[Société] Olivier Marboeuf : « Le colonialisme est devenu un élément de notre culture »

olivier marboeuf auteur littérature livre suites décoloniales

UN LIVRE POUR COMPRENDRE

Olivier Marboeuf, Antillais de Paris, est l’auteur de Suites décoloniales, un ouvrage qui nous renvoie à notre histoire et à nos démons. 

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Olivier Marboeuf, auteur de Suites décoloniales. (Photos PhN)

Olivier Marboeuf, vous venez présenter à La Réunion votre dernier livre Suites décoloniales soustitré S’enfuir de la plantation, pouvez-vous vous présenter ?

Guadeloupéen qui a grandi en région parisienne, j’ai débuté comme dessinateur et éditeur de bandes dessinées. A l’époque, on travaillait avec les moyens du bord, des photocopieuses piratées. Puis j’ai dirigé un centre d’arts aux Lilas près de Paris, Khiasma, pendant 18 ans. Le premier lieu culturel de France à poser les questions coloniales. C’est là que je suis devenu connu dans le monde des artistes, du cinéma. En 2013, j’ai créé une maison de production de films, Spectre, qui a notamment produit les films d’Emmanuel Parraud tournés ici, Sac la Mort et Maudit. Par ailleurs, je m’intéresse aux formes de persistances coloniales, je réfléchis à ce que produisent ces persistances. Mon travail vise à mettre le monde culturel face à ses contradictions.

Pourquoi parler aujourd’hui de colonialisme ?

Souvent, on pense que la colonisation s’achève avec les indépendances. C’est évidemment faux. Comme expliquer sinon ces bizarreries que sont ces morceaux de terre loin de la France continentale. Il y a aussi surtout la persistance d’un système, je me suis efforcé de réfléchir à ce que produisait ces persistances. J’ai trouvé un fonctionnement systémique resté de l’époque, des modes d’organisation y compris économiques, tirés de la colonisation.  

Plantationnocène

Vous évoquez l’idée d’un plantationnocène, de quoi s’agit-il ? 

Le mot plantationnocène provient du débat sur le changement climatique. On entre pour la première fois dans une époque géologique, l’anthropocène, d’origine humaine. Mais certains peuples contestent ce terme, et disent à juste titre « c’est pas nous », on peut parler par exemple des Indiens d’Amazonie. Le changement climatique n’est évidemment pas à imputer à ceux qui gagnent un dollar par jour. Certains ont parlé de capitalocène, mais des chercheurs sont allés plus loin, dénonçant le modèle de globalisation, pointant que l’on mange ce qui a été produit parfois à des milliers de kilomètres. 

Ce modèle date des plantations ?

Il a été le premier modèle de globalisation. Rien n’a jamais été rentable comme la production du sucre. Saint-Domingue a été l’île la plus riche du monde. Pour en revenir à la France, comment expliquer l’histoire du chlordécone aux Antilles sans parler d’une rupture d’égalité (*)? Comment expliquer les différences dans le système éducatif ? dans l’accès à l’eau ? La promesse de l’égalité n’est pas effective. C’est une évidence pour plein de gens qu’une partie de la population est traitée avec mépris, comme une population de seconde zone. A quoi sert une colonie ? On a affaire encore aujourd’hui à une économie de comptoirs qui présente la caractéristique typique de ne pas former les habitants, de ne pas créer d’industrie, juste on écoule des marchandises.

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Racisme sans racistes

Et comment cette société se matérialise-t-elle aujourd’hui ?

Le système colonial ne représente pas une période. Il est typique du capitalisme. On a juste délocalisé l’esclavage dans les usines de Chine. Parce que ce n’est pas chez nous, ça va. Notre société continue à fonctionner avec un système qu’elle croit avoir quitté. Le racisme est structurel et n’a pas besoin que les gens soient racistes. C’est le racisme sans racistes. Après 1848, l’indigénat tolérait les affranchis à condition qu’ils aient un travail, sinon le vagabondage était puni de prison, et les gens ont repris l’activité qu’ils avaient avant. L’esclavagisme ne s’arrête que parce qu’il était devenu économiquement problématique, c’est ce qui avait auparavant décidé de la rédaction du Code Noir.

