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PROHIBITION !

LIBRE EXPRESSION

Conte pédagogique

L’usage des drogues, de toutes qualités, partout et dans toutes les couches de nos sociétés augmente continuellement. Dans cette nouvelle à peine fictive, qui laisse entièrement de côté ses aspects récréatifs, sa banalisation est considérée comme la conséquence du service que cet usage rend à la performance, à la production, à la lutte contre le stress et la dépression, à tout ce qui pourrait affaiblir la compétition mondialisée économique, sociale, professionnelle, intellectuelle, culturelle en ces temps instables. Les produits psychotropes sont devenus progressivement les alliés les plus sûrs de l’essor du capitalisme, dont la réussite la plus évidente est la certitude enracinée dans la conscience de chacun qu’il concoure ainsi au progrès de l’humanité tout autant qu’à sa réalisation personnelle. Si les consommateurs ont généralement commencé par le café et les boissons stimulantes, parfaitement ordinaires et légales, beaucoup, sous les effets de la contrainte sociale à la compétitivité et à l’efficacité sans faille, passent peu à peu à des produits plus occasionnels, médicalement prescrits ou tout simplement clandestins.

Tant qu’on absorbait alcool, tabac, éventuellement médicaments psychotropes et bien sûr cannabis, ça allait ! Ce sont les substances psychoactives les plus consommées sur le lieu de travail. Ou c’était… Ces consommations se retrouvent dans tous les secteurs d’activités et dans toutes les catégories socio-professionnelles. Mais est survenue l’évolution… et sont apparues de nouvelles substances, que l’on charge d’aiguillonner les valeurs de…

… notre devoir sacré : Être les meilleurs ! « Toujours plus ! Toujours plus forts, toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus haut… »

Illégaux, interdits, prohibés, bien avant d’être considérés sous l’aspect de leur dangerosité sanitaire, à l’évidence bien réelle, ces produits semblent être aujourd’hui de plus en plus souvent consommés pour contribuer à maintenir globalement les performances attendues et exigées dans tous les secteurs de nos socio cultures et la possibilité de faire face aux facteurs de stress chroniques qui entourent les individus dans leurs activités. Au point que leur suppression pourrait mettre en danger des pans entiers de notre expansion collective continue. Dans ce contexte unanimement avéré, il devient difficile de comprendre les politiques actuelles de répression de la production et du trafic de substances utilement mises ainsi au service de l’économie et des progrès de notre civilisation avancée. Tout bien considéré, le seul devoir de l’autorité publique devrait être de réglementer strictement leur industrialisation et leur commercialisation, qui font partie des pratiques les plus habituelles de l’humanité moderne. Et de s’en approprier les profits légitimes.

Ces substances sont, objectivement, les alliées du développement de nos sociétés, dont en définitive les « mules », identifiées et méchamment interpelées dans nos aéroports, incarnent en quelque sorte des héroïnes et des héros… Dès lors, leur condamnation, c’est ça le vrai scandale !

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Cette Nouvelle est une fiction dont la finalité devrait inviter à de multiples réflexions ! Tous les exemples évoqués sont pratiquement authentiques. L’invention réside dans leurs enchaînements. L’auteur tient à rassurer ses lecteurs. Par ailleurs sans aucune illusion, il est foncièrement partisan du renoncement individuel et collectif à la consommation, à la production et aux trafics à tous niveaux des substances psychotropes incriminées. Quelles que puissent être les motifs de leur usage. Avec les inévitables exceptions que l’on discutera en un autre temps. Cette position est justifiée par l’observation à terme de la multiplication des dégâts personnels et sociaux que ces pratiques entraînent.

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Le panneau publicitaire lumineux mobile, un 4 mètres sur 3, affichait :

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Boisson énergétique performante idéale pour atteindre vos objectifs dans la salle de sport et dans la vie de tous les jours !

