Vivre avec le virus

[LIBRE EXPRESSION]

« Vivre avec le virus », voilà une expression qu’on entend de plus en plus fréquemment dans les medias. Elle tombe de la bouche, pleine et blanche, des élites – vous savez, ces « catégories sociales composées d’individus ayant la note la plus élevée dans leur branche d’activité » (Vilfredo Pareto) – souvent précédée d’un « il faut » dont la valeur injonctive doit s’imposer au peuple – vous savez, ceux qu’on appelle les « sans-dents ».  C’est ainsi que le PDG de Moderna déclarait : « Le monde devra vivre avec le virus pour toujours » (Ouest France, le 15/01/21). C’est ainsi que, plus récemment, le 17/02/22, Ugur Sahin, patron du laboratoire BioNTech, à l’origine du premier vaccin à ARN messager déclarait à son tour au Journal Bild : « […] nous devons accepter le fait de devoir vivre encore les dix prochaines années avec le virus ».

Mais, qu’on ne s’y trompe pas, l’unité postulée derrière « le monde » ou « nous » est factice ; tout le monde ne vivra pas la situation sanitaire – que le PDG de Moderna, prenant ses désirs pour la réalité, inscrit prophétiquement dans l’éternité – de la même manière. Il y aura des gagnants et des perdants. Le syntagme oblitère les profondes inégalités résultant de la pandémie, que celle-ci amplifie d’ailleurs.   Si l’on considère, en effet, la dimension économique, les gagnants incontestablement ce sont les élites pharmaceutiques . Une ONG, la People Vaccine Alliance, qui milite pour l’accès des pays pauvres au vaccin, a estimé que le bénéfice combiné avant impôts de Moderna, Pfizer et BioNTech en 2021 s’élève à 34 milliards de dollars, ce qui représente 64 961 $ par minute ou 1 083 $ par seconde. Ces entreprises ont vendu la majorité des doses aux pays riches, laissant de côté les pays à faible revenu, dont 98 % des habitants n’ont pas été complètement vaccinés. On voit donc qui sont les perdants.

Vivre avec le virus impose, par ailleurs, un changement de stratégie consistant à considérer le coronavirus comme un simple virus saisonnier, une maladie endémique qui fera partie (pour toujours ?) du quotidien, à l’instar de la grippe. L’Espagne se prépare, semble-t-il, à s’engager dans cette voie, ainsi que la France, qui a fait le choix de ne pas prendre de mesures restrictives fortes, malgré la progression exponentielle des contaminations due au variant Omicron. Ces pays visent l’immunité collective, laquelle serait atteinte par l’augmentation de la pression vaccinale et l’immunisation naturelle. Les pays pauvres, dont les habitants sont insuffisamment vaccinés, ne peuvent adopter une telle stratégie.

Pourtant, le géographe et historien Jared Diamond, dans un article paru dans le Financial Times en mai 2020, ose penser une certaine positivité de la pandémie actuelle, sans toutefois oblitérer son caractère de tragédie. Il émet l’hypothèse que « des bienfaits permanents pour le monde entier » pourraient advenir, si nous réagissons de la bonne manière à cette crise, c’est-à-dire « par un effort commun et dans l’unité ». il faudrait, pour cela, que se construise une identité mondiale, « un sentiment largement partagé d’appartenance mondiale ». L’émergence d’un tel sentiment est rendu possible par l’existence d’un ennemi commun largement reconnu contre lequel tous dirigeraient leurs efforts. Ainsi, le monde pourrait par la suite s’appuyer sur le souvenir de la manière dont la crise que nous subissons actuellement aurait été surmontée, pour engranger la confiance nécessaire à la victoire sur des menaces existentielles plus graves, parmi lesquelles le nouveau régime climatique et les conséquences des inégalités entre les niveaux de vie des peuples du monde. Jared Diamond entrevoit des signes d’espoir, allant dans le sens d’une recherche mondiale de solution face à un problème mondial, dans la coopération entre les scientifiques qui étudient le virus partout sur la planète. Mais J. Diamond a écrit son essai en 2020 et on ne peut pas dire, deux ans après, que l’apprentissage de la lutte en commun ait beaucoup progressé, « le monde » se réduisant pour l’instant à l’ensemble des pays développés et émergents. 

Par ailleurs, dans l’expression « vivre avec le virus » que nous avons utilisée jusqu’à présent,  l’article défini a une valeur de référent, c’est-à-dire qu’il renvoie à un élément précis, considéré comme « déjà connu » par le contexte extralinguistique, celui de la pandémie qui sévit actuellement : il s’agit du SARS-cov-2, responsable du covid-19, et de ses mutants. Une autre lecture est, cependant, possible qui reconnaîtrait au déterminant « le » une valeur généralisante. Cette interprétation est, par exemple, permise par le groupe adverbial « pour toujours » dans la déclaration du PDG de Moderna. Ainsi « vivre avec LE virus » pourrait devenir « vivre avec LES virus », celui qui fait souffrir l’humanité actuellement et tous les autres qui suivront. Pour la majorité des scientifiques, il ne fait aucun doute, en effet, que le monde connaîtra à l’avenir une augmentation du nombre des virus émergents et la propagation plus rapide de ceux existants (ceux de la Dengue, Zika, Chikungunya…), du fait de nos modes de vie modernes ; parmi les facteurs favorisants, nous citerons notamment les modifications de l’environnement, les changements climatiques et l’activité humaine, l’augmentation de la densité de la population mondiale et la hausse des flux de personnes.

Le retour du virus dans nos vies, tel est donc notre destin. À partir de là, deux types de comportement s’offrent à nous : se révolter contre ce fatum mortifère ou l’accepter. « Il faut vivre avec le virus », dit la sagesse populaire, en rupture avec les élites obscurcissantes accrochées aux fétiches de la modernité (l’Histoire, le progrès, la maîtrise sur la vie…), alors que l’on a changé d’époque. Michel Maffesoli, dans son livre , « L’Instant éternel », nomme cette nouvelle ère « postmodernité », laquelle se caractérise fondamentalement par le retour du tragique, dont le signe algébrique est l’amor fati. L’acceptation du destin, qui va jusqu’à son amour, c’est bien ce que révèle le « vivre avec le virus ». Dans cette formule, ce n’est pas une logique de la disjonction (ou… ou), classique, que l’on reconnaît, mais une logique de la conjonction (et… et), marque essentielle du sentiment tragique de la vie, selon M. Maffesoli. Les opposés (et la vie et la mort , promise par le virus) sont intégrés dans une synergie qui vise un « vivre plus ». Ernst Jünger  résume cela dans une formule percutante : ” intégrer la mort dans sa stratégie : acquérir quelque chose d’invulnérable ”.

C’est ce « vivre plus » et « vivre plus maintenant » qui s’est manifesté, se manifeste encore, dans les rassemblements festifs tribaux clandestins ou pas et autres “afoulements” qui se sont multipliés lors de la pandémie due au covid.  La conscience tragique refuse tout « report de jouissance », ce qu’impose la fonctionnalité politique et économique propre à la modernité.

Alors oui, il faut vivre, intensément, maintenant avec le virus !

Jean-Louis ROBERT (Sainte-Clotilde, Réunion)

Chaque contribution publiée dans nos pages nous semble répondre aux critères élémentaires de respect des personnes et des communautés. Elle reflète l’opinion de son ou ses signataires mais pas forcément celle du comité de lecture de Parallèle Sud.

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