Younous Omarjee

[Politique] « Les fâchés ne doivent pas se faire avoir par les fachos »

Kim Arly 2022 (https://www.instagram.com/kayvinysf/)

Younous Omarjee, député européen et cadre de La France Insoumise

Député européen des outre-mer depuis 2012, Younous Omarjee a été réélu en 2019 malgré la disparition du découpage en circonscription car La France Insoumise l’avait placé en 4ème position sur sa liste nationale. C’est dire s’il est devenu un proche de Jean-Luc Mélenchon au fil des élections présidentielles. Il analyse la situation politique de cet entre-deux tours sous pression.

En quoi consiste votre travail de député européen ?

Je suis président de la commission du développement régional au parlement européen. Je travaille pour la cohésion des 252 régions d’Europe. Moins une région est développée et plus elle est soutenue. Or les régions d’outre-mer sont parmi les moins développées donc, très concrètement, nous travaillons sur les dotations budgétaires allouées aux collectivités régionales pour investir sur les infrastructures, la formation, l’emploi, l’agriculture, la pêche. Il faut un défenseur acharné sur place, à Bruxelles, sinon personne ne mènera nos batailles en Europe.

Vous étiez à côté de Jean-Luc Mélenchon lors de son discours du soir du premier tour, à quoi pensiez-vous alors ?

Je l’écoutais. J’étais fier d’entendre un discours de cette dimension. Il nous a rendu fiers, nous, Insoumis. Il délivrait un message optimiste et ouvrait des chemins pour l’avenir.

Pourtant, il est exclu du 2ème tour comme Lionel Jospin en 2002. C’était alors une détresse et vous parlez aujourd’hui d’optimisme…

Nous sommes passés très près du deuxième tour. Bien sûr les militants pourraient être frustrés. Mais notre score est monté très haut. Aucun sondage ne l’avait prédit. A la différence de Jospin en 2002, Jean-Luc Mélenchon n’a pas annoncé qu’il quittait le combat, au contraire.

Si nous avions été évalués à notre niveau il est à peu près certains que nous aurions été qualifiés pour le second tour.

Que pensez-vous de la différence entre les sondages et votre score final ?

Les sondages créent l’opinion. Nous avons été sous-cotés tout au long de la campagne et nous l’avons dénoncé auprès de certains instituts. Si nous avions été évalués à notre niveau il est à peu près certains que nous aurions été qualifiés pour le second tour. Cela pose une vraie question en matière de démocratie. Les Français ont voulu déjouer ce duel annoncé d’avance. Nous avons mené cette campagne à contre-courant de tous les principaux médias. Nos idées ont quand même continué à progresser, ce qui montre la qualité de notre campagne.

Vous proposez de réformer le cadre législatif des médias ?

Il est fâcheux d’avoir aujourd’hui une concentration de médias dans quelques mains qui poursuivent des intérêts économiques et politiques. Quant aux sondages il faut pouvoir les contrôler voire les arrêter à l’approche de l’élection.

Comment analysez-vous la forte adhésion des Réunionnais au programme de l’Union Populaire ?

On trouve également de très bons résultats, jusqu’à plus de 60%, dans les zones les plus défavorisées en France. Nous avons démontré que nous sommes le meilleur rempart contre la progression du Rassemblement national en outre-mer. Ça dit le lien de confiance et l’adéquation entre les propositions de l’Avenir en commun et les réalités de nos territoires abandonnés. Ça souligne aussi le travail de nos députés à l’Assemblée nationale. Je pense au travail de Jean-Hugues Ratenon contre la pauvreté et la vie chère mais aussi à notre travail contre le chlordécone aux Antilles. Les Ultramarins ont été les plus impactés par les politiques antisociales de ce gouvernement. La dernière réforme sur le RSA était l’éclatante démonstration que ce gouvernement stigmatise toujours plus les pauvres quand il sert toujours plus les riches.

Il n’y a pas d’injonction à donner aux électeurs. Dire autre chose serait contre-productif et pourrait pousser un certain nombre de personnes à voter pour Marine Le Pen.

Ne craignez-vous pas un effet « retour de bâton » dimanche prochain, notamment par un fort vote pour Marine Le Pen ?

Nous avons à convaincre les ultramarins que la proposition du Rassemblement national ne répond en rien aux aspirations des classes populaires et qu’elles sont contraires à leurs intérêts. N’oublions jamais que le RN est un parti qui participe à cette internationale d’extrême droite nationaliste et à ses propositions racistes. Pas une voix pour Marine Le Pen : c’est notre engagement de toujours, avec toute la gauche européenne contre la montée du fascisme et de la xénophobie en Europe et en France.

De votre point de vue de cadre du parti et de votre point de vue de citoyen, comment abordez-vous ce second tour. Y a-t-il une ambiguïté ? Est-ce que la consigne « pas une voix pour Marine Le Pen » suffira à lui faire barrage ?

