Récit sur la justice-injustice à Maurice

[SORTIE DU LIVRE « CACHOTTERIES — PROPOS D’OUTRE GEÔLE »]

Jean-Marie Richard relate 12 ans de guerre de tranchées avec le système policier et judiciaire de l’île Maurice. L’histoire avait commencé le 24 septembre 2009 suite à un différend entre lui et un locataire indélicat à Grand-Baie. Il a été accusé de vol et incarcéré avant d’être innocenté en septembre dernier par la cour suprême de l’île Soeur.

Jean-Marie Richard

– Votre livre parle de l’univers carcéral à Maurice. Pouvez-vous expliquer comment vous êtes-vous retrouvé incarcéré ?

– Mon livre propose une incursion dans les perversions systémiques ayant cours au sein de deux institutions censées protéger les citoyens mauriciens, à savoir la police et la justice, quand des crapules en uniforme ou toge de magistrats sans vergogne s’associent pour broyer la vie de citoyens. Dans mon cas, le système s’est acharné sur ma famille et moi pendant douze ans au quotidien dont une semaine en prison. Ces 12 ans de contrôle policier et judiciaire constituent une geôle omniprésente qui vous mine la vie la santé. C’est un combat de tous les instants d’autant plus épuisant qu’il se base sur de fausses accusations dénoncées après douze ans en cour d’appel, ce qui me fait dire qu’heureusement qu’il y a des juges à Port-Louis pour corriger les errements de certains magistrats, mais ça épuise…

– Combien de temps a duré votre emprisonnement ?

– Une semaine mais cela se site dans un magma de mécanismes de harcèlement au quotidien, contrôles policiers, harcèlements routiers, interdiction de voyager, tout une série de mécanismes.

– Le point culminant du harcèlement dont vous témoignez est sans doute cet emprisonnement. C’était à quel moment de la procédure? Comment avez vous été traité ?

-L »emprisonnement est intervenu en 2017, cela a été un moment phare de toute la période de harcèlement qui a dure 12 ans avant mon succès en appel. En prison c’est le service minimum, bien loin des discours officiels. Je n’ai pas été maltraité mais la violence est omniprésente. J’y ai rencontré des loques victimes du système mais aussi des psychopathes pervers parmi les détenus et les matons. Tout est fait pour vous annihiler.

– Comment se passe la journée d’un prisonnier à Maurice ?

– Lever à 6 heures petit-dèj dans un gobelet, certains travaillent d’autres non, c’est un univers ou la violence est latente, normal c’est un système qui se fonde sur la chasse aux Marrons et engagés, rien n’a changé à l’intérieur.

– Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ? Que voulez-vous y dénoncer ?

– Témoigner sur les dérives et perversions systémiques à partir de connivences entre malfrats, policiers sans scrupules et, dans mon cas, un magistrat ancien policier qui s’est joint à la ronde. En septembre 2021, la cour suprême a d’ailleurs plus que malmené sa condamnation de trois ans de prison à mon encontre en 2017, en droit et sur les faits, pour dire que son appréciation était partiale et les témoignages « incongrus » Ce magistrat m’avait condamné à trois ans de servitude pénale quand même et il sévit toujours. Je témoigne au nom de celles et ceux qui subissent cette injustice. Je témoigne pour ne pas me rendre complice du système qui a tant affecté notre vie, à mon épouse et mes enfants pendant 12 ans telle une épée de Damoclès terroriste suspendue en permanence.

– La Réunion garde en mémoire l’affaire de Kaya tué dans sa cellule à Alcatraz . Qu’en est-il aujourd’hui des conditions de détention à Maurice ?

– Il y a eu récemment le cas du détenu Permès torturé à mort dans une prison de haute sécurité. Il y a des cas de violence policière toutes les semaines et la commission des droits de l’Homme garde un silence éloquent.

Entretien : Franck Cellier

Qui est Jean-Marie Richard

L’auteur de « Cachotteries – Propos d’outre geôle » a vu le jour à Curepipe en 1958. Après sa scolarité, il travaille pendant quelques mois comme reporter à l’Express, sous la houlette de feu Dr. Philippe Forget et de Suleiman Patel, grand reporter, qu’il reconnaît comme ses mentors et modèles.

Diplômé en Droit, en Sciences Politiques, de l’Institut des Etudes Européennes, du Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme, CUEJ, et Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, IHEDN, il a travaillé dans la presse écrite et audiovisuelle régionale française pendant une dizaine d’années.

Il fonde Imagine Communication au début des années 1990, la première agence de relations publiques et de communication du pays. Jean Marie Richard sera, durant de nombreuses années, le représentant de Maurice au sein du Board de l’International Public Relations Association, IPRA, et il est le fondateur de l’Association des Professionnels des Relations Publiques et de la Communication, PRCPA (M).

Il a aussi été un des fondateurs de Radio One, première radio privée du pays, où il anime toujours l’émission « Pran ou Diabète en mains » et des chroniques régulières dont: Regards sur Rodrigues. Il partage fréquemment ses observations en tant que spectateur engagé de la société mauricienne et des îles de l’Océan Indien.

Chapitre 1

En me mettant au lit ce jeudi soir, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée spéciale pour ces détenus qui étaient déjà dans leurs cachots, derrière ces grillages et barreaux datant du 19e siècle. Seuls, tapis dans leurs cellules et communiquant à haute voix entre eux dans un carambolage d’échos. Là-bas, après le dîner de 16 heures servi dans des seaux en plastique, les portes grinçantes se referment à 17 heures jusqu’au lendemain matin. 

Et la nuit se passe ainsi, rythmée par la cadence mesurée et la résonnance des pas du gardien qui fait sa ronde rectiligne. Quelques fois, les miaulements d’un chat donnent l’illusion de vivre au cœur d’un plateau de cinéma. L’ombre de Hitchcock devait y planer de temps à autre, slalomant entre les interstices de cette déambulation nocturne… Un chat visite tous les soirs la prison-hôpital, plus prison archaïque qu’hôpital, malgré la disponibilité des infirmiers en mode 24/7. La ronde du chat est plus feutrée au contraire de ses miaulements rauques aux harmonies désemparées. 

Ce chat a une histoire. Dans une de ses récentes vies, il avait adopté un détenu au long cours surnommé Teacher. Selon les propos rapportés du murmure des cellules aux contours de légende carcérale entre les murs grillagés, c’est un ancien enseignant, universitaire même, qui avait sombré dans les stupéfiants, consommation et trafic, qui s’est ainsi vu décerner le surnom de Teacher, dorénavant passé à la postérité tout en lui préservant une forme d’anonymat. Teacher partageait tous les jours sa pitance de détenu, assurant la ration quotidienne tous les soirs ainsi qu’à deux ou trois autres matous qui hantaient le couloir en alternance, slalomant entre les courants d’air. Leur bienfaiteur ayant libéré les lieux depuis un certain temps, n’empêche, qu’il y avait au moins un de ses afficionados de chat qui lui témoignait encore tous les soirs sa féline gratitude aux sonorités rauques de ses miaulements désespérés, résonnant dans la nuit solitaire lugubre des cellules. 

à suivre…
prison ile maurice

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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