[Soliha] « Zot lé antrin voulwar fèr tèr lo sindika »

CLARA DERFLA CONVOQUÉE PAR LA POLICE

Interrogée pendant plus d’une heure par les policiers dans le cadre d’un cambriolage de tickets-restaurant, la leader syndicale Clara Derfla dénonce une procédure d’intimidation alors que depuis six mois, les grévistes accusent publiquement la direction de Soliha de mauvaise gestion.

Un demi-anniversaire qui vaut record ! Depuis les 25 avril dernier, onze salariés de Soliha, association chargée de l’amélioration de l’habitat insalubre pour le compte des pouvoirs publics (Département, Région, Etat), sont entrés en grève. Ils n’en sont toujours pas sortis. Un événement assez exceptionnel a marqué ces 6 mois de grève, mercredi matin. La secrétaire générale de l’Union régionale 974 a été convoquée dans les bureaux de la police à Saint-Pierre, où est basé le siège de l’association, pour être interrogée en tant que témoin. 

Clara Derfla était assistée de l’avocat Jérôme Maillot. Ce dernier a précisé, à l’issue de l’audition qui a duré un peu plus d’une heure, qu’il s’agissait d’une enquête dirigée par la procureure de Sainte-Denis concernant un vol de tickets-restaurant. La plainte aurait été déposée en janvier 2022, soit plusieurs mois avant le début de la grève. Mais Mickaël Sihou, le directeur dont les grévistes demandent le départ, aurait complété sa plainte en juin en précisant qu’un document utilisé par les grévistes figurait parmi les objets emportés lors du vol de tickets.

A la sortie de son audition, Clara Derfla a expliqué à la cinquantaine de personnes venue la soutenir devant le commissariat, que l’enquêteur cherchait à savoir qui lui avait confié le fameux document : en l’occurrence le récapitulatif de l’activité des six premiers mois de 2021 de Soliha qui montrait que la micro-région Est bénéficiait de plus de 2 millions d’euros de chantiers de rénovation (1,2 M€ pour la seule commune de Saint-André) contre 1M€ en moyenne pour les autres micro-régions. (Lire l’article : Le parquet ouvre une enquête sur la gestion de Soliha)

La leader syndicale n’a donné aucun nom aux policiers faisant remarquer qu’il est tout à fait logique que des informations décrivant l’activité de l’entreprise alimentent le dialogue social. Pourquoi d’ailleurs un voleur de tickets-restaurant s’intéresserait à ce genre de fichier informatique sans valeur marchande ? Peut-être que le directeur général et la présidente Viviane Payet Ben Hamida pourraient répondre à cette question mais, contactés à plusieurs reprises, ils n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

« C’est du délire »

Pour l’UR974 ce rapprochement entre un vol crapuleux et l’utilisation de documents administratifs est tiré par les cheveux. « C’est n’importe quoi, s’exclame Clara Derfla. On voit bien sur les images de la vidéo de surveillance que le voleur, ce n’est ni moi, ni personne parmi les grévistes. Un document édité en juillet 2021, aurait été volé en janvier 2022 et compléterait la plainte de Soliha en juin 2022. C’est du délire. Faut arrêter ».

« Zot i vé intimid anou, lé klèr, résume-t-elle. Zot lé an trin voulwar fé tèr lo sindika ». De fait, cette surprenante convocation intervient sept jours après une ultime commission régionale de conciliation qui n’a pas davantage abouti que toutes les négociations précédentes. Le 4 octobre dernier, la présidente Viviane Payet Ben Hamida concluait sa demande de procédure de conciliation, en évoquant « l’ultime recours que constituerait une judiciarisation du conflit ».

La coïncidence entre cette allusion et l’audition de Clara Derfla ne peut que renforcer le sentiment d’injustice qu’expriment les grévistes : « Instrumentalisation, manipulation, justice à deux vitesses, influence des réseaux »… La procureure de Saint-Denis, à qui l’UR974 reproche sa présumée inaction dans le cadre de deux plaintes déposées en 2020 puis 2022 contre le management de Soliha, se refuse à tout commentaire sur « l’affaire des tickets-restaurant » mais elle confirme qu’une instruction est en cours concernant la gestion de Soliha.

La particularité de ce conflit social tient dans la nature des revendications des grévistes. Ils ne demandent pas d’augmentation de salaire mais, convaincus d’être les victimes de « magouilles » managériales, ils réclament « justice ». Or le temps de la justice n’est pas celui des conflits sociaux. Ce qui explique l’exceptionnelle longueur de cette grève.

Mickaël Sihou reste en poste faute d’entente

Plus prosaïquement, les grévistes demandent, depuis le début, le départ du directeur Mickaël Sihou, en poste depuis près de deux ans. Devenu conseiller régional de la majorité, issu de la liste d’Ericka Bareigts, il est aussi le président de l’agence de développement Nexa et il avait déposé, début juillet une demande de rupture conventionnelle : un départ amiable qui aurait pu mettre fin au conflit.

Mais les grévistes doutaient de sa réelle intention de partir et avaient poursuivi leur mouvement. La suite a confirmé leurs doutes puisqu’ils ont appris lors de la commission de conciliation du 18 octobre que M. Sihou avait suspendu sa demande de rupture. « La présidente nous a dit qu’ils n’avaient pas trouvé d’entente », rapporte Patrice Laffuteur, délégué du personnel.

Retour au point de départ ? Pas vraiment. Côté direction, on parle d’un impact considérable sur le fonctionnement de Soliha. Dans sa demande de conciliation, la présidente expliquait que les grévistes occupent des postes clés et que les conditions de travail des non grévistes se dégradent.

Côté grévistes, cela fait six mois que personne n’a touché un centime. « On fait comme on peut. Il y a la solidarité. Nos familles nous soutiennent, mais ce n’est pas évident »… confie le délégué syndical. Cependant, à l’occasion de l’audition de Clara Derfla, tous ont insisté sur leur détermination à ne rien lâcher. « Lors de la commission de conciliation, nous avons fait tourner tous les documents qui montrent que Soliha est au main d’un puissant réseau, déclare Clara Derfla. Les représentants des syndicats de salariés et d’employeurs ont vu que nous avons des preuves. Tout le monde est conscient que c’est grave »

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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