Le projet du RN ne peut pas être égalisé avec les autres projets. Les références de Marine Le Pen sont Modi l’islamophobe en Inde, ses amis en France à la pointe de l’islamophobie, Bolsonaro, Poutine… C’est toute cette internationale qui tourne le dos à l’état de droit. Mais il n’y a pas d’injonction à donner aux électeurs. Dire autre chose serait contre-productif et pourrait pousser un certain nombre de personnes à voter pour Marine Le Pen. Nous sortons d’un quinquennat d’Emmanuel Macron qui a été très mal ressenti par une très grande majorité d’ultramarins. C’est à Emmanuel Macron de faire aujourd’hui la démonstration qu’il a entendu le message.

Le risque réel d’une inversion de l’histoire

Les engagements et discours d’Emmanuel Macron dans l’entre-deux tour peuvent-ils faire évoluer votre positionnement ?

Je ne suis pas là pour noter sa campagne. Mais il y a un risque réel que l’histoire s’inverse au soir du 24 avril. Chacun doit être bien conscient de la possibilité que l’extrême-droite, raciste, fasciste, xénophobe arrive au pouvoir en France. Nous devons agir de toutes nos forces pour que ce ne soit pas le cas. De toutes nos forces nous devons continuer le combat pour faire triompher l’élan de l’Union populaire dans cette campagne présidentielle. La bataille se poursuit avec les législatives. Nous devons les gagner et créer le rapport de force le plus favorable pour que la politique de demain tourne le moins possible le dos aux intérêts populaires.

Jean-Hugues Ratenon a dit ne pas confondre les fâchés et les fachos…

Moi, je dis aux fâchés de ne pas se faire avoir par les fachos qui poursuivent des objectifs qui ne vont pas se recouper avec les espoirs qu’ils mettent dans ce vote.

Si Marine Le Pen est élue, vous ne serez plus dans le même contexte pour aller aux législatives.

Non, si Marine Le Pen est élue, ce n’est pas un temps d’opposition qui s’ouvre, mais un temps de lutte et de combat.

L’histoire du progrès se remet en marche en France et dans toute l’Europe. C’est ce qu’expriment les jeunes qui ont voté pour la première fois.

Croyez-vous que l’Union populaire puisse imposer au président ou à la présidente élu.e le 24 avril une cohabitation en gagnant les législatives de juin ?

Je ne pense pas que le terme de « cohabitation » soit le bon. C’est un mot piégeux qui ne dit pas l’opposition totale qui peut exister entre le président de la République et celles et ceux qui peuvent triompher demain. L’objectif n’est pas d’aller gouverner avec Macron mais de créer des rapports de force pour imposer le programme de « l’avenir en commun ».

On nous a vendu « la fin de l’histoire » et du progrès social avec des politiques libérales pour seul horizon. Et voilà que, de la France, une espérance se lève : il est possible de mener des politiques, plus sociales, plus écologistes qui tournent le dos au néolibéralisme. L’histoire du progrès se remet en marche en France et dans toute l’Europe. C’est ce qu’expriment les jeunes qui ont voté pour la première fois.

Responsabilités écrasantes à Bruxelles

Et après ? Jean-Luc Mélenchon a dit aux jeunes de l’Union populaire : Faites mieux ! Comment allez-vous répondre à cet appel ?

Il le dit à nous mais aussi aux jeunes qui ont majoritairement voté pour lui. C’est à eux de continuer le combat même si Jean-Luc Mélenchon ne déserte pas. Au contraire il continuera à mener un rôle éminent. Nous avons plus que jamais besoin de lui. J’en profite pour saluer l’ensemble des soutiens à La Réunion, en particulier Huguette Bello et Patrick Lebreton.

Votre engagement politique peut-il vous amener à briguer d’autres mandats que celui de député européen ? Aux prochaines législatives par exemple ?

The right man at the right place. J’ai des responsabilités écrasantes au parlement européen avec une politique de cohésion qui représente 390 milliards d’euros. Le lien est rétabli entre mon bureau et la région présidée par Huguette Bello, nous pouvons travailler en cohérence.

Ce n’était pas le cas du temps de Didier Robert ?

Je n’ai jamais cessé de défendre La Réunion mais très rarement à la demande de la Région. Aujourd’hui le travail en commun nous donne beaucoup plus de poids. Entre Serge Letchimy (Martinique), Gabriel Serville (Guyane) et Huguette Bello nous avons un alignement des planètes positif qui laisse espérer des avancées sur le front européen plus proches des intérêts populaires, des petits porteurs de projet et non pour servir toujours les gros. Il ne faut pas que, dans l’agenda européen dominé par la guerre en Ukraine, nos régions soient oubliées.

Entretien : Franck Cellier

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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