Une population mal accueillie

[RETOUR SUR LES VIOLENCES DE BRAS-FUSIL]

Le 22 janvier dernier, le quartier de Bras-Fusil à Saint-Benoît s’embrasait. Deux personnes ont été agressées alors que des groupes de jeunes gens s’affrontaient en ville. Rapidement, la communauté mahoraise est montrée du doigt, stigmatisée, et des « solutions » à l’emporte-pièces sont lancées par des responsables politiques au discours d’une radicalité qui n’a d’égal que l’inaction antérieure, un discours autant populiste qu’inapplicable légalement. 

Pour comprendre l’origine d’un phénomène de délinquance récent sur notre île, nous avons rencontré Raoul Lucas, sociologue et historien de l’éducation, qui a réalisé il y a deux ans une étude « interdisciplinaire avec le laboratoire d’intervention et d’expertise en sciences sociales » pour le compte de la ville de Saint-Benoît. Nous avons également interrogé une mère mahoraise ainsi qu’un confrère journaliste qui travaille sur l’île aux Parfums.

« Moins on en connait, plus on est influencé par nos propres stéréotypes ». 

« Nous avons été choqués d’observer une jeunesse en déshérence, une éducation défaillante, une situation à se demander si, dans ces quartiers comme Bras-Fusil ou Europe à Saint-Benoît, le temps ne s’était pas arrêté depuis les années 50 », s’indigne tout de go Raoul Lucas, co-auteur d’une étude sur les difficultés sociales et économiques destinée à aider à mettre en place des dispositifs d’accompagnement. 

L’universitaire se dit particulièrement choqué par la méconnaissance de la population mahoraise par les autorités, et surtout son total abandon. « Ce qu’on a fait pour les gens de La Réunion, on ne l’a pas fait pour eux », souligne Raoul Lucas, faisant référence aux actions d’éducation populaire qui ont accompagné les nouveaux habitants des grands ensembles quand ils sont arrivés des Hauts ruraux ou des bidonvilles urbains. Vivre en logements collectifs, ça s’apprend. « L’expérience acquise a été dilapidée au lieu d’être capitalisée, il y avait des crédits mais les professionnels n’ont pas été soutenus, sans données qualitatives et quantitatives on a préféré à la connaissance des propos dignes du café du Commerce, des propos péremptoires affichés pour des raisons électorales. Sans études, comment définir une politique d’accompagnement », dit-il, remarquant que « moins on en connait, plus on est influencé par nos propres stéréotypes ». 

La première fois qu’une migration concerne des enfants

« Que sait-on des dynamiques migratoires qui les amènent ici, des modes organisationnels de ces populations avant d’arriver ?», poursuit Raoul Lucas, soulignant que si La Réunion est une terre de migrations, c’est la première fois qu’une migration concerne des enfants. « Des enfants envoyés à La Réunion par leurs familles soucieuses de leur avenir pour les sortir des griffes des bandes à Mayotte », souligne Chakila Yssouf, mère de famille mahoraise et collaboratrice de Parallèle Sud. Des enfants dépaysés qui ne trouvent le réconfort qu’auprès des jeunes qui leur ressemblent.

« Les logements sociaux à La Réunion se sont bidonvillisés en un temps record ».

D’autant que ces jeunes arrivent dans un environnement peu accueillant. Notamment l’habitat. « Mal-construction, choix techniques et financiers, éloignement géographique des quartiers, manque d’intimité, les logements sociaux à La Réunion se sont bidonvillisés en un temps record », remarque Raoul Lucas. Bidonvillisés et ghettoïsés. Si les problèmes à Saint-Benoît sont plus prégnants qu’au Port par exemple, « c’est dû à une tradition d’accueil au Port, où il y a toujours eu un brassage des populations, mais aussi parce qu’on y est partout près du centre-ville, c’est très différent d’habiter à Ruisseau-Blanc », indique le sociologue qui estime qu’ « on a créé les conditions d’une ghettoïsation ». « Et si rien n’est fait, on va aller vers une banlieurisation de certaines communes à La Réunion », ajoute-t-il. 

Philippe Nanpon

Né à Mayotte, le phénomène des bandes arrive

« Jeunesse en déshérence, présence éducative défaillante, plus d’associations d’éducation populaire, éducateurs de rue disparus, services municipaux bénédictins à l’organisation pour le moins exotique », voilà le triste constat dressé par Raoul Lucas, qui explique comment la délinquance venue de Mayotte est arrivée dans certains quartiers de La Réunion. Mais comment l’insécurité a-t-elle gagné Mayotte, alors qu’elle en était absente dans ces proportions il y a seulement quelques années? 

Il semble que, pour répondre à cette question, il faille aller voir du côté de ce qu’on appelle sur l’île aux Parfum « les clandestins ».

« Alors que  je travaillais à Mayotte pour former des intervenants à la politique de la ville, on m’a parlé d’organisations criminelles qui organisent les voyages en kwassa kwassa. Quand un passager n’a pas les trois ou quatre cents euros pour payer la traversée, on lui fait crédit en échange de cambriolages ou de prostitution », raconte Raoul Lucas. Il relate aussi que des Comoriens qui ont grandi en France hexagonale sont revenus au pays avec des codes appris dans les banlieues marseillaises.

« En effet, j’ai eu affaire, encore récemment, à un individu sur un barrage qui s’exprimait dans un français sans accent », témoigne un confrère journaliste à Mayotte. Qui estime, « au vu du tableau global de trois ou quatre kwassas qui arrivent chaque nuit et ne repartent pas, du peu d’entrain des forces de l’ordre à aller traquer les cambrioleurs, de la fabrication quasi industrielle de ces barques, des kwassas qui rentrent chargés de deux-roues et de matériel informatique volés, il y a forcément des organisations et des protections ». Sans compter les personnels politiques à Mayotte qui font des clandestins et de la délinquance  leur fonds de commerce, qui n’ont pas intérêt à ce que le phénomène s’arrête, quand ils ne profitent pas eux-mêmes d’une main-d’oeuvre bon marché.

PhN

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