Ann O'aro

[Pédocriminalité] Ann O’aro : “Plus on parle du traumatisme, plus il se fluidifie”

INCESTE, DERRIÈRE LES MURS – ÉPISODE 2

J’ai retrouvé Ann O’aro derrière la chapelle Pointue où est enterrée Mme Debassayns, à Saint-Gilles-les-Hauts. Nous avons réalisé notre interview assises sur des ruines, une belle métaphore du sujet qui nous avait rassemblées ce jour. Elle est notre rencontre de ce 2e épisode de la série “Inceste, derrière les murs”.

La chanteuse, Ann O’aro, raconte comment son éducation emprunte d’autoritarisme, de violence systématique et d’inceste l’a façonnée. Comment son père, gardien de prison, l’a formatée. Et sa difficulté à retrouver une normalité sociale, un équilibre dans ses relations avec les autres : qu’est-ce qui se dit, qu’est ce qui ne se dit pas ? Comment réagir quand on voit que la personne en face éprouve du désir ? Quand est-ce qu’on doit refuser ce qu’on nous demande ?

Façonnée par l’inceste

Aujourd’hui, après les viols, après que son père se soit suicidé, après la diabolisation causée par la famille du côté de son papa, la chanteuse se reconstruit. Elle fait preuve d’une incroyable force de résilience qu’elle sait accessible à tous, à chacun de trouver la forme que prendra ce chemin. “Dans l’enfance que j’ai eue, il n’y avait pas de codes, il n’y avait pas de règles : c’était lui et son humeur. J’ai appris la musique où il y avait des codes et j’ai appris les arts martiaux où il y avait l’éthique et que le cadre était le plus important. Ca m’a aidée. Parce que je savais qu’on n’était pas dans le cadre mais, qu’à défaut, je pouvais en inventer.

Absence de prévention

Pour exorciser les mémoires, elle utilise la voix, la scène. De nombreuses chansons parlent de ce qu’elle a subi. Elle est devenue, malgré elle, une figure qui touche toutes les victimes d’inceste ou de pédocriminalité. Elle raconte comment elle voit parfois, en plein concert, les spectateurs du premier rang exploser en sanglots, particulièrement quand elle interprète sa chanson “Kap kap”. A la fin du spectacle, les gens viennent la voir, pour du soutien, des conseils, elle se sent démunie. “Je ne suis pas thérapeute, je n’ai aucune formation“, s’exclame-t-elle, “je ne suis pas là pour combler le manque de prise en charge. Quand est ce que la loi sera appliquée ? Que les personnels en première ligne seront formés !

Elle regrette l’absence de prévention dans les écoles. “On n’ose même pas parler aux enfants d’éducation à la sexualité. Comment on veut les mettre au courant quand il faut dire non, ce qu’est le consentement ? Alors que ça commence dès tout petit. En maternelle, il y a déjà des attouchements, même des pénétrations, à quoi ça sert de ne pas leur dire ? Il faut éduquer à ça, leur expliquer que leur corps leur appartient, que même ton père ou ta mère ne peut pas faire ce qu’il veut. Il faut leur apprendre à reconnaître quand ce n’est pas une situation normale. Quand tu es tout petit c’est compliqué, tu es livré à tes parents. Et l’autre porte de sortie, c’est l’école.

“Ça peut être n’importe qui”

L’absence globale de sensibilisation de la réalité de la pédocriminalité empêche de prévenir les actes, empêche d’éviter que les pédophiles ne mettent à exécution leurs fantasmes. “Tant qu’on considère que ce sont des monstres, que c’est écrit sur leur visage et qu’ils attaquent des gens dans des ruelles sombres, on ne va pas s’en occuper“, pointe Ann O’aro. “La réalité c’est que ça peut être n’importe qui, il y a un ou deux voisins chez qui ça se passe à côté de chez toi. Il faudrait qu’il y ait des structures pour venir en aide à ces hommes – et ces femmes – leur dire que c’est une maladie, que ça se traite et que ça peut être pris en charge avant, en amont.

Jéromine Santo Gammaire

Quand on parle d’inceste, la mort n’est jamais loin. Elle est dans les ruines sur lesquelles nous sommes assises pour réaliser une interview, présente dans les chansons ou les journaux intimes, les scarifications sur la peau, l’éclatement de la famille. C’est le père qui s’est donné la mort, le beau-père qu’on aurait voulu tuer, l’enfant qu’on était, avant.

La mort. Elle est aussi dans le silence. Le silence des institutions, le silence de professeurs, ou de voisins, d’amis, le silence de ceux qui savent et de ceux qui ne savent pas.

Recueillir la parole et la montrer

Ça a commencé dans le secret, l’interdit. Autour du viol subi par l’enfant se dresse le mur d’autorité des adultes qui tentent de contenir la diffusion de l’information à chacun des cercles qu’elle atteint. On évoque parfois le viol ou l’inceste par “ladilafé” au sein de la famille, ou “affaire de mœurs” pour des représentants du milieu judiciaire.

Nous ouvrons cet espace pour recueillir la parole et la montrer, nue, vulnérable, et en même temps tellement courageuse et forte d’impact. Qu’elle soit anonyme ou affirmée, qu’elle provienne de victimes, leurs proches, ou d’auteurs. Chaque personne concernée est invitée à partager son vécu, ses compréhensions, ses prises de conscience pour qu’elles puissent en aider d’autres, pour qu’elles soutiennent une évolution de fond sur notre considération de l’enfant, de pulsions sexuelles maladives, du désir, sur le rapport à notre corps et sur notre rapport à l’amour, de manière sociétale.

La réalité humaine a plusieurs facettes et l’idée n’est pas de gommer la complexité ni de simplifier dans un sens ou dans l’autre, mais de remettre de l’émotionnel, des sentiments, de l’humain là où il y a eu déshumanisation, objetisation.

JSG

Et concrètement ?

Plusieurs associations à La Réunion soutiennent et accompagnent les victimes et leurs proches comme :

  • La page facebook metooinceste974
  • L’association Ecoute moi, protège moi, aide moi. Jessy est joignable au 06 92 13 72 66.
  • Le collectif Stop vif, protégeons nos enfants
  • L’association Colosse aux pieds d’argile.
  • Nicolas Puluhen, l’auteur de Mon P’tit Loup, qui organise des ateliers d’écriture autour de l’inceste

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire | Journaliste

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.