Que pesons-nous ?

Paul Hoarau

LIBRE EXPRESSION

L’actualité sociale, économique et politique est riche : la nouvelle convention canne (toujours pas signée ce lundi 4 Juillet), la grève des transporteurs, la nomination d’un ministre délégué aux Outre-Mer. Ces événements ont un point commun : que pesons-nous ? Que pesons-nous, à propos de l’avenir de la filière canne, par exemple?

Depuis plusieurs semaines, la convention canne est à l’ordre du jour de notre « Journal ». Elle n’est toujours pas conclue. Il y a trois problèmes dans cette affaire : le juste prix aux producteurs de canne, les planteurs ; l’aide de l’Etat pour l’immédiat ; et l’avenir de la filère. Trois problèmes, trois partenaires : les industriels (producteurs sde sucre, de bagasse, de rhum et d’énergie), Gouvernement et planteurs.

Le première question se pose au niveau du prix réel de la canne : ce que rapportent le sucre, et ce que l’on appelle les sous-produits (l’alcool, la bagasse, la mélasse) dont elle est la matière première. Les planteurs demandent que l’industriel paie leur matière première, la canne, au juste prix : en fonction de ce que lui rapportent le sucre et ces sous-produits. Ceci étant posé, les revenus des produits et les aides publiques actuelles couvrent-ils les coûts, les coûts agricoles et les coûts industriels ? S’il s’avère que les produits de la canne ne couvrent pas les coûts justifiés de l’agriculture et de l’industrie, quatre solutions : l’augmentation des prix ; un partage différent des produits ; l’aide publique ; la fin de la flière à terme.

Concernant l’augmentation des prix, la solution paraît difficile dans le contexte international économique, du sucre notamment. Concernant un partage différent des produits de la canne (sucre et sous-produits) entre usinier et planteurs, une remise à plat de l’ensemble de ces produits paraît nécessaire pour une révision du partage (s’il lui arrivait de le penser, l’industriel doit comprendre que sa marge, à La Réunion, ne peut pas être comparable aux marges vietnamiennes ou brésiliennes). Concernant l’aide publique, l’Europe a déjà mis fin à son aide, le Gouvernement français a pris le relais pour une période provisoire.

Si l’on veut maintenir la filière et s’il s’avère que le cours du sucre et les ressources des sous-produits ne couvrent pas les coûts réunionnais, l’aide publique s’impose. Concernant la fin de la filière canne, il faut éviter d’aborder la question à la légère. En tout premier lieu, il faut entendre les producteurs ; par ailleurs, une nouvelle forme d’exploitation de la filière – plus productive économiquement et plus juste socialement – peut être un facteur important d’exportation et de diminution des importations, sachant que la surface qu’elle occupe laisse encore, aujourd’hui (avant l’évolution de certains dégâts de la politique foncière, que nous avons soulignée), une large place à la nécessaire diversification pour une autonomie alimentaire. L’exploitation « coloniale » de la canne à bas prix pour le plus grand profit des raffineries de  Marseille est terminée si les Réunionnais s’approprient la filière.

Eternelle question : que faire? Deux étapes paraissent nécessaires : une première étape urgente, immédiate pour les cinq ans qui viennent, l’étape qui justifie les manifestations actuelles ; et une deuxième étape, l’étape de la préparation d’un avenir durable de la filière, au-delà des cinq prochaines années.

Concernant l’immédiat, il paraît évident que la prix de la canne payé aux planteurs est insuffisant et Tereos, de son côté, soutient qu’il ne peut pas payer le juste prix aux planteurs. La mise à plat des produits et des sous-produits et la révision de leur partage entre usinier et planteurs ne peut pas être réglée dans l’urgence. Or, il y a une urgence sociale pour les planteurs. La solution ne peut être qu’un soutien de la puissance publique en complément du prix. Ce que pourrait contenir la convention canne en suspens : un engagement du Gouvernement qui pourrait être plus facile si les partenaires – planteurs, usinier avec le Gouvernement – s’engageaient à étudier plus sérieusement, ensemble, les moyens technologiques, structurelles et financiers, de tirer le plus grand profit des produits de la canne pour augmenter sa rentabilité pour les agriculteurs et pour l’industriel et pour diminuer, sinon supprimer les aides publiques (pourquoi pas si les prix sont satisfaisants?).

