Muet comme une tombe, mais bavard à côté

cimetière mort toussaint

LIBRE EXPRESSION

Halloween, la Toussaint et le jour des Défunts : voici l’occasion de penser à nos morts, où peut-être de retrouver la vie. C’est une réflexion que je me fais après être allé moi-même au cimetière ce 31 octobre. Cette date d’anniversaire d’un défunt à commémorer me donne l’excuse pour éviter l’éventuelle foule et surtout les embouteillages aux abords de ces lieux de passage formalisé annuel des 1ers et 2 novembre.

Mais le cimetière n’était pas vide aujourd’hui d’autres personnes pieds au sol et respirant encore comme moi. Si mon ouïe était active, pour d’autres c’était plutôt la langue et j’entendais divers dialogues faits de :  « ah cé ou ça alor, depui lontan mi di i fo mi vien voir a ou » (…) « é matante untel ? » (…) « é madame lot’ tel ? » (…) « é komen lu la fé » (…) « kwé lu la devnu ? » (…) « mwin té obligé appel ma fille pou ze zistoir la » (…) « ou la conu ce zistoir la ou ? » (…) « o lieu ress aziz ma kaz, faudra mi vien voir a ou ».

Je me suis demandé si ces personnes, qui parlaient ensemble en se questionnant les unes les autres sur leurs états et sur celui de leurs proches ou connaissances communes – voire sur celles dont elles auraient aimer plus connaître les déboires- mais qui visiblement… ou plutôt auditivement ne s’étaient pas parlé depuis longtemps, viendraient à l’enterrement des unes et des autres.

Est-ce que le nombre de personnes présentes à un enterrement, hors ceux des célébrités comme feu Johnny Hallyday ou la feue reine d’Angleterre, renseigne sur la pratique du ladi lafé du défunt ?

 Est-ce la fréquence des « on dit » échangés dans la vie qui préfigure la quantité des « on pleure » à la mort ? 

Mais que de légers bavardages entre les allées étroites et déjà bien fleuries disposant une multitude d’arrêts, ces arrêts là-même témoins il y a quelques années, mois, semaines, jours surement aussi, de beaucoup de larmes et d’hébétude. 

Il y a peut-être moins de douleur quand le dépôt de fleurs confère au calendrier. 

Il y avait en tout cas la circulation de la vie entre les tombes embellies : des voix qui vibrent, se répondent, se superposent, s’entraînent. L’existence par la parole.

On prend des nouvelles, on en donne, on se souhaite, on se souvient, on explique pourquoi ces fleurs-là plutôt que ces autres, on se rappelle à soi, avec l’autre.

Ça m’a donné presqu’envie d’aller tous les jours au cimetière pour voir, sentir, entendre l’émotion et retrouver des humains en relation simple. 

Mais dans deux jours, le silence y aura repris sa première place. Et, parce que la vie continue, ce silence sera ponctué par des adieux pleurés et peut-être des au revoir priés.

Et puis, bientôt c’est Noël, alors au lieu d’aller au cimetière il est plutôt temps d’aller au travail et surtout dans les magasins pour acheter les cadeaux. Les rayons sont déjà installés !

Les chrysanthèmes ne sont pas éternels et le sapin en plastique dure un peu plus longtemps. Mais c’est le parfum des fleurs qui flotte encore et toujours plus fort que celui du renfermé redéployé de l’année dernière. Le parfum, saisonnier, se renouvèle mais ne se laisse enfermer par une date, comme les voix. Et les échos des « mi vien voir a ou » résonnent dans les cœurs inlassablement, car un écho n’a pas de dernière demeure.   

Kala Livalisse

Chaque contribution publiée sur le média nous semble répondre aux critères élémentaires de respect des personnes et des communautés. Elle reflète l’opinion de son ou ses signataires, pas forcément celle du comité de lecture de Parallèle Sud.

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