À vélo, nous partons cette fois à la découverte de Sainte-Marie, de sa zone aéroportuaire jusqu’aux hauteurs de Moka. Entre rencontres, anecdotes et histoires locales, ce troisième épisode de cyclo-journalisme nous emmène à la rencontre de ceux qui font vivre ces quartiers parfois méconnus, à quelques kilomètres seulement de l’agitation de la ville.
À 9 h, les vélos sont prêts et les mollets aussi. Départe de Maperine, en direction de la zone aéroportuaire pour jeter un coup d’œil aux nouveaux hôtels déjà terminés et en construction. Le premier arrêt se fait au Hilton, un complexe de 190 chambres encore en chantier. Deux gros bâtiments face à l’aéroport en train d’être recouverts de vitres. Alors, un ouvrier passe et nous l’interpelons. Il ne nous donnera probablement pas de scoops, mais il sait que les travaux ne seront « pas terminés avant l’année prochaine ». À quelques centaines de mètres de là, un autre complexe hôtelier et commercial est déjà terminé, le Kerval. Il comporte une boulangerie, une salle de sport, 90 chambres du groupe BnB et même une crèche. À l’accueil, impossible d’avoir un responsable car « en réunion », mais visiblement, la zone autour de Roland-Garros est en train de s’agrandir fortement.
Nous voyons la pluie à nos trousses, donc il est temps de monter en altitude pour y échapper. Franck passe devant et nous allons, paradoxalement, direction Rivière-des-Pluies… Sur la route, c’est l’enseigne de la Brasserie de Bourbon qui nous interpelle en premier étant donné qu’il se passe des choses au niveau de Coca-Cola à La Réunion. Même si les décisionnaires ne sont pas à cette usine, mais plutôt dans le bas de la rivière à Saint-Denis, l’agent de sécurité nous donne très rapidement quelques renseignements. Coca-Cola ne sera plus embouteillé par les Brasseries de Bourbon à partir de septembre. Il a été racheté par le groupe Ireland Blyth Limited de Maurice, qui a également mis la main sur Edena. Merci pour ces infos, qui s’ajoutent à l’article de Franck sur le groupe IBL à La Réunion.
Assez parlé des gros groupes qui mettent « à mal le patriotisme réunionnais », comme il l’a écrit. On monte à la Vierge Noire qui se situe à proximité de l’église de Rivière-des-Pluies, juste derrière à vrai dire. Nous retrouvons le petit parc où la statue se trouve, avec à l’entrée Yannick, qui vend tous types de fleurs. Sans trop vouloir se montrer à l’image, il nous explique : « On n’est pas là tous les jours. Le lundi et le mardi on coupe les fleurs à Piton Fougères, et le reste de la semaine on les vend ici. »
Nous apprenons dans la foulée que son père fait ça depuis 30 ans. En ce moment, ils plantent et préparent un stock de fleurs pour le 1ᵉʳ novembre, date de la Toussaint. Alors, il nous conseille d’aller discuter avec le père des lieux qui pourra nous en dire un peu plus sur l’histoire de la Vierge Noire.
Manque de chance, il n’est pas là, mais à la place nous rencontrons le prêtre Pierre, qui n’est pas en capacité d’apporter ces informations. Il nous explique, lui aussi sans vouloir être filmé, qu’il n’est pas du coin. « Je suis malgache, je suis venu pour être prêtre à La Réunion. J’ai commencé à Saint-Gilles et aujourd’hui je suis à Sainte-Marie pour 8 mois. Ce que je sais, c’est qu’il y a la Vierge Noire ici, mais qu’il y a aussi une statue de Mario (en référence à la légende de l’esclave Mario) ». L’homme est extrêmement bavard, peut-être un peu trop, car nous perdons le fil de ce qu’il nous racontait. Ce que j’ai pu retenir de son discours, c’est qu’il estime que de nos jours, « la pauvreté matérielle est devenue une pauvreté spirituelle », mais aussi que La Réunion est en déficit de prêtres, car le père de l’église à côté est lui congolais.
« Baignade dangereuse »
Le chemin se poursuit vers le quartier de Moka situé dans les hauts de Sainte-Marie. Une seule route mène là-bas et ça grimpe un peu. Parce que j’ai mal aux fesses et aux mollets courbaturés de Mafate quelques jours avant, je trouve une excuse pour m’arrêter et faire diversion. Un petit chemin part sur la gauche en direction du bassin Goyave avec un panneau « baignade dangereuse » et plein de boîtes aux lettres, alors j’interpelle Franck. On aperçoit ce chemin en descente qui traverse un radier : il faudra aussi le remonter, mais nous décidons d’aller faire un tour. Finalement, on tombe sur des riverains. Enfin plutôt, on entend du bruit et des rires en haut d’une allée très pentue. Nous ne voyons pas encore ce qui s’y cache, mais Franck lance un « Si ça rigole, c’est que c’est sympathique ».
On pose pied à terre, on monte, on glisse, on remonte, et on y arrive. Trois hommes et une femme sont à une table et nous demandent si l’on cherche quelque chose. Oui ! Nous sommes à la recherche d’habitants pouvant nous raconter l’histoire du quartier qu’ils appellent Espérance les Bas. Une discussion, un café et quelques léchouilles au niveau des mollets du chien de la famille, et c’est parti pour une bonne demi-heure.