J’étais aveuglé par cette luminosité accablante et cette invitation répétée partout à se dépasser et à réaliser ses projets les plus ambitieux… Je me suis assis sur un siège en lui tournant rageusement le dos. J’étais très en avance. Dieu merci je ne tremblais pas. Mon regard était clair, stable, reposé. Mais mon être entier était harassé, HS. En attendant mon pote, et pour l’heure sans le moindre objectif ni projet stressant, ni dans une salle de sport ni ailleurs, j’ai demandé un jus de pomme, même fabriqué à base d’un concentré de purée bio. L’atmosphère musicale, c’était Deepvibes Radio…

J’ai étalé devant moi les publications sorties de mon sac. J’avais un peu de temps pour lire et poursuivre la préparation de l’intervention-conférence à laquelle j’étais prochainement invité. Puisque, bien malgré moi, j’étais devenu un quasi spécialiste de la chose. Je parcourais en diagonale les infos du gouvernement, des banalités assommantes diffusées partout, régulièrement et sans le moindre effet visible…

« … les infractions liées à l’usage et au trafic poursuivent leur hausse. L’État entend intensifier la prévention et renforcer la réponse pénale pour endiguer un phénomène banalisé…. L’objectif du Gouvernement, avec la loi contre le narcotrafic, adoptée en 2025, est de renforcer la lutte, par divers moyens : prévention auprès du public (associations, acteurs de la santé publique), sanction des trafiquants et des usagers (police, justice)…

Le texte reprenait les chiffres que l’on commençait à connaître par cœur : Le cannabis avait la cote. En 2025, 21 millions de Français en avaient goûté et plus d’un million et demi régulièrement. Chaque jour ! La coke suivait de près. 4 millions de consommateurs, dont 1,2 réguliers ! Près de 10% de la population disaient en avoir consommé au moins une fois et c’était la substance en progression spectaculaire continue. L’ecstasy/MDMA comptait 3,4 millions d’usagers. L’héro était limitée aux publics les plus vulnérables, peut-être à cause d’une addiction irrépressible…

Et puis y avait les jeunes, dont les stat disaient qu’à 17 ans, près de 30 % avaient déjà expérimenté le shit. Mais ce n’était pas la seule substance et de loin et pas que pour les jeunes bien sûr. La liste était longue comme le bras (mille excuses pour la litanie) : les benzodiazépines, produits médicaux souvent utilisés comme sédatifs ou tranquillisants, la psilocybine champignon magique avec tous les autres hallucinogènes mescaline, LSD ou taz, le crack (pour la puissance intello), le fentanyl pire que la morphe, le GHB la drogue du viol, la kétamine idem, la méthamphétamine « ice » hyperstimulant (ça je connaissais), les cathinones de synthèse (reconstitution du fameux khat éthiopien) comme le dou ou le B 13, les nitazènes antalgiques meurtriers, le tabac chimique imprégné d’alcool et de cannabinoïdes de synthèse, etc… Et maintenant, sommet du blues, le protoxyde d’azote ! Et j’en oublie ce pseudo CBD inoffensif, additionné d’un cannabinoïde de synthèse tueur pulvérisé en misouk, la MDMB-4en-Pinaca, ou encore la vapoteuse à Buddha Blue PTC…

Je suis bien loin d’être un spécialiste, mais la plupart des gens qui crient aux « stupéfiants » ne savent pas trop de quoi ils parlent. Je me suis toujours efforcé d’être soigneux et hyper-vigilant. En tout. Pas question bien sûr d’amalgamer la nature de ces produits, leurs effets, ni leurs usages plus ou moins récréatifs et à coup sûr addictifs. Y a qu’à lire le dico des drogues. Il dit tout. Quoi qu’il en fût, on avait à faire à des tas de saloperies consommées par une nuée de citoyens formés (conformés, façonnés, fabriqués, exercés, dressés…) à être de super producteurs efficaces, performants et percutants au service de l’économie réunionnaise, de sa prospérité et de sa grandeur… et qui ne pouvaient plus s’en passer pour demeurer à la hauteur de l’exigence / contrainte à laquelle leur existence professionnelle, politique ou sociale était consacrée. Et de plus, pour avoir droit sans culpabilité, ni remords, à des loisirs, des vacances et toutes sortes de parenthèses avec leurs rations espérées d’endorphines, de sérotonine, de dopamine et d’ocytocine. Et j’ajouterais, parenthèse existentielle désespérante : même si l’expérience montrait que pas mal d’usagers avaient glissé d’une consommation qu’ils expliquaient rationnellement comme indispensable à leur prestation professionnelle et sociale, à une consommation relevant d’une addiction à emprise purement divertissante, voire comme ils le revendiquaient, clairement festive ! En un mot, comme je l’observais depuis des années, l’échec absolu des politiques de répression était attesté de façon spectaculaire.

