« Pourquoi mon enfant n’a pas un vrai professeur » ?

[RECRUTEMENT EN PANNE DE PROFESSEURS DES ÉCOLES]

Pour la première fois depuis des décennies, les écoles maternelles et primaires de La Réunion ont dû recruter des contractuels qu’il a fallu former d’urgence à la pédagogie. Va-t-on vers un professorat à deux vitesses et vers la précarisation du métier d’enseignant ?

Alors que se discute ce vendredi la carte scolaire de l’année prochaine en commission technique au rectorat, les perspectives ne sont guère réjouissantes pour l’école primaire. Ce qui ne veut pas dire qu’elles le sont davantage pour les collèges et lycées…

Mis à part quelques mouvements d’humeur localisés de parents d’élèves lors de la rentrée de septembre dernier, le phénomène est passé relativement inaperçu. Il marque pourtant une fracture symbolique dans le développement de l’école à La Réunion. Pour la première fois depuis très longtemps, l’école primaire a dû faire appel à des contractuels pour assurer la continuité de ses services, de la petite école d’un îlet mafatais aux gros établissements des grandes villes.

Il a fallu à la hâte recruter des enseignants qui n’avaient pas été formés pour donner la leçon aux enfants de maternelle et de primaire. Dans une île qui accuse un gros retard dans la lutte contre l’illettrisme, dans un département qui doit miser sur sa jeunesse, cette option ne relevait-elle pas d’une imprévoyance coupable de la part du gouvernement ?

Le rectorat évoquait alors une situation particulière liée à la crise sanitaire… Mais l’« accident » de septembre avec le recrutement en catastrophe de 50 contractuels (voir la fiche de poste en document joint), s’est renouvelé en janvier . Il a fallu en recruter 30 de plus. « On nous dit que ce recours à des contractuels serait conjoncturel. Permettez nous d’en douter, lance Stéphane Chekouri représentant le Saiper (Syndicat Alternatif et Indépendant du Personnel de l’Education à La Réunion). C’est la logique de la loi de réforme de la fonction publique de janvier 2020 que d’aligner le public sur le privé en dédoublant le nombre de contractuels ».

Le Saiper s’attend à ce que le rectorat recrute de plus en plus de contractuels. © Vincent Dunogue

Ce recrutement de 80 contractuels s’est accompagné du rattrapage d’une trentaine de personnes qui étaient sur la liste complémentaire de la dernière édition du concours des professeurs d’école. D’autres enseignants qui devaient être stagiaires en première année se retrouvent en charge d’une classe. Reste les autres qui devaient présenter au minimum une licence sur leurs CV. Ils se sont vu proposer une formation de deux semaines pour s’adapter au métier d’enseignant.

Des professeurs « corvéables à merci »

C’est peu comparé au cursus de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE) mais il n’a pas été relevé de manquements particuliers. « S’ils se retrouvent dans une équipe soudée, les autres enseignants vont les soutenir mais tout le monde est déjà surchargé, raconte Stéphane Chekouri. Ceux que j’ai rencontrés connaissaient un peu le métier en tant qu’anciens assistants d’éducation et ils faisaient de leur mieux »

N’empêche, sur quelques écoles, les parents d’élèves ont mal accepté que ces contractuels, formés en urgence, se trouvent face à une classe alors que des titulaires sont affectés à des postes de remplacement. « Pourquoi mon enfant n’a-t-il pas droit à un vrai professeur? », a-t-on entendu. « Les parents peuvent avoir l’impression que n’importe qui peut devenir prof, déplore Nora Chelalou, co-secrétaire départementale du SNUIPP-FSU. Et certains contractuels ont été mal accueillis à Saint-Pierre, à Saint-Benoît,  à la Saline les Hautes, à Saint-Benoît ».

Avec l’arrivée de contractuels un « professorat à deux vitesses » s’instaure. Le niveau de salaire (2 600€ bruts pour les contractuels) pose moins de problème que leur « considération » par leur hiérarchie et les parents d’élèves. « On précarise des enseignants qui deviennent corvéables à merci. Ils peuvent être virés à tout moment, estime Jean-Daniel Amouny, président de la Fédération des parents d’élèves FCPE. Avec le Covid, l’Etat a injecté des milliards dans l’économie mais combien de millions a-t-il mis dans l’Education nationale? A force d’économies budgétaires on en arrive à maltraiter les enseignants ».

