Mais qui veut casser la machine à vapeur ?

[MONOPOLE SUR L’EXPORTATION DE MANGUES]

Dans le modèle agricole réunionnais, les indépendants ont-ils leur place ? Les déboires de la start-up Siva Industrie, écartée du Plan de Relance, reposent cruellement cette question.

Siva Grondein a été soutenu pendant deux ans par les collectivités locales pour expérimenter un traitement contre la mouche des fruits. Après l’expérimentation, son dossier est rejeté du Plan de Relance pour confier l’exploitation industrielle à un concurrent.

Reportages dans les journaux locaux et à la télé, soutien des collectivités, avis favorable de la direction de l’agriculture… Tout semblait sourire en cette fin d’année 2021 à « la machine à vapeur » de Siva Industrie, start-up hébergée dans l’incubateur du Cyroi à la Technopole de Saint-Denis. Siva Grondein, jeune ingénieur bénédictin présentait alors le procédé censé faire redémarrer les exportations de mangues réunionnaises vers l’Union européenne.

Depuis 2019, l’Europe a interdit l’importation des mangues réunionnaises pour se protéger d’une infection par la mouche des fruits, présente sous nos latitudes. Dès que cette nouvelle contrainte est apparue, Siva Grondein a proposé sa fameuse solution de « traitement à la vapeur », un procédé déjà appliqué par la Thaïlande d’où il a importé des mangoustans, fruits qui ne pouvaient entrer à La Réunion qu’après avoir été traités contre les insectes.

La solution existait donc et il l’a proposée dès octobre 2019 à la direction de l’agriculture (DAAF) (voir le document joint). Les expérimentations financées en partie par le Département (30 000€) ont convaincu la Région (50 000€), la Chambre d’agriculture et la DAAF. Sans surprise son prototype expérimental, construit au Japon, a obtenu son agrément. Les inspecteurs sanitaires l’ont déclaré conforme sans émettre la moindre réserve le 2 décembre 2021.

La machine expérimentale, fabriquée au Japon, traite les mangues à la vapeur pour éliminer le risque de présence de mouches des fruits, et rendre les fruits éligibles à l’exportation vers l’Europe.

Le 23 décembre, devant les caméras des médias, il a procédé à un premier lot d’exportation en partenariat avec Soleil Réunion et Leclerc. Siva Industrie pouvait donc envisager de passer de la phase expérimentale à la phase industrielle en commandant une machine calibrée pour traiter des tonnes de mangues destinées à l’exportation. Hélas ce bond s’est révélé impossible. Et c’est là que le récit devient plus cruel.

Pétition contre les monopoles agricoles

Pour y parvenir il lui fallait obtenir un financement dans le cadre du plan de relance : près de 2M€ demandés pour construire l’usine et commander l’outil. Malgré tous les soutiens, c’est raté ! De Montreuil, où il a son siège, FranceAgriMer, établissement national de gestion des aides nationales et européennes, lui a notifié que sa candidature au plan de Relance n’a pas été retenue. Le courrier est daté du 22 décembre…

Motif évoqué pour justifier ce refus : « Manque de données relatives au projet : aucune description de l’accès à cet outil par la filière, pas d’explication des actions concrètes des partenaires, aucune contractualisation/contrat d’approvisionnement, aucune analyse des retombées économiques ou des besoins du marché et de ses perspectives d’évolution »

Officieusement la raison est plus simple. L’enveloppe de la relance pour l’agriculture sur les quatre départements d’outre-mer était limitée à 100 M€. Il fallait faire des choix et il se trouve que Siva Industrie était face à un concurrent réunionnais qui s’était positionné sur le même projet de traitement des fruits avant leur exportation. « Il fallait en choisir un seul sur les deux », confie une source autorisée.

Comme tout va très vite en ce bas monde, avant même la notification du refus, une pétition, bien informée, traitait de ce sujet sur internet. Le Front Réyoné Kontr les Aliénations FRKA y dénonce « les monopoles fonciers, agricoles et économiques » (lien vers la pétition). On y lit à propos de « l’affaire de l’exportation interdite des fruits (mangues, agrumes…) à cause de la mouche des fruits » : « En arrière-cuisine, c’est encore une affaire d’entente illicite entre un consortium d’acteurs de l’export (SCA Fruits, LM Distribution), qui impose sa mainmise sur les producteurs de fruits (coopératives), et la grande distribution (GBH). Leur but : une nouvelle fois, contrôler la production, le marché de l’export et la rente financière qui en découle. Ce qu’ils prennent en otage : les fonds publics, les producteurs asphyxiés, les familles Réunionnaises sur l’île et en dehors ».

