[Politique] « Au nom de tous les Réunionnais, je me suis sentie insultée »

Emeline K/Bidi

RENCONTRE AVEC LA DÉPUTÉE ÉMELINE K/BIDI (4ÈME CIRCONSCRIPTION)

Élue en juin dernier à l’Assemblée nationale, à 35 ans, à l’occasion de sa première candidature aux législatives, l’avocate Émeline K/Bidi fait partie de cette nouvelle génération de députés de la Nupes (Nouvelle union populaire écologique et sociale).

Elle est venue nous rencontrer dans notre salle de rédaction pour témoigner de cette plongée dans l’hémicycle du palais Bourbon. Elle reconnaît dans l’entretien que nous avons filmé qu’elle est entrée en politique, davantage à la demande du maire de Saint-Joseph, Patrick Lebreton, que de sa propre initiative. « On avait besoin d’un candidat qui puisse réunir les différentes gauche et le fait que je sois un visage nouveau correspondait bien aussi aux attentes de la population. Les gens avaient besoin de renouveau après l’épisode des Gilets jaunes et de la crise sanitaire. Et ma profession fait que j’étais un peu taillée pour la fonction ».

Partagez-vous la colère des Gilets jaunes ?

Le sens de ma démarche est de partir des attentes de la population en me disant que j’ai fait partie de ces gens-là. J’ai ressenti ces colères et, pour changer les choses, plutôt que d’aller sur les ronds-points, la meilleure façon pour moi c’est encore de pouvoir rentrer à l’intérieur du système. Ce n’est pas simple, l’immobilisme est puissant dans les institutions françaises.

Avez-vous été surprise par la façon dont se déroulent les travaux parlementaires ?

J’ai été surprise par la rapidité avec laquelle on légifère. On a parfois l’impression que la loi se fait avec légèreté, en réalité, on travaille à marche forcée. Emmanuel Macron impose la procédure accélérée comme si c’était la procédure de droit commun. Ça ne nous laisse pas le temps de l’anticipation et du retour de terrain des gens concernés par ce qui se vote.

« La façon dont les ministres s’adressent à l’opposition implique forcément des réponses parfois très tendues. On ne peut pas ne rien dire quand on se sent insulté »

Comment faites-vous, par exemple, pour aborder la loi sur les retraites ?

Je vais retourner vers les gens, vers les organisations syndicales, les professionnels concernés par les régimes spéciaux… A La Réunion, les gens se sont massivement prononcés contre Emmanuel Macron et ce projet de réforme des retraites. On peut encore s’attendre à ce que le gouvernement utilise le 49.3. C’est un déni de démocratie qui s’installe. On ne débat plus de rien, ni de la santé, ni de la sécurité sociale… Le débat nous est confisqué. Et on ne peut rien faire contre ça. Mais les Français en tireront les conséquences.

Situation inédite

Il vous reste les motions de censure. Est-ce qu’un député de la Nupes peut allier ses voix à celles de l’extrême-droite pour faire tomber un gouvernement ?

Nous ne lions pas nos voix. Quand le gouvernement engage sa responsabilité un député de l’opposition peut déposer une motion de censure pour indiquer qu’il n’est pas d’accord. On ne peut empêcher personne de voter pour cette motion de censure et c’est comme ça que le RN a pu voter parfois les motions de censure déposées par la Nupes. Ne pas déposer de motion de censure parce qu’on ne veut pas que le RN la dépose, c’est dire qu’on est d’accord avec le gouvernement. Il n’y a pas d’entre deux. Soit on affiche notre opposition contre tel projet de loi et la violence démocratique du 49.3, soit on est d’accord avec le gouvernement.

De toute façon, il n’y a aucune chance qu’une motion de censure passe puisqu’aucune opposition n’a de majorité…

L’opposition n’a pas de majorité mais le parti présidentiel non plus. C’est une situation inédite, on peut parfois accrocher une victoire sur un amendement grâce à des unions improbables. Les cartes sont rebattues à chaque loi. Pour qu’une motion de censure puisse passer, il faudrait avoir tous les députés de la Nupes et du RN, mais également Les Républicains. Il y a peu de chance que ça se passe sur les retraites puisqu’à la présidentielle Valérie Pécresse prônait une retraite à 67 ans.