J’avais intérêt à passer sur la contradiction qui pointait dans mon esprit et que je devrais pourtant bien affronter un jour… D’autant plus difficile que l’information gouvernementale répétait à n’en plus pouvoir que cette propagation consommatrice inépuisable et explicable, quoique parfaitement frauduleuse, illicite et illégale, n’allait pas sans risques, judiciaires encore plus que sanitaires… Et elle dressait le catalogue des substances les plus addictives (version short de la litanie) : Cannabis – Cocaïne et crack – Héroïne et opioïdes – MDMA/ecstasy et amphétaminiques… mais peut-être que les fonctionnaires étaient un peu dépassés…

Les infractions liées aux stupéfiants sont en hausse continue…

«… poursuivent leur progression. En 2025, 307 200 personnes ont été mises en cause pour usage de stupéfiants, soit une hausse de 6 % en un an. Le trafic n’est pas en reste, avec 56 600 mis en cause, en augmentation de 8 % sur la même période. Ces hausses s’inscrivent dans une tendance longue. Depuis 2020, année de mise en place de l’amende forfaitaire délictuelle (AFD) pour usage de stupéfiants, le nombre de personnes mises en cause pour usage augmente en moyenne de 14 % par an. En 2025, sept mis en cause sur dix pour usage de stup ont fait l’objet d’une AFD, confirmant l’ancrage de cet outil dans la réponse pénale. »

Je passais aux infos locales. Pas plus réjouissantes… une interview de la Direction de la Police nationale :

« Suite au démantèlement de deux trafics de stupéfiants ces derniers jours, occasionnant d’importantes saisies de drogue et d’argent à La Réunion (saisie tout de même de la somme record d’un demi-million d’euros en une seule semaine), la police nationale tient à rappeler la priorité qu’elle fait de la lutte contre le narcotrafic.

Et je survole la suite :

« ,,, réseau de narcobanditisme, … délinquants organisés. On le voit au montant des saisies opérées : 535 000 euros en espèces, … somme très importante. … bénéfices gigantesques générés par ces trafics… Dou ou cathinone, cocaïne, résine de cannabis… On est face à un phénomène qui s’installe depuis 3 ou 4 ans.

«… profits intéressants.  Destination finale et pas du tout « plaque tournante », La Réunion représente un marché potentiel de 900 000 habitants, avec le possibilité d’y gagner beaucoup plus d’argent… ici prix de revente de la cocaïne en moyenne trois fois plus élevé que dans l’Hexagone.

« Le nombre de consommateurs de cocaïne s’est accru…. Les tests réalisés pendant les contrôles routiers révèlent autant de personnes positives à la cocaïne qu’au zamal… constat alarmant malgré les efforts des autorités pour juguler le trafic… Démantèlement de plus d’une dizaine de réseaux de « mules » l’an dernier… »

« … et on ne compte plus le nombre de points de deal identifiés et plus ou moins neutralisés … aujourd’hui 30 enquêteurs consacrés à la lutte contre ce phénomène (Ah bon… !) »

Fin de la lecture…La deep house plein les oreilles …

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Bien sûr, il n’était pas venu seul, selon cette habitude que je déplorais, mais Nelson mon vieil ami sage est arrivé en même temps que le DSPP, le drone de surveillance et de protection de la population, caméra de reconnaissance faciale braquée, qui se rabattait juste au-dessus de nos têtes. Moteur rugissant comme celui de tous les anciens appareils que l’administration de la DGSI avait peine à entretenir. C’est bien quelquefois de ne pas trop entendre grâce au bruit du dehors. Ça étouffe les mauvaises pensées qui peuvent surgir inopinément. Depuis au moins quatre ans, y avait plus aucune menace sanitaire… Mais on avait le sentiment que la surveillance, elle, était installée pour toujours.

Ils étaient quatre. Nelson m’a présenté ses trois acolytes. « C’est tous des frères ! Comme tu le sais bien, Seb, les amis de nos amis sont nos amis… Ceux-là particulièrement ! » Deux directeurs d’entreprise et un chef de cuisine renommé, ventre confortablement proéminent. « Messieurs ! discrétion. On s’appelle par nos prénoms ». Christian, Sanjay, Jo. Je ne connaissais personnellement que Jo le cuisinier. Alors qu’ils avaient commandé deux cafés et une dodo, la serveuse, une jeune dionysienne en mode heavy metal que nous connaissions depuis longtemps, a servi à Nelson, sans aucune hésitation, la Monster Energy qu’il avait l’habitude d’absorber à chaque fois en trois exemplaires…

On prenait contact en silence Je craignais la redondance accablante qui s’annonçait : « Seb, tu sais bien que tu peux nous aider ! Tous les amis le disent. Tu es vraiment bien placé pour ça, peut-être même le mieux placé de nous tous ». Et il en remettait couche par couche.