Un monopole, quel monopole ?

Voilà qui mérite de creuser un peu la question… C’est en effet la SCA Fruits, qui regroupe 150 producteurs de mangues, qui a obtenu l’aide du Plan de relance pour construire son usine et y installer sa machine de traitement contre la mouche des fruits. Son directeur Guy Ethève, tout en précisant ne pas encore avoir signé la convention de financement, reconnaît avoir lancé le projet après Siva Grondein.

D’après nos regroupements, il y a eu une rencontre, en octobre 2020 sous l’égide de la DAAF, réunissant le jeune start-upeur et les gros acteurs de la filière fruits que sont LM Distribution (fournisseur du groupe Bernard Hayot) et SCA Fruits qui a par ailleurs mis la main sur le leader des colis à exporter Colipays, désormais associé à la Box fruitée.

Dany Leveneur, le patron de LM et Guy Ethève disent tous deux avoir attendu « une proposition » de Siva Grondein qui ne serait jamais venue. De fait ce dernier a préféré jouer la carte de l’indépendance plutôt que celle de l’association. Peut-on alors parler de la pression d’un monopole? Les intéressés réfutent le terme considérant qu’ils ne sont que partenaires et qu’il n’y a pas d’actionnariat croisé entre leurs sociétés. « En plus La Réunion exporte 4 000 tonnes de fruits par an, avec 1 500 tonnes on ne peut pas estimer que la SCA Fruits tienne une position dominante », précise Guy Ethève.

Interrogé sur le fait que le choix de SCA Fruits plutôt que celui Siva Industrie favoriserait une situation de monopole contre une offre de concurrence nouvelle, Arnaud Martrenchard, le délégué interministériel à la transformation agricole des outre-mer, répond que « l’autre projet retenu a d’ores et déjà permis de reprendre les expéditions de fruits vers l’hexagone » et que « d’autres solutions sont en cours d’investigation par le niveau local en lien avec Siva industrie ». Des « solutions » dont Siva Grondein affirme n’avoir aucune connaissance… Faut-il comprendre qu’après avoir perdu au « grattage » du Plan de Relance, il aura sa chance au « tirage » de la prochaine attribution des fonds européens Feader ?

Recours devant le tribunal administratif de Montreuil

Les exportations de mangues ont repris. Essentiellement via Colipays et la Box Fruitée. L’expérimentation de quelques centaines de kilos par Siva Industrie ne relève dès lors que du détail. Le jeune entrepreneur porte désormais l’affaire devant le tribunal administratif de Montreuil pour contester le refus de FranceAgriMer.

Parmi ses arguments, il tentera de faire valoir les performances de « sa » machine à vapeur comparée à celle de son concurrent louée au Danemark. Les inspecteurs de la DAAF qui ont examiné les deux outils auraient en effet été « plus rassurés » si le choix s’était porté sur la technique japonaise. Ils ont agréé la machine de la SCA Fruits le 28 décembre dernier, soit a posteriori de la décision de FranceAgriMer.

Ils ont précisé cependant qu’il ne s’agit que d’un agrément « provisoire » de trois mois. « Il manque une partie importante de la bibliographie descriptive de l’efficacité du traitement employé avec la machine utilisée (autoclave, ruissellement d’eau chaude) », est-il écrit. La SCA s’est engagée à effectuer des essais avec le Cirad pour « offrir une base scientifique validée ». Plus prosaïquement l’autoclave ramollirait les fruits… Ce que dément catégoriquement Guy Ethève en désignant des mangues à l’aspect parfait à la sortie du traitement.