En quoi, d’après vous, le colonialisme est-il devenu un élément de notre culture ?

Avec le Code Noir, on invente l’exécution en place publique. Il s’agit de décourager les candidats au marronage en utilisant un spectacle de ravissement et de terreur. Dans le même temps, Louis XIV crée la cours de Versailles, une façon de tenir les nobles à sa main. Ce double spectacle est à l’origine de la scène culturelle d’aujourd’hui. L’art s’accommode de tous les sujets, à condition de ne pas contester le système. Sinon, on est ostracisé, paria, mis à l’écart. Pour exemple, le mouvement « me too » qui est un truc courageux, a exclu les femmes qui ont dénoncé, celle-là n’ont plus de boulot. On peut être rebelle, mais tant que l’économie de la culture n’est pas menacée.

Logique de cour

Et comment cela se manifeste-t-il ?

Par exemple, à La Réunion, l’école supérieure d’art propose un cursus complet de cinq ans d’études. On a voulu délocaliser les deux dernières années en métropole. Les cadres de l’économie et de la fonction publique d’Etat sont métropolitains. On est toujours dans l’idée de la goyave de France. Par ailleurs, pourquoi y avait-il si peu d’artistes pour manifester en faveur de la médiathèque Cimendef ? C’est la logique de cour, la culture est un espace d’émancipation qui ne joue pas son rôle. 

Que peut-on faire alors ? 

Pour avancer en profondeur, il faut pouvoir en parler. L’esclavage est considéré comme un épisode malheureux, mais ce n’est pas une simple faute morale, l’économie de la France ne serait pas ce qu’elle est sans l’esclavage. 

Il y aurait une culture du colonialisme, comme du racisme, à l’image de la culture du viol ?

Il y a un héritage psychologique. C’est la question de comment on se perçoit, de la destruction de la confiance en soi, il y a un complexe persistant. Il n’y a jamais eu de procès en réparation; pas pour l’argent, mais il faudrait en passer par là, il faudrait un rituel pour permettre une reconstruction psychique. Je croise beaucoup de jeunes Antillais qui cherchent un emploi et, quand je leur demande pourquoi ils ne trouvent pas, cent pour cent d’entre eux répondent qu’ils n’ont pas confiance en eux. 

Un déni qui impacte les rapports sociaux

En Europe, l’éducation enseigne que c’est le centre du monde, ça crée aussi un problème psychologique, comme si on avait plus de droits. J’ai vu ce matin au marché un comportement inimaginable aux Antilles: un touriste qui voulait marchander, il avait une posture et un ton que j’ai trouvés hyperviolents. 

Selon vous, que faudrait-il faire alors ?

Il faudrait faire comprendre ce présent colonial, sans pour autant accuser personne ni pointer du doigt. Les chercheurs commencent à étudier cet impact long de la colonisation, on ne l’a pas encore évalué. Tant qu’on ne l’a pas digéré, on ne pourra avancer. Il y a un déni, comme un fantôme, qui impacte les rapports sociaux jusqu’à l’économie. C’est une gangrène ce déni. On parle d’esclavage, de marronage, mais qu’est-ce qu’on en fait ? A Paris, on vient d’inaugurer une statue, celle de Solitude enceinte, compagnone de lutte de Delgrès, pendue le lendemain de son accouchement. C’est du washing de lutte. Féministe ?  A quoi elle résistait si ce n’est à l’Etat français? 

Propos recueillis par Philippe Nanpon

(*) Le pesticide employé dans les bananeraies était interdit en France hexagonale et autorisé aux Antilles.

A propos de l'auteur

Philippe Nanpon

Déménageur, béqueur d'clé dans le bâtiment, chauffeur de presse, pompiste, clown publicitaire à roller, après avoir suivi des études d’agriculture, puis journaliste depuis un tiers de siècle, Philippe Nanpon est également épris de culture, d’écologie et de bonne humeur. Il a rejoint l’équipe de Parallèle Sud pour partager à la fois son regard sur La Réunion et son engagement pour une société plus juste et équitable.

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