J’évitais le regard du chef cuistot qui allait me raconter la même chose, ce qu’il faisait depuis des mois quand il se pointait avec Nelson… Ça n’a pas manqué.

« Comment tu veux faire ? Hein ? Je suis obligé d’en prendre pour tenir bon, décompresser… » me dit-il. « Avec la coke, toutes les assiettes sortent au bon moment et j’ai pas d’emmerde ou de reproche… les patrons sont plutôt contents, alors qu’il faut bosser parfois jusqu’à 2 heures du mat. » … « Et là je suis sur les rotules… et il faut recommencer le lendemain… »

« Je te rappelle que dans mon métier, si on veut être en haut de l’échelle, y a une telle concurrence que tu peux pas te laisser aller. Jamais. Pour avoir la fourchette d’or ou la coupe de vermeil… Et j’ai des équipes de huit à douze personnes à gérer… tu te rends pas compte… »

« Bon d’accord, quand la pression augmente, je consomme encore plus et ça coûte la peau des fesses. Sur une saison de quatre à six mois, c’est peut-être jusqu’à 5 000 euros qui y passent. Mais tu veux faire comment ? »… Et c’était le moment où ses lèvres tremblaient. Il se taisait. Il regardait dans le vague, puis il reprenait en fixant seulement Nelson : « Et puis je suis pas le seul à y trouver de quoi me débrouiller… Hein ? J’ai trois de mes employés. Y disent pas rien. Mais j’en suis certain. »

« Bon évidemment, personne ne veut jamais en parler ! Risque trop important ! Tu peux effectuer tous les sondages que tu voudras, tout le monde niera être concerné par la chose, employés comme patrons ! Ou alors c’est les syndicats qui distribuent des guides pour prévenir et sensibiliser, comme ils le déclarent ! Avant c’était à propos de l’alcool, maintenant, c’est les stup, le hasch, la coke, le LSD… »

Prudence. Je me taisais moi aussi. J’avais intérêt.

Depuis longtemps, vieux secret de Polichinelle, on savait que les plus gros consommateurs de substances psychoactives se retrouvaient notamment dans les métiers de l’hôtellerie-restauration, et dans toutes les entreprises du milieu de la nuit, les bars, les pubs et tous les lieux similaires. Ça faisait partie de la culture du milieu. Et tout ce beau monde était concerné : employeurs, salariés, clients. Peut-être pas pour les mêmes raisons. La plupart des employés avouaient avoir eu, d’abord simplement, besoin d’un remontant pour tenir le coup et à la fin ils se retrouvaient en train de dépenser leur salaire pour se faire un stock permanent. Pour beaucoup, circuit réverbérant dépourvu d’échappatoire : « le travail permettait d’assurer leur conso d’héro ou de coke et la conso leur permettait d’assurer au travail !».

L’objectif affiché des syndicats de « préserver la santé et le bien-être des salariés » en garantissant « un environnement de travail sûr et serein » semblait relever surtout de « paroles verbales ». Mon interlocuteur chef de cuisine en était une vivante incarnation.

Quant aux clients, ils auraient souhaité la teuf tous les soirs…

Et depuis deux ou trois ans, c’était l’explosion, une banalisation inquiétante…

Puisant dans mes informations, impossible d’oublier que d’autres secteurs étaient tout aussi ravagés, parfois de façon inattendue… : la culture, les arts et spectacles (tout le monde le répétait en veux-tu en voilà), le sport (et ses pratiques perpétuellement incontrôlables de dopage), les métiers de la construction et le BTP (contraints à une productivité affolante qui s‘ajoute à un engagement physique souvent épuisant), les transports (tu comptes pas tes heures, tu te reposeras en arrivant), chez les marins-pêcheurs (le métier le plus dangereux du monde), l’agriculture (avec tous ces suicides, tu vas encore déprimer)…

Si la banalisation de ces consommations sur l’île inquiétait, c’était leur accroissement exponentiel, conséquence probable de cette généralisation, qui provoquait la panique… On voyait bien que la multiplication de l’offre cumulait de façon alléchante avec la réduction des coûts. Alors chacun se précipitait pour faire son marché.

Depuis la fameuse réunion de pilotage anti-addictions organisée par le préfet, une de plus après toutes celles qui avaient échoué, une agitation totalement inédite semblait troubler chefs d’entreprises et milieux économiques.