Ce n’est de toute façon pas sur la qualité du traitement que s’est opéré le choix à Paris, mais sur la crédibilité économique de chaque projet. Les décideurs (parisiens et/ou réunionnais qui constituaient le comité de pilotage de FranceAgriMer) ont estimé « trop optimistes » les prévisions de Siva Industrie qui tablait sur un potentiel d’exportation de 500 tonnes chaque année sans présenter le moindre contrat d’approvisionnement et de vente. « Où va-t-il trouver les manguiers pour mettre ses 500 tonnes de fruits dans l’avion ? », lance un concurrent.

Incubés à la Technopole avant d’être décapités…

Des contrats n’apparaissaient peut-être pas dans le dossier de candidature mais les partenaires existent. Soleil Réunion et ses « Colis La Kour » étaient sur la liste. « Il est crédible, et je suis sûr qu’il finira par monter son usine, commente Gérard Rangama, le directeur de Soleil Réunion. Il ajoute : Tout le monde sait qu’à La Réunion, c’est compliqué de faire sa place mais le soleil brille pour tout le monde ».

Pascal Thiaw-Kine, le PDG du groupe Excellence qui représente les hypermarchés Leclerc à La Réunion, a participé à l’expérimentation de Siva en faisant livrer environ 500 kilos de mangues réunionnaises dans le réseau Leclerc de France. A l’échelle d’un tel groupe qui vend des dizaines de milliers de tonnes de mangues dans ses magasins français, les 500 tonnes évoquées relèvent d’un objectif raisonnable.

Un peu plus de 500 kilos de mangues, traitées par Siva Industrie, ont été vendus au réseau Leclerc en France.

« Les fruits d’exception de La Réunion, ananas, letchis, fruits de la la passion et mangues, ont un gros potentiel mais il faut structurer les filières en amont. Et quand on a Leclerc comme acheteur, c’est un gage de garantie », commente Pascal Thiaw-Kine. Avant de lancer un « no comment » prudent à propos des accusations de monopole. Il dit néanmoins : « Il ne faut pas viser seulement l’égalité entre les projets à choisir mais aussi établir de l’équité qui intègre, en plus de l’égalité, une notion de responsabilité ».

À la force d’achat du groupe Leclerc s’ajoutait le marché des particuliers (qui voyagent avec des mangues dans leurs valises) et qui représenterait, selon la Chambre d’agriculture un marché équivalent à celui des exportateurs professionnels.

Cette histoire pose également la question du devenir des projets « incubés » à La Réunion. Après les projets de Bioalgostral, qui visait la production de biocarburant ou de peintures à base de micro-algues, ou de Spiruline Arc en Ciel, proposant de développer la culture de Spiruline sur notre île, Siva Industrie va-t-il rallonger la liste des start-up hébergées dans la Technopole dionysienne auxquelles la dure loi du marché a coupé les ailes ?

Franck Cellier

L’AVIS DU MONDE AGRICOLE

« Au lieu de favoriser la concurrence, on ferme le marché »

Dès l’annonce du refus de financement au projet de Siva Industrie, Frédéric Vienne a fait part de son « étonnement » voire de sa « déception » car la Chambre d’agriculture avait accompagné le projet notamment pour reprendre et booster les exportations de fruits. « Plus on aura d’opérateurs et plus on aura d’exportations, explique le président. Nous espérions que l’offre de Siva Industrie permette aux particuliers d’envoyer eux-mêmes leurs mangue ».

Si le marché « officiel » des exportations de mangues se chiffre à une petite centaine de tonnes par an, il existe un marché parallèle dans les valises des voyageur. « C’est au moins la même quantité qui part dans les bagages des particuliers et l’interdiction d’exportation s’est faite fortement ressentir sur le marché local », précise Frédéric Vienne qui ajoute : « Siva Grondein était venu me voir, les autres ne sont jamais venus. Son entreprise pouvait dynamiser le marché des particuliers et j’ai préféré soutenir cet intérêt général plutôt que les intérêts privés de certains ».

Son opposant à la Chambre, Jean-Michel Moutama, président de la CGPER, se garde bien de désigner qui que ce soit mais il déplore lui aussi les pesanteurs du modèle agricoles réunionnais. « On se sert des producteurs pour monter des coopératives puissantes mais en retirent-ils vraiment une plus value ? s’interroge-t-il. En fait ce modèle concentre les subventions nationales et européennes mais, au lieu de favoriser la concurrence, on utilise les fonds publics pour fermer le marché ».

F.C.

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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