alors qu’il est vrai, son père, lui était né à Paris. J’ai entendu personnellement certains « indigénistes » le qualifier en conséquence d’esclavagiste !

Les intégristes ne reculent devant rien pour faire avancer leur cause. Les cons, ça ose tout, c’est bien connu. C’est pourquoi, plus que jamais, il faut éviter de leur tendre la perche. On doit tenir compte de la sensibilité, de l’histoire de la région où l’on vit, surtout quand on est né ailleurs. Faire attention de ne froisser personne, d’accord… Mais en cas de doute, faut-il s’auto-censurer ? La discussion est impossible avec des gens qui ne veulent pas discuter.  Et celui qu’on accuse exagérément, n’a-t-il pas le droit lui aussi de se sentir blessé ?

Du coup, je n’ai pas eu le temps de parler de la tribune anti-Tesson. Oui, il est accusé d’être d’extrême droite par un collectif de 1.200 poètes.

C’est à la fois beaucoup et peu. D’ailleurs chez nous aussi, des poètes, on en trouve un… sous chaque palmier.

                                                                                                       Alain Bled

A propos de l'auteur

Alain Bled

Homme de culture, homme de presse, homme de radio... et écrivain. Amoureux du récit et du commentaire, Alain Bled anime la rubrique « Livres à domicile ».