Les paroles du représentant de l’état sonnaient encore aux oreilles des dirigeants : « le danger dépasse largement la seule question sanitaire. Les produits qui sont diffusés largement recouvrent une menace commune : celle de la destruction de notre modèle de vivre ensemble, si nous ne réagissons pas collectivement… la menace c’est la déstabilisation du tissu social lui-même…

De fait, qui aurait osé discuter une prédiction aussi alarmante ?

« Les bateaux des narco sillonnent les océans, le nôtre en particulier, et je ne vais pas à nouveau vous fatiguer avec l’addition des tonnes de marchandises saisies, les mules atterrissent en nombre démultiplié dans nos aéroports… Les profits sont colossaux ! S’attaquer uniquement à l’offre ne suffit pas ! Nous devons absolument cibler également la demande, en développant toutes les actions possibles de prévention et de sanction. Parce qu’il faut le dire clairement : sans accroissement de la demande, il n’y aurait pas recrudescence de l’offre ! »

Le préfet pouvait s’appuyer sur l’engagement du médecin responsable du service d’addictologie du centre hospitalier, qui depuis des années consacrait sa vie au combat contre toutes les addictions, et surtout sur le nouveau directeur de l’ARS, encore animé d’une fougue novatrice totalement orientée vers la prévention et la protection des jeunes, et dont les arguments étaient sans contestation possible : « C’est infiniment plus qu’un débat de santé publique, c’est un enjeu sociétal. Lorsque des vies de jeunes sont brisées, ce sont des familles entières qui sont impactées. »

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C’est Christian le grand patron réputé du BTP qui a commencé à évoquer ce qu’il percevait comme une véritable menace préfectorale. « Seb, je peux vous appeler Seb ?, je sais trop bien ce que vous défendez et évidemment, même si je ne vous donne pas vraiment tort, loin de là, je ne peux partager votre position. Mais avant de parler de mon entreprise ou même de nos entreprises, presque toutes concernées, je veux dire deux mots à propos de mon garçon. Il doit absolument achever ses études d’ingénieur, mais il n’en est qu’à la moitié du chemin. J’avais des doutes sur ses capacités…

« J’ai été néanmoins très clair « Tu dois réussir ! Débrouille-toi ». Ils ont des examens sans arrêt et de plus en plus compliqués. Ben, il a fini par m’avouer comment il s’y prenait pour booster son intellect, renforcer sa mémoire, se concentrer sur ses révisions et même éviter de pioncer pendant les cours. Il a commencé par la caféine, comme tous ses copains, puis il a passé à la ritaline grâce à un ami toubib compréhensif. Il en est au modafinil. Il dit que ça lui permet de ne pas s’endormir et qu’en plus ça le rend parfois un peu euphorique. Donc ça l’aide à positiver ! En fait il ne peut plus s’en passer ! Et presque tous ses copains d’étude, ouais presque tous, avalent quelque chose même bien pire pour s’en sortir.

Bien sûr, je connaissais ces psychostimulants objets de prescriptions médicales, mais la plupart du temps détournés, par nécessité, de leur finalité…

« Vous voyez Seb, et soyez certain, pour beaucoup, ça commence dès le lycée ou avant même… Et pas forcément par des médocs ! Regardez le scandale qu’il y a eu dans les collèges avec le protoxyde d’azote… On demande trop à ces jeunes… Tout le monde est poussé au maximum, souvent sans raison… Qu’est-ce qu’on va devenir ?

« Et dans mon entreprise, c’est pas différent. Ça doit y aller, on peut pas traîner, la crise du logement n’a pas amélioré les choses. Loin de là. Avant c’était l’alcool. Mais c’est presque du passé. Il faut absolument produire vite et bien, et de plus en plus vite en tout cas ! Tout est urgent. On est en pleine concurrence, on survit en entrant dans la compétition. Et ça veut dire réduire les coûts, essayer d’augmenter les profits, d’améliorer la gestion, de compléter et renouveler nos équipements, mais surtout compter sur le capital humain et l’exploiter à fond. Et là sur ce dernier point, aucun doute : sans ces substances qui stimulent les travailleurs et même les cadres et par eux tout le fonctionnement de la boutique, on peut plus s’en sortir…

C’est Nelson qui intervint : « Arrête Christian. Tu connais les conséquences à terme. Parce que si, au début… ça a l’air de planer, parce qu’on surmonte mieux les difficultés et on s’adapte plus facilement, peu à peu les cata peuvent arriver, et c’est manque de vigilance, trou noir, accidents… Tout le monde est en boost permanent … et dès qu’il y a un problème dans la vie perso… c’est l’effondrement. »