Concernant la deuxième étape, cette étude et la mise en oeuvre des moyens , profitant du répit obtenu, se concrétiseraient dès la conclusion de la convention : mise à plat de la totalité des produits de la canne, révision des exploitations de ces produits en fonction de leur rentabilité, révision des prix payés aux producteurs (notamment aux planteurs), intervention des aides publiques éventuellement.

Mais quel est le poids de nos producteurs réunionnais à Paris ? Malgré la présence impressionnante de leurs tracteurs au square La Bourdonnais, j‘ai trouvés les planteurs bien seuls. Où était notre Peuple pour les soutenir ? Là encore, fait défaut une autorité politique locale responsable, mandatée clairement par le Peuple d’ici, pour dialoguer avec le Gouvernement.

Cela nous amène à la nomination d’un ministre délégué des Outre-Mer qui a suscité, dans le pays, un tolle de protestations, un mouvement d’indignation. On me permettra de renouveler, pour commencer, une opinion personnelle concernant l’Outre-Mer. La France et l’Outre-Mer (ou les Outre-Mer), pour moi, c’est la suite de la France et les colonies, de la France et l’Empire. Je ne suis pas l’outre-mer absolu. Quand je suis à La Réunion, l’outre-mer, c’est Paris. A la place de la France et les Outre-Mer, il y a la République française. Et à

 l’intérieur de la République, il y a les Peuples français d’Europe, de France, les Peuples françaias d’Amérique, les Peuples français de l’Iindianocéanie, les Peuples français du Pacifique, libres, égaux et fraternels. Il n’y a plus la France, métropole des outre-mer. Ce message vaut pour l’Alsace, la Bretagne, la Guyane, La Réunion, la Polynésie, etc.

S’il n’y a plus d’Outre-Mer, il n’y a plus de Ministre des Outre-Mer de plein exercice, délégué ou chagré. Les pays (les régions) ont une autorité locale responsable qui négocie avec le Gouvernement central sa situation particulière. Dans le système actuel, la tendance est de tout uniformiser et de tout centraliser à Paris, malgré les apparences de la décentralisation, pour tout diriger , voire dominer. Les forces vives des pays sont neutralisées, absorbées et disparaissent. Je n’ai pas encore compris pourquoi l’industrie sucrière réunionnaise a été laissée à Tereos?…

Les propositions pour la filière canne ne devraient pas être seulement celles des professionnels, mais de tout le Peuple réunionnais dans ses différentes composantes : syndicats (cette année les syndicats de planteurs sont unis), autorités politiques, intellectuels (l’université entre autres), leaders d’opinion, artistes, etc. pour appuyer et alimenter les négocaitions usinier, planteurs, Gouvernement. Il ne s’agit pas de demandes soumises au bon vouloir du Gouvernement, mais de propositions à négocier. Avec un ministre de plein exercice, un ministre délgué, quelle affaire! L’important est qu’il s’agisse d’un interlocuteur gouvernemental mandaté par celui-ci et doté de pouvoirs.

En attenadant, il faudra nous contenter, nous l’espérons, de bonnes réponses du Ministre de,l’intérieur et de son délégué pour les Outre-Mer, de passage dans l’île, pour une solution d’urgence. La solution pérenne, la solution de fond ne dépend pas – ne devrait pas dépendre – que du Ministre, délégué ou non, mais aussi de nous, mais surtout de nous, de notre capacité à présenter un projet qui soit le nôtre et de notre pouvoir de négocier ce projet avec le poids de notre peuple.

Dans tout ce qui se fait pour notre promotion, pour notre développement – et il se fait des choses- il manque, aujourd’hui, cette présence de notre Peuple, le poids de sa présence ! Toutes les affaires réunionnaises, grandes ou petites, sont nos affaires à nous tous. Nous devons les porter collectivement si nous voulons qu’elles aient du poids. Cette conscience collective nous manque.

Paul Hoarau

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