Ne craignez-vous pas un jugement sévère des Français quant au spectacle houleux qui est parfois joué à l’Assemblée nationale ?

On parle au nom des Français et il faut qu’on parle vrai. La façon dont les ministres s’adressent à l’opposition implique forcément des réponses parfois très tendues. On ne peut pas ne rien dire quand on se sent insulté. 

Vous êtes vous déjà sentie insultée ?

Oui, sur la loi « pouvoir d’achat », quand nous demandions une attention particulière pour l’outre-mer, on s’est entendu répondre que ça causerait « une rupture d’égalité ». Au nom de tous les Réunionnais, je me suis sentie insultée car « la rupture d’égalité », nous, on la vit tous les jours sur le chômage, la santé, les prix. Et venir nous dire qu’on ne peut pas nous donner un tout petit peu plus pour réduire ces inégalités, je trouve que c’est insultant.

Un gouvernement complètement sourd

Ne craignez-vous pas que la radicalisation profite finalement à Marine Le Pen ?

La radicalisation est à craindre mais on ne peut pas l’imputer à la forme des débats à l’Assemblée. Je rappelle que l’incident le plus grave provient d’un député RN qui a eu des propos racistes insoutenables. Je ne vois pas pourquoi ces propos feraient plus le jeu du RN que le jeu d’un autre parti. Ce qui fait la montée du RN c’est le fait que le gouvernement soit complètement sourd à toutes nos préoccupations. Emmanuel Macron avait promis d’anéantir l’extrême droite et elle en est sortie plus forte que jamais. 

On espérait que la configuration particulière de cette assemblée favorise l’écoute et le dialogue ?

Elisabeth Borne avait appelé à la co-construction. Au bout de huit 49.3, on n’y est pas. C’est leur choix. En revanche, nous, l’opposition, nous restons ouverts au dialogue. On a pu le voir sur la constitutionnalisation de l’IVG où l’union des députés de différents bancs a permis de faire voter le texte. Mais j’ai l’impression que ces moments de dialogue ne sont possibles que lorsque ça n’engage pas trop les finances de la République. 

« On n’est pas à l’abri, demain en France, d’un gouvernement régressiste »

Quels sont les projets que vous voulez porter devant l’Assemblée ?

Je m’attaquerai à l’allocation de solidarité aux personnes âgées pour faire en sorte qu’on ne demande plus le remboursement de cette allocation aux héritiers après le décès des parents. C’est aberrant que ce soit les héritiers des pauvres qui financent cette solidarité. J’aimerais aussi intervenir sur la gestion du foncier agricole à La Réunion pour qu’on ne soit plus placés sous la tutelle de l’Etat. C’est un peu humiliant. C’est le symbole de l’absence de confiance envers les élus réunionnais et en le peuple réunionnais. Qu’on arrête de pondre des lois d’aménagement à 10 000 kilomètres qui ne sont pas adaptées à la réalité de notre territoire. Ce sont des freins à la construction de logement et au développement économique.

Quelle est la plus grande satisfaction de vos débuts de députée ?

La consitutionnalisation de l’IVG. La loi Veil, on l’étudie quand on est étudiante en droit. C’est historique. C’est une avancée considérable pour le droit des femmes. Et on renforce ce droit au moment où les juges de la cour suprême des États-Unis le remettent en cause. On n’est pas à l’abri, demain en France d’un gouvernement régressiste.

Et votre plus grande déception ?

La loi sur le pouvoir d’achat. Il y avait un espoir très fort sur ce projet et il n’en est rien ressorti. On s’est senti impuissant face à ce gouvernement qui n’entendait pas la souffrance des Français. 

Entretien : Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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