Christian : « Non j’arrête pas. Écoute, moi, je les vois tous les jours. S’ils n’ont pas de quoi consommer, on retrouve quasi tous les ouvriers à Intermetra en arrêt maladie. Burn out et autres salades… Alors, si c’est Intermetra de toute façon, pour moi c’est quand même mieux après qu’on ait réalisé le job plutôt qu’avant de l’effectuer, parce que de toute façon on n’en aura pas les moyens. Croyez-moi, mes amis, maintenir une équipe soudée, au boulot et en forme, c’est pas évident aujourd’hui… »

Je connaissais son entreprise. J’avais compris de quoi il parlait. Et de qui. Et à quel propos.

Je savais pas quoi dire… J’étais tendu. Très tendu. Épuisé. J’avais besoin de pisser… J’avais au fond de ma poche dans un mini-sachet plastique mal raclé, un débris de crystal meth récupéré récemment. Un minuscule débris ! Que je grattai avec un ongle.. C’était vraiment pas ce que je préférais. À Dieu vat… Je revenais des sanitaires. Je me tenais droit, sans tituber… On s’est croisé. Il m’a pris à part. Et dans un murmure… « Seb, on est frères, tu laisses tomber et je te refile 10 000 € » Je crois bien que je suis devenu pivoine. «  Hé ! Tu rigoles… On n’est pas au cinéma… » « Seb j’ai absolument besoin de lui, c’est mon chef d’équipe conducteur des travaux… leader, compétent, exceptionnel. Pas le temps de le remplacer. S’il est pas là, c’est 150 appartements en moins en pleine crise du logement…  »

On s’est retrouvés à table. Nelson achevait sa deuxième Monster Energy. Une jeune femme s’était assise à ma place. Sacrément belle. Beauté fatale, on dit. Je devais faire attention. J’ai glissé une chaise libre jusque vers nous. Je me suis assis.

« Ma secrétaire passait par là ! Le hasard ou la synchronicité ! (Ah la culture ! Sanjay avait fait plusieurs années d’études à l’ESIEE Paris, une école d’ingénieurs spécialisée dans le domaine des transitions énergétiques), je lui ai proposé de s’arrêter et de boire un verre avec nous. C’est Jessica !

Nelson à Sanjay « Depuis que tu es revenu, tu fais quoi ?

« Ici les transitions… heu… ça traîne. Pour l’instant on est dans la discrétion. Alors je me suis lancé dans l’évènementiel. Avec ma start up. Et ça n’arrête pas. Pas besoin de publicité. Entre les foires et les fêtes pour tout, les festivals, les spectacles, les manif musicales plus restreintes, les anniversaires privés, les semaines pour ceci, les célébrations pour ça, les raves plus ou moins clandestines… Dans le métier, à La Réunion, pas de risque de chômage. Chefs de projet, techniciens, ingénieurs, animatrices, artistes, chargés de la com, logisticiens, entretien, accueil, billetterie, responsables médias… on est toutes et tous à 200% !

« J’ai entendu Jo. C’est la réalité, qu’on le veuille ou non. Dans l’événementiel, la culture, le spectacle, c’est pareil. Moi comme patron je sais tout ce qui se passe, mais je dis rien. La seule règle, c’est celle que mon dab me serinait quand j’étais marmaille à Sainte-Suzanne : « Tu fais exactement ce que tu veux, la condition c’est tu te fais pas prendre… »

« On me dit que j’ai pas le droit de fermer les yeux, alors que la lutte contre la consommation de stupéfiants est un enjeu majeur de santé publique. Je sais bien ! Et les gros zozo fonctionnaires ont beau hurler dans les conférences de presse que la drogue bousille le cerveau. Après ils font quoi ? Ils prennent une mule qui s’est fourrée 15 ovules dans le vagin ? Et nous on fait quoi ? Dans l’événementiel, on fait dix-huit heures d’affilée, on bosse sept jours sur sept. On dort pas pendant deux semaines. C’est très physique. Grâce à la coke, tu boostes plus, tu tiens plus longtemps. Pour d’autres c’est l’héro ou les amphét. Chacun son truc.