« Mal barré pour la rentrée prochaine »

La crise sanitaire ne suffit pas à justifier le décalage entre le nombre de postes ouverts et les besoins réels. Pour les syndicats, l’académie aurait sous-estimé le nombre des départs. Notamment, la loi permet désormais aux enseignants de demander une rupture conventionnelle ce qui s’est traduit par près de 80 demandes à La Réunion dont 24 dans les écoles élémentaires. Il a fallu en refuser une quinzaine.

Même à La Réunion, malgré la surrémunération, l’enseignement a perdu de son attractivité. « Il y a de quoi s’inquiéter, commente Nora Chelalou, co-secrétaire départementale du SNUIPP-FSU. Au bout d’une dizaine d’années de métier, des jeunes demandent déjà à partir parce qu’ils trouvent que leurs conditions de travail se dégradent. Et les plus anciens, arrivés à quelques années de la retraite, préfèrent partir aussi parce qu’ils ne se retrouvent plus dans les réformes. On leur demande de plus en plus de choses sans leur en donner les moyens ».

L’irruption de contractuels dans les écoles apparaît dès lors comme le signe des limites de l’ambition présidentielle pour l’école. Le dédoublement des classes de CP, CE1 et Grand section, argument électoral d’Emmanuel Macron, marque-t-il le pas ? Mathématiquement, le dédoublement des classes d’apprentissage des savoirs de base, se traduit par une surcharge des autres niveaux (28 élèves par CE2 selon le SNUIPP – le rectorat affiche une moyenne de 24 élèves par classe).

« Les ministres font de belles annonces avec des dédoublements de classe. D’ailleurs nous n’arrivons pas à des classes à 12 élèves comme promis mais plutôt à des classes de 14 ou 15 élèves. En fait les effectifs ne suivent pas. Nous avons calculé qu’il faudrait ouvrir 134 postes. Avec les 69 qu’on nous annonce, c’est mal barré pour la prochaine rentrée », annonce déjà Nora Chelalou.

Franck Cellier

« Le recrutement de contractuels est un fusil à un coup »

Comment expliquez-vous que le rectorat ait dû recruter des contractuels en septembre dernier pour assurer les cours dans les écoles maternelles et primaires ?

Jean-François Salles, inspecteur d’Académie : C’est le résultat d’une politique ambitieuse du dédoublement. A chaque fois qu’on dédouble une classe, il faut un deuxième enseignant or nous avons dédoublé 1000 classes en 4 ans, c’est énorme. 

On a ainsi puisé dans nos ressources et dans celles du mouvement entre les départements. Il y a eu plus de départs en retraite et des ruptures conventionnelles. Nous pensions aussi pouvoir compter sur une centaine de contractuels alternants inscrits à INSPE et nous n’avons eu que 20 volontaires. On a eu beau ouvrir très grandes nos portes au second mouvement inter-académique, il y a eu très peu d’élus parce que les académies de métropole souhaitaient garder leurs professeurs d’école.

En début d’année, on s’est retrouvé à un strict équilibre. Nous ne pouvions pas faire face à tout pic d’absences supplémentaires comme une épidémie. Dès la rentrée d’août nous avions constaté qu’il y avait plus d’absences que d’habitude. Or nous n’avions plus de marge de manoeuvre. Nous n’avons pas voulu prendre la décision de repousser les formations (ndlr : décision que le ministre a finalement prise en janvier dernier) ce qui nous a amené à faire un recrutement de 50 contractuels au mois d’octobre.

Il a fallu en recruter 30 de plus en janvier. Peut-on craindre que ce choix se répète à chaque rentrée ?

Non, c’est un fusil à un coup qui ne vaut que pour l’année 2021-2022. Nous avons reçu 600 candidatures. Nous avons retenu 446 candidats qui ont tous été auditionnés en entretien par tous nos inspecteurs en une semaine. Nous les avons classés dans l’ordre et nous avons un vivier de 446 noms. Les 50 d’octobre et 27 de janvier ont tous un niveau master. Ils sont très diplômés, une bonne partie avait un master des métiers de l’enseignement et de la formation. Ils ont été formés en deux semaines en octobre et nous avions 48 heures pour leur trouver une affectation. Je les ai félicités mais je leur ai dit dès le début qu’il n’est pas prévu que leur contrat soit renouvelé l’an prochain. La carte scolaire que nous étudions ce vendredi n’appelle pas de contractuels pour l’an prochain.

