Projeté pour la première fois au cinéma La Clef, à Paris, le 25 janvier, le documentaire Mayotte sous domination, co-réalisé par Carol Sibony, Mathilde Detrez et Pauline Le Liard, porte un message fort et se veut être un outil pour dénoncer la politique coloniale menée par l’État français à Mayotte.
Un documentaire réalisé dans l’urgence post-Chido
« Si la crise climatique a dopé la puissance du cyclone, elle ne suffit pas à expliquer l’ampleur de ses ravages. Mais alors, qui est responsable ? » Décembre 2024, l’île de Mayotte est dévastée par le cyclone Chido qui ravage tout sur son passage. Le lendemain, les Mahorais se réveillent abasourdis, l’île est dévastée, la plupart des bâtiments sont arrachés ou pliés. L’État français, surpris lui aussi, tarde à réagir et tente tant bien que mal de répondre aux nombreuses problématiques post-cycloniques.
Dans les semaines qui suivent, pourtant, le débat se tourne rapidement vers le sujet phare quand il s’agit de Mayotte : l’immigration. Les étrangers seraient ils responsables des vents féroces qui ont remis tout le monde à la même enseigne ? Depuis l’hexagone, c’est un peu la question que se posent Mathilde Detrez et Pauline Le Liard, juristes militantes au sein du Collectif d’action judiciaire (CAJ) qui ont toutes les deux exercé sur l’île auprès des personnes exilées et privées de liberté au centre de rétention administrative (CRA).
Elles observent comment « le cyclone a été utilisé comme un prétexte pour renforcer des politiques déjà en place », selon les mots de Mathilde, et quelques mois après, décident de partir, ou plutôt de revenir pour tenter de montrer la réalité du terrain et retrouver celles et ceux qu’elles ont rencontrés par le passé. Au départ, l’objectif n’est pas d’envisager « un documentaire long mais plutôt de témoigner, écrire et produire des images qui contredisent le récit d’État » explique toujours la juriste.
Alors sur place, elles reprennent contact, tournent des images, enregistrent des longs entretiens et reviennent à Paris avec plusieurs heures de rushes. À leur retour, elles se tournent vers Carol Sibony, réalisatrice de films documentaire militants qui très vite est captivée par la force des images : « Quand j’ai vu les images, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas simplement de documenter une situation, mais de produire un film de dénonciation politique » raconte-t-elle.
Un documentaire pour déconstruire la réalité de Maore
Si Chido marqué le point de départ du documentaire, le passage du cyclone et ses conséquences ne sont finalement pour les réalisatrices qu’une étape dans le long processus colonial qui existe sur l’île. Le documentaire s’appuie sur de nombreux entretiens, réalisés auprès de personnes de la société civile qui racontent comment l’État a failli à ses obligations durant les semaines et les mois qui ont suivis le passage du cyclone.
D’après les nombreux témoignages, les réalisatrices mettent l’accent sur une politique qui a trié les victimes avec des distributions alimentaires réservées à celles et ceux qui pouvaient prouver leur nationalité ou leur domiciliation, sans occulter le fait que les populations les plus précaires, dans les bidonvilles, n’ont parfois jamais eu aucune visite alors qu’elles étaient parmi les plus touchées. Fatima, une étudiante de Kawéni, explique que « Chido a démontré que la gestion à Mayotte n’était pas bonne de la part de l’État et qu’il faudrait envisager une autre manière de fonctionner. »
Dans le Chapitre 2 : situation coloniale, les réalisatrices font le parallèle entre la responsabilité de l’État face au désastre de Chido et « un autre crime colonial », celui de la partition de l’archipel des Comores, préambule à la « fabrique des étrangers. »
Elles reviennent sur la mise en place du visa Balladur en 1995 qui exigeait dorénavant la délivrance d’un visa pour les ressortissants comoriens et a aujourd’hui abouti à la situation que nous connaissons avec les dizaines de kwassa kwassa qui tentent chaque jour de rallier Mayotte depuis Anjouan.
« La fabrique des étrangers »
Une « fabrique des étrangers » qui s’est accompagné d’une politique répressive pérennisée durant les mois après Chido alors même que l’île était dévastée. Dans le documentaire, on entend un travailleur social raconter l’histoire d’un homme contrôlé par la PAF alors qu’il cherchait des tôles pour reconstruire son habitation. Renvoyé à Anjouan, il trouvait la mort quelques mois plus tard en tentant de revenir chez lui.
On retrouve également Djassadi Farid, agriculteur comorien qui a perdu l’usage de ses jambes lors d’une intervention en mer de la PAF en 2019. Le Monde avait déjà interviewé l’homme dans un article qui révélait les pratiques illégales et dangereuses des forces de police frontalières à Mayotte.
Le film donne également la parole à la jeunesse de l’île, premières victimes de la politique coloniale selon les réalisatrices. Salim, jeune comorien arrivé à l’âge de 4 ans raconte la crainte quotidienne des contrôles, l’enfermement au CRA dès ses 17 ans, les arrangements de la PAF avec les dates de naissance de mineurs pour pouvoir les enfermer et les renvoyer vers les îles soeurs. En avril 2025, la Défenseure des droits, saisi la question de la rétention des mineurs dans les CRA réitérait pourtant « de proscrire immédiatement la présence d’enfants en rétention ».
Tout au long du récit, les réalisatrices expliquent le lien de causalité entre la répression et la précarité qui domine avec 77% de la population qui vit sous le seuil de pauvreté.
Le document militant, un outil politique
Le documentaire d’une heure est, pour ses co-réalisatrices, un outil politique qui doit permettre de créer du débat, de la réflexion pour faire évoluer les mentalités. Pour Carol Sibony, réalisatrice de documentaires militants et membre de Révolution Permanente, « le documentaire militant a une fonction que les médias dominants ont largement abandonnée : produire de l’analyse politique. »
« La diffusion en avant-première du film le 25 janvier dernier au cinéma La Clef a permis de voir à quel point le sujet de Mayotte intéresse, notamment lorsqu’il propose un contre-discours » explique toujours la réalisatrice. Plus de 400 personnes se sont présentées et des dizaines n’ont pas pu accéder à la projection faute de place.
Suite à cette première projection, un premier débat a été organisé et les trois réalisatrices ont même pu observer que le sujet avait fait réagir jusque sur l’île de Mayotte elle-même. Sous un article du Journal de Mayotte, on peut voir les nombreux commentaires qui rejettent le discours anti-colonial porté par le documentaire.
Les réalisatrice sont d’ailleurs conscientes de la nécessité de faire venir leur film jusque dans les territoires dits d’outre-mer. « Pour Mayotte, on va envisager des projections privées car on est conscientes des problématiques de sécurité vu la force des mouvements pro-Mayotte française » explique Pauline Le Liard.
Concernant La Réunion, les trois réalisatrices ont déjà entamé des discussions avec des camarades de Révolution Permanente qui réfléchissent à comment organiser une ou plusieurs projections dans les mois qui viennent. Une chose est sûre, c’est que celui-ci viendra sur l’île ainsi que sur celle de Mayotte.
Olivier Ceccaldi


⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.