Agacement, crispation, agressivité… j’hésite à caractériser ses allégations…

« Séb, je te parle à toi ! J’ai besoin d’aide en fait. Je vois bien que depuis quelque temps on est surveillés. La DGSI ? des flics en civil ? la brigade des stup ? des privés ? des emmerdeurs en tout cas …

« Ils n’ont qu’à courir après les mules à Gillot et les planteurs de zamal un peu partout ! Je voudrais qu’on nous foute le paix. Nous on bosse. Et si on arrête vous verrez le bordel !

« Bon au début mes gars -et les filles aussi bien sûr- consomment des stimulants quelconques, des compléments, des médocs, pour être plus efficaces dans leur travail. Comme tout le monde. C’est seulement quand ils sont dépassés, à bout, qu’ils ont recours à la came. On voit tout de suite, dès qu’ils y vont, ça leur redonne une pêche du tonnerre. Ils tiennent des heures, ils voient plus le temps passer, ils pensent plus de travers, ils ont même le sourire et l’euphorie dans tout ça, alors même que c’est loin d’être la teuf pour tout le monde qui bosse. C’est pour ça que notre boîte a du succès et qu’on est demandé partout dans tous les rebords politiques ou même religieux.

« J’ai peine à le croire et ça devrait me désoler, mais je les entends même dire qu’ils vivent une sacrée convivialité et que c’est la dimension sociale de la coke qui les encourage au boulot.

Pendant qu’il reprenait son souffle , on n’entendait que les rythmes martelés de Deepvibes Radio.

« Quand j’étais à Paris, on braillait contre le capitalisme auquel tout était sacrifié, notre intelligence, notre créativité, notre temps, nos efforts, notre jeunesse entière… Mais en définitive, c’est bien ça qui fabrique les succès d’une économie, et pour la plus grande partie d’une population ! Non ? Et tout ce qui contribue à améliorer la productivité dans tous les secteurs se trouve finalement au service de cette prospérité, donc de ce système capitaliste. Et vouloir bloquer, poursuivre et condamner les stimulants et leurs usagers qui améliorent la productivité, ça va à l’encontre du système. C’est con ! En un mot, la coke, les amphét, toute la came quoi, sont les meilleurs alliés du capitalisme, donc de notre prospérité ! Sinon on est foutu. Putain !

Il parlait de plus en plus fort…

« Et puisqu’il est certain que l’économie entraîne le monde, c’est aussi bien social, intellectuel et culturel. Ça fait avancer toute l’humanité. Mais ça peut aller dans tous les sens. C’est clair qu’il faudrait parfois s’arrêter avant la dégringolade. Mais c’est un choix personnel. On n’est quand même pas tombés sur la tête. Et pour ça, au lieu de chercher avec leurs flics et leurs juges à tout interdire et à condamner pour endiguer la conso, ce à quoi ils ne parviennent pas de toute façon, les politiques feraient mieux d’encadrer autrement leur affaire et d’éduquer qui ils doivent… et nous foutre la paix ! Parce que chercher si les voyageuses d’Air Austral se sont enfilés leurs ovules dans le rectum ou le vagin, il me semble qu’on passe largement à côté du problème… La prohibition, c’est la misère assurée pour tous les simples gens et pour la société entière …»

Il était manifestement sous l’effet de Dieu sait quelle saleté. Sa tirade délirante, plutôt incohérente, semblait interminable… et à peine interrompue, elle n’était pas vraiment achevée. Il a adopté une attitude plus que suggestive :

« Et toi Seb, tu ferais mieux de t’occuper un peu de Jessica (la beauté tropicale s’était insensiblement rapprochée de moi, me jetant des œillades avec des airs de ne pas en avoir l’air ! ) De toute façon, auprès de beaucoup de nos amis, je me suis laissé dire que tu ne serais pas totalement indifférent au charme autochtone…

Au-dessus de nous je croyais voir le panneau lumineux projeter en clignotant pour moi seul « corruption »… « corruption »…

Sébastien ! Ne te laisse pas aller. Ne montre aucune faille. Jamais. Ta charge. Ton devoir…

Nelson le sage : Écoute-moi, Sanjay ! Si on continue à s’acharner sur le traitement des conséquences et des symptômes, est-ce qu’on peut croire vraiment qu’on n’aura jamais à s’occuper sérieusement des causes et de leurs enchaînements ? Je sais pourquoi je m’arrête à la Monster… et plus jamais je n’irai au-delà. C’est la première fois que je vous en parle. Et c’est la dernière.