« Que des retours très positifs »

Vous avez également recrutés sur la liste complémentaires.

Oui, 14 dans un premier temps et 20 en janvier qui sont donc stagiaires et seront titularisés en 2023.

Avec une rémunération de 2 600€ bruts, les contractuels touchent-ils le même salaire que les titulaires en début de carrière ?

Oui, à peu près, c’est pour cela que c’était quand même très attractif.

Pour autant on a parlé de « professorat à deux vitesses »…

On peut comprendre cette critique…  Mais notre niveau de recrutement montre que ces contractuels ne sont pas très loin de ceux qui ont été admis au concours et sont stagiaires. On leur a fait une formation extrêmement dense et performante. Ils ont tous un tuteur. Surtout il n’y a eu que des retours positifs de la part des élèves et des parents. Je dirais même des retours très positifs. Et ça se comprend : on leur a donné leur chance et ils font du mieux qu’ils peuvent. C’est un plus pour préparer le concours.

Ils sont certes très diplômés et motivés mais peut-on apprendre en deux semaines à gérer une classe ?

Les fonctionnaires stagiaires n’ont pas, non plus, de formation avant d’être lancés devant une classe.

Mais ils sont passés par l’école des professeurs, l’INSPE ?

60% sont issus de l’INSPE mais les autres ont préparé le concours tout seuls. Ceux qui sont en reconversion professionnelle n’ont jamais eu de classe en tant que « pédago ». Notre formation de deux semaines à plein temps est certes insuffisante pour devenir un bon prof, mais elle était suffisante pour se préparer, prendre ses fonctions, savoir comment se comporter dans une classe. L’idée était de les asseoir dans leur posture de professeur des écoles et de les rassurer quant à leurs capacités.

« Tout cela va se stabiliser »

Comment allez-vous faire pour éviter d’avoir à recruter à nouveau des contractuels à la rentrée? Vous allez augmenter le nombre de places au concours?

Le calibrage des admissions au concours relève du ministère. Le ministère se félicite de la situation. Elle est le signe d’une saine gestion: nous n’avons pas de profs en trop dont on ne sait pas quoi faire. En plus du calibrage du concours (environ 190 admis l’an dernier contre 250 il y a sept ans), on va anticiper davantage le mouvement inter-académique. On va affiner la gestion du personnel tout en sachant qu’on ne peut pas empêcher quelqu’un de partir à la retraite.

Mais tout cela va se stabiliser. La démographie scolaire est en légère diminution et, maintenant que nous avons ouvert 1 000 classes en quatre ans, le plus dur est derrière nous. Nous sommes à 94% de l’objectif des classes limitées à 24. Il y aura bien moins besoin d’enseignants que les années précédentes pour l’application des mesures présidentielles. Il ne nous reste plus que le dédoublement des grandes sections dans les REP (Réseaux d’éducation prioritaire). C’est déjà quasiment fait en REP+. Enfin, si nous ne nous retrouvons pas avec 50 enseignants absents à cause du Covid, nous n’aurons pas besoin de contractuels. Sauf si l’épidémie repart.

Pouvons-nous conclure que la promesse de ne plus embaucher de contractuels en primaire est ferme…

Non, je n’ai pas dit ça. Nous n’envisageons pas à l’heure actuelle d’embauches de contractuels mais si jamais nous nous retrouvons avec deux fois plus de départs que prévus, la question se reposera peut-être.

Et au Régiment du service militaire adapté, qui ouvre quatre nouveaux postes, ils auront des titulaires ?

Non, ce seront des contractuels. Nous ne pouvons pas mettre des professeurs que nous n’avons pas au RSMA. Ça peut d’ailleurs être une aubaine pour nos contractuels actuels.

Et dans les hôpitaux, prisons, structures médico-sociales…

Il y a des titulaires et quelques contractuels dans les prisons. Dans les autres services médico-sociaux nous avons une centaine de postes. Et dans les hôpitaux, il s’agit d’enseignants spécialisés, pas de contractuels. Nous respectons nos conventions avec ces établissements.

Entretien : F.C.

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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