Stanislas Cazelles, envoyé « spécial » de Macron en Martinique

[LE POSTE D’OBSERVATION OUTRE-MER SUR LA PRESIDENTIELLE : ÉPISODE 2]

Affublé de surnoms, mis en chansons, destinataire de cadeaux menaçants : le préfet de Martinique, Stanislas Cazelles, est un proche d’Emmanuel Macron. Il travaille avec un succès relatif à sa réélection. Cet article a été publié chez nos amis du site d’information français Mediapart, c’est le deuxième volet de notre série sur la présidentielle vue d’Outre-mer. À l’heure où le paysage politique hexagonal est plus fragmenté que jamais, l’appoint des voix ultramarines perçues (à tort) comme un bloc, paraît crucial. Analyse en six volets.

La Sousse. Laurent Valère. Acrylique, 2021

C’est une survivance vestimentaire de la « Coloniale », ainsi qu’on surnommait les troupes militaires stationnées ou envoyées dans les possessions françaises. Tandis qu’en métropole, y compris lors des cérémonies d’apparat, les préfets portent un costume bleu qui leur donne une allure policière et presque banale de fonctionnaire, dans l’Outre-mer français, aujourd’hui encore, les préfets arborent un uniforme entièrement blanc à épaulettes dorées reconnaissable entre mille.

Il n’y a pas que sur le plan de la « fashion » que les préfets ultramarins peuvent en imposer à leurs collègues de métropole : grâce à des dérogations légales, ils ont davantage de pouvoir dans les îles et en Guyane. « Le décret du 7 juin 1947 rendant applicable aux Dom l’institution préfectorale pose pour la première fois la question de la notion de “préfet d’Outre-mer”, dans la mesure où lui sont attribués des pouvoirs antérieurement reconnus à un gouverneur d’une colonie, peut-on lire dans les intitulés d’un colloque gouvernemental organisé avec le CNRS en octobre 2021 à Amiens. Les compétences du préfet exerçant dans un Dom se trouvent ensuite considérablement élargies par le décret du 26 avril 1960. »

« Je pense sincèrement que l’époque des gouverneurs est dépassée : il y avait une époque où le préfet était vu comme cela mais ce n’est plus le cas, temporise Laurent Valère, artiste et observateur engagé de la vie politique sur son île, la Martinique. Cela dit, le préfet, ici, représente l’état lointain, l’autorité militaire, l’autorité physique aussi. Il a un boulot qui est difficile parce que le préfet tout-puissant, le préfet au pouvoir absolu, est vécu de plus en plus comme un anachronisme. Notre préfet actuel ne s’en tire pas si mal que ça : si on regarde le bilan des émeutes du mois de novembre, il n’y a pas de morts ni de blessés. Ce n’est pas facile parce que sa position est contestée de toutes parts, l’époque de la révérence envers les préfets est terminée. »

La référence de Laurent Valère à cette « époque terminée » ne doit rien au hasard : c’est le premier enseignement que le « préfet actuel » de Martinique, Stanislas Cazelles, a pu tirer de sa nomination aux Antilles, depuis février 2020. Pour son premier poste en tant que préfet, ce camarade de promotion d’Emmanuel Macron à l’ENA a été confronté dès les premiers jours à de l’irrévérence, à des insultes, à une de ces frondes joyeuses et menaçantes à la fois, du peuple martiniquais organisé en carnaval.

Lors des « Jours gras » de l’année 2021 – et alors que le représentant de l’état avait interdit toute manifestation et tout rassemblement en raison de la crise sanitaire – la foule est venue, de nuit, secouer les grilles de la préfecture en chantant des insultes à l’endroit du préfet et de son ascendance. Le lendemain, comme le veut la tradition, le Roi Vaval, une immense marionnette promenée par les rues lors de manifestations tout aussi interdites, était brûlé, et son avis d’obsèques était publié sur les réseaux sociaux. Là encore, c’est Stanislas Cazelles qui faisait l’objet de l’ironie populaire et carnavalesque, en bon kreyol.

« Connaisseur de l’Outre-mer »

Un préfet un peu raide qui fait l’objet de chansons et de surnoms à la période du carnaval, la chose n’est pas tout à fait exceptionnelle aux Antilles et le malentendu entre Stanislas Cazelles et ses administrés aurait pu en rester là. Mais le quadragénaire, présenté dans la presse comme « un sarkozyste pur jus » depuis qu’il a travaillé avec l’ancienne ministre Marie-Luce Penchard, n’est pas un préfet comme les autres.

Jusque dans les jours avant sa nomination à Fort-de-France, il occupait à l’Élysée le poste de « conseiller Outre-mer » du président de la république. Il était de tous les déplacements ultramarins. Sa carrière dans la haute fonction publique l’avait également amené à travailler – après son passage au cabinet de la ministre – dans l’administration du ministère des Outre-mer, rue Oudinot, à la Direction générale des Outre-mer (DGOM).