L’homme souhaite rester anonyme, comme toutes les personnes présentes sur la terrasse avec nous, mais il commence par nous expliquer pourquoi le bassin Goyave est dangereux. « Y’a eu 7-8 morts dans ce bassin. C’est pas qu’il est dangereux, mais les gens font les couillons. Le seul moment où ça peut être dangereux, c’est quand y’a un cyclone ou que le radier déborde. D’ailleurs, quand c’est le cas, nous, on est bloqués ici. »
Le riverain nous raconte qu’il a construit sa maison il y a 50 ans de cela. À l’époque, dans les karo d’zerbe du coin, il y avait de la canne et aussi du café. Aujourd’hui, on retrouve des mangues, des letchis ou d’autres arbres fruitiers, dit-il. Selon lui, le radier en béton n’existait pas lorsqu’il est arrivé, mais c’était un pont qui permettait d’enjamber le cours d’eau. Ce pont a été détruit un jour par une charrette qui l’empruntait, causant la chute de cette dernière dans le bassin ; on n’a pas demandé si le boug lé mort, mais ça fait froid dans le dos.
Pour construire sa maison, le retraité explique qu’il « fallait faire venir des sacs de ciment, mais c’est nous-mêmes qui devions les porter jusqu’à là. Ça pesait 50 kilos, c’était pas facile, hein ». Avant de revenir sur son île natale, il avoue avoir passé une partie de sa vie en métropole avec sa femme portugaise. Un passage à Marseille, puis à Lyon et en Seine-Saint-Denis, avant d’atterrir pour de bon à Moka dans le chemin isolé de son enfance.
Moka, le petit quartier oublié de Sainte-Marie
Le temps tourne et le café est terminé. On enfourche nos VTT, sous les précieux conseils de notre hôte, on « freine qu’avec le frein arrière et on laisse déraper la roue ». Un autre rendez-vous nous attend à la petite école du Moka où le directeur (depuis 34 ans), Régis Bernachon, nous a donné rendez-vous. Il était à l’heure et nous aussi. L’école, c’est d’anciennes maisons à étage aménagées pour accueillir deux classes multi-niveaux. Une qui va jusqu’au CP, et l’autre (dont Régis est le professeur) qui couvre le CE1, CE2, CM1 et CM2.
C’est le seul établissement du quartier, donc il a vu passer plusieurs générations de Sainte-Mariens. Il nous explique que le quartier fait face à une baisse du nombre d’élèves depuis quelques années et qu’auparavant, il y avait environ 200 élèves. Je fais alors part de mon étonnement de découvrir ce petit quartier, quelque peu isolé du reste de la ville. Selon lui, l’aéroport Roland-Garros ne se trouve pourtant qu’à 5 km d’ici, mais il reconnaît que le secteur reste un petit coin tranquille. Il raconte même que certains élus, pourtant censés bien connaître la ville, n’étaient jamais montés jusqu’ici et avaient eu, en découvrant le quartier, la même réaction que moi.
Pendant son interview, il nous donne un peu plus de détails sur sa vie et celle du Moka.
« Je suis habitant du quartier, directeur de l’école du Moka et président de l’association sportive du quartier. En arrivant, c’était des champs de canne tout autour de l’école avec des habitants qui étaient sur les grandes propriétés. Comme ils ont arrêté la canne, les gens ont dû partir des propriétés et la mairie a promis de les reloger dans une RHI (opération de résorption de l’habitat insalubre). Ça a mis du temps à se faire, environ une vingtaine d’années. Maintenant, la RHI a amené de nouveaux élèves, et un des propriétaires a eu des terrains déclassés pour y construire des villas, déjà une quarantaine sur le domaine Moka. Il y a aussi la ruelle Pounoussamy qui a sauvé l’école à un moment donné car elle ramenait 22 élèves. C’est agréable à vivre, on est quand même à la campagne même si on est à 3 kilomètres de Rivière-des-Pluies, il y a l’école, le réseau de bus, c’est pratique et c’est tranquille. C’est une qualité de vie extraordinaire. Je travaille avec beaucoup d’élèves dont j’ai eu les parents en classe dans une petite école, je suis bien adapté, c’est ce que j’aime. Le Moka dans 10 ans, je le vois à peu près pareil. »
Le quartier est marqué par des propriétés privées qui appartiennent depuis des lustres à la famille De Palmas, exploitants agricoles, et d’autres terres qui sont à Jean-Hugues Savaranin. Il y a aussi une petite cité faite de maisons mitoyennes à étage qui a été récemment construite. Un autre secteur du Moka est en création avec des villas qui sortent de terre. En allant faire un tour, il y a en effet une distinction entre la ruelle Pounoussamy (qui est, selon les riverains, la rue mère de Moka) et les domaines de ces deux familles. Nous entrons dans le domaine Moka situé à quelques minutes de l’école. Ce qui nous intrigue en passant, c’est la centaine de voitures électriques chinoises neuves entreposées dans la cour. Qui penserait trouver ça au Moka ? Pas nous en tout cas. Deux jardiniers nous expliquent qu’il s’agit de voiture de location.

En passant dans la cité de maisons mitoyennes, nous apercevons Véronica, 21 ans, qui était à l’école du quartier et qui habite au Moka depuis qu’elle est née. Elle est aujourd’hui avec sa sœur dans ces nouvelles cases, tandis que ses parents sont restés à la ruelle Pounoussamy. Pour elle, le quartier a changé. Il y a de nouveaux habitants, la plupart « c’est des vieux », dit-elle, et elle trouve moins d’enfants en train de jouer dehors. « Même pour la musique, il y a des horaires à respecter », explique-t-elle.
Le temps est venu pour nous de quitter le Moka pour retourner dans les bas. Après un bol renversé très copieux chez King Dragon, nous voilà encore plus lourds pour aller un peu plus vite dans les descentes qui mènent au port où nous avons rendez-vous avec la nouvelle maire, Céline Sitouze. Ce cyclo-journalisme fut une nouvelle fois riche de rencontres, d’histoires passionnantes et de découvertes à propos de ce qui nous entoure sur le terrain.
Etienne Satre













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