« Avec Réunipharm, j’avais accès à tout. Plus de cent dix millions d’euros. Et plus de cent employés à nourrir, avec les familles. Il fallait bosser à mort, prendre des risques, investir, se battre contre la concurrence, se lever à pas d’heure, se coucher lorsque les coqs se mettent à chanter… J’en pouvais plus. Je me servais largement mais à quel prix ! Pharmar et Soredip étaient des rivaux trop importants. On a eu des problèmes. Mon directeur financier a coulé la boîte par des falsifications que je voyais pas. Pas question d’être racheté. Dépression grave et persistante. J’ai passé aux benzo. Ça me rendait fou. Dépendance, addiction. J’en connaissais un bout, c’était ma spécialité. Patron de labos pharmaceutiques, tout de même ! Les dernières recherches portaient sur la psilocybine. Ça m’a aidé. Mais j’avais plus du tout d’énergie. Je commençais à somnoler 20 heures par jour. Début de narcolepsie. Mon fournisseur de psilo m’a appris à sniffer la coke. Toujours tout en misouk. J’avais un peu plus la pêche. Jusqu’à ce que je fasse quelques conneries qui n’ont pas échappé à mon CA et à mes équipes. La dissonance cognitive était trop forte. Je suis parti avant la fin. Bon, c’est Mété qui m’a tiré d’affaire. Je lui dois au moins ça.

« Ce n’est rien de plus qu’une minable expérience personnelle. Mais c’est la mienne. J’étais un patron important ! J’avais été… Plus jamais, je n’irai ni plus haut ni plus loin ni plus vite, je ne chercherai certainement plus à être le plus fort. Sinon je rentre dans l’engrenage. »

« Il faut simplement se souvenir qu’aujourd’hui, lorsqu’on fume le premier joint ou lorsqu’on avale le premier cristal, imaginant se libérer des pouvoirs établis en hurlant « ni Dieu ni maître », on risque bien d’entrer de plain-pied dans le soutien au système capitaliste qui se sert de notre asservissement et bénéficie de notre consommation pour faire marcher sa machinerie pernicieuse, tout en faisant croire en toute hypocrisie à une lutte farouche contre usagers, producteurs, trafiquants et intermédiaires. »

«  Si tu arrêtes volontairement en pleine conscience, tu enrayes le système… et c’est ce que je souhaite de tout mon cœur… Mais ce n’est pas toujours l’avis des mecs et des familles qu’ont plus un rond dès le 20 du mois… »

Il s’est arrêté d’un coup, pomme d’Adam coincée, larmes discrètes. Le ton était resté neutre, presque confidentiel, jusqu’au bout. Témoignage impressionnant, morale sauve ! Plus personne n’ouvrait la bouche.

On s’est remercié de nos échanges instructifs. On a payé les boissons. La deep house n’avait pas cessé… et j’en pouvais vraiment plus. Là, plus du tout…

En rentrant chez moi, pour la première fois avant 23 heures depuis 6 mois, après avoir abandonné momentanément, pour préparer ma conférence, les 140 dossiers sous lesquels je croule en permanence, j’ai relu de façon compulsive le n° du Nouvel Obs à propos du suicide de mon collègue Philippe Van-Tran, juge d’instruction à Pontoise, accablé par la charge de travail et le manque de soutien de sa hiérarchie.

Submersion chronique. Sans espoir d’en sortir. Mettre fin à tout… et sans prévenir. Une tentation qui revenait régulièrement. C’était décidément le jour…

Par chance il me restait quelques fragments de crystal.

p.c.c.

Arnold Jaccoud

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A propos de l'auteur

Arnold Jaccoud

« J’agis généralement dans le domaine de la psychologie sociale. Chercheur, intervenant de terrain, formateur en communication sociale, en ressources humaines et en processus collectifs, conférencier, j’ai toujours tenté de privilégier une approche systémique et transdisciplinaire du développement humain.

J’écris également des chroniques et des romans consacrés à l’observation des fonctionnements de notre société.

Conscient des frustrations éprouvées, durant trois décennies, dans mes tentatives de contribuer à de réelles transformations sociales, j’ai été contraint d’en prendre mon parti. Lorsqu’on a la certitude de pouvoir changer les choses par l’engagement et l’action, on agit. Quand vient le moment de la prise de conscience et qu’on s’aperçoit de la vanité de tout cela, alors… on écrit des romans.

Ce que je fais est évidemment dépourvu de toute prétention. Les vers de Rostand me guident :
« N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît –
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit –
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles –
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »

… « Bref, dédaignant d’être le lierre parasite –
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul –
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
(Cyrano de Bergerac, Acte II, scène VIII)

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