Considéré, dès lors, comme un « connaisseur » de l’Outre-mer, son arrivée aux Antilles françaises a été perçue par de nombreux observateurs de la vie politique ultramarine comme une « mission opinion publique » avant la présidentielle de 2022. La raison ? Sa proximité avec Emmanuel Macron d’abord mais surtout le calendrier de sa nomination et de son arrivée sur l’île. Stanislas Cazelles a pris ses fonctions lors d’une séquence qui coïncidait parfaitement avec la reprise in extremis du journal France-Antilles par un autre membre du cercle proche d’Emmanuel Macron, l’entrepreneur et magnat de la presse Xavier Niel.

Mediapart racontait en mars 2020 comment, après la liquidation prononcée par le tribunal de commerce, le parquet avait réalisé une requête très inhabituelle, en urgence, visant « à prolonger l’activité » du journal. Et surtout à permettre à nouveau sa parution, malgré qu’une « Une » de deuil ait été publiée et les salariés renvoyés chez eux.

Moins d’un an plus tard, les engagements de l’état et les négociations – non publiques – entre l’état, la société qui détenait auparavant France-Antilles et l’homme d’affaires Xavier Niel devenaient concrets et prenaient la forme d’un arrêté publié en avril 2021 au journal officiel (JO). Ce dernier précisait que « l’Etat versera quatre millions (4 000 000) d’euros, au titre du programme du fonds de développement économique et social (FDES), par l’entremise de Natixis, sous la forme d’un prêt au profit de la société PRESSE ANTILLES GUYANE. »

Aujourd’hui, sollicité par Parallèle Sud, le cabinet du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, soutient que « toutes les procédures ont été respectées » dans le cadre de la reprise du journal France-Antilles. La « mission opinion publique » de Stanislas Cazelles ? « Il n’est pas certain qu’il y ait un lien entre la nomination de Stanislas Cazelles et ce journal, peut-être seulement un concours de circonstances. » La rue Oudinot concède seulement qu’ « en tant que préfet c’est une pièce importante du dispositif état. Il connait bien les Outre-mer : préfet de la Martinique et proche du président, c’est forcément important. De plus, la Martinique est particulièrement importante à cause de l’histoire particulière, des cicatrices de l’histoire, à réparer et on l’a vu avec les crises récentes, c’est un poste sensible. » Sollicité et relancé par Mediapart par plusieurs canaux, Stanislas Cazelles n’a pas répondu à nos questions.

Mission opinion publique

Qu’elle lui ait été attribuée formellement ou pas, sa « mission opinion publique » et de maintien d’un contact médiatique et politique avec l’électorat macroniste a connu plusieurs déboires. Dès le mois de mai 2020, Stanislas Cazelles a fait l’objet d’une plainte pour « injure publique envers un groupe de personnes à raison de leur origine ou leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Son administration faisait la promotion de la distanciation sociale à respecter en raison de la crise sanitaire en utilisant des visuels explicatifs permettant de visualiser « la distance entre cinq ananas ». Après le café, la canne à sucre et la banane, les ananas forment le dernier avatar des cultures d’exportation sur lesquelles est basé le système colonial et néo-colonial d’exploitation des départements d’Outre-mer (Dom). Stanislas Cazelles a retiré les visuels mis en cause et présenté ses excuses. L’affaire a été dépaysée à Paris puis renvoyée au mois de février 2023.

Depuis, la mission « opinion publique » n’a guère progressé, pas plus que les relations de ce haut-fonctionnaire avec le peuple antillais. Les émeutes et les moments durs de la crise sanitaire sont passés par là. En octobre 2021, c’était à son tour de porter plainte pour « menaces et messages d’incitation à la haine » : des manifestants, opposés à l’obligation vaccinale pour le personnel soignant et au pass sanitaire venaient de déposer sous ses fenêtres un cercueil orné d’une tête de chèvre. Noire.

Les Jours Gras ont été célébrés dans les Antilles françaises malgré les interdits électoraux.

À Paris, dans les coulisses du ministère des Outre-mer la campagne pour la réélection d’Emmanuel Macron se prépare activement. Le ministre Sébastien Lecornu a eu l’occasion d’affirmer à plusieurs reprises qu’il veut jouer un rôle dans cette bataille électorale : il est le président d’une association qui fédère des « comités locaux » de soutien au président de la république.

Dans l’Outre-mer, ces comités sont également en gestation. Leur philosophie est, selon un organisateur de ces structures, « de permettre à des élus locaux de manifester leur soutien à la réélection d’Emmanuel Macron, sans adhérer à En Marche. » Avec une opinion publique chauffée à blanc sur les questions de crise sanitaire et de vaccination, il vaut mieux ne paraître trop proche de l’exécutif ces temps-ci dans l’Outre-mer français. Quant à la Martinique, les élus font peut-être un choix prudent en ne se faisant pas connaître pour l’instant et en restant à bonne distance du « préfet cinq-ananas ».

Julien Sartre

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

Sur le même thème