Sur les 328 entreprises individuelles crées dans le domaine des soins de beauté depuis le 1er janvier 2024 à La Réunion, l’écrasante majorité concerne l’onglerie. Un domaine quasi exclusivement féminin et qui se pratique en auto-entreprenariat par des dirigeantes qui sont près de 75% à avoir moins de 35 ans. Pourquoi ce métier attire de plus en plus de jeunes femmes ?
Sur les réseaux sociaux, les comptes de prothésistes ongulaires (PO) fleurissent. French manicure, baby boomer, nail art, les possibilités pour décorer ses ongles sont multiples.


Des ongles sur le thème d’Halloween, de Noël ou accordés à la destination de vacances, en quelques années, faire ses ongles est devenu un véritable prérequis esthétique pour de nombreuses jeunes femmes, au même titre que le maquillage.
Une spécialité qui attire, d’abord des clientes mais aussi de nombreuses jeunes femmes en quête d’un travail plus créatif et plus indépendant. La plupart des prothésistes ongulaires exercent sous le statut d’auto-entrepreneur. En salon ou à domicile, l’intérêt pour ce métier a explosé récemment et traduit aussi un malaise entre la nouvelle génération et le rapport au salariat.
De l’art au bout des doigts
Le nail art permet des combinaisons et des inspirations infinies et devient une vitrine de la personnalité des clientes. Des fleurs, des étoiles, des cœurs des paillettes ou encore des personnages de pop culture tels que Bob l’éponge ou les Simpson, la manucure devient un véritable moyen d’expression à portée de main.
Elisa a commencé à se faire les ongles à 19 ans, en 2022 en plein boom de la pratique. Depuis, elle ne passe pas un jour sans ongles décorés, aussitôt la dépose est réalisée, une nouvelle pose orne ses mains : « J’y consacre une part de mon budget mensuel, environ 40-50 euros. Je trouve ça très féminin, c’est ce qui me plait et je me vois le faire toute ma vie. Pour les poses, je m’inspire des saisons mais je reste sobre. »
Un rituel de beauté devenu basique, de nombreuses jeunes femmes prennent rendez-vous chez leur professionnelle comme on prend rendez-vous chez le coiffeur. Selon Lucie, prothésiste ongulaire depuis peu après une reconversion professionnelle, les réseaux sociaux ont joué un grand rôle dans la démocratisation de la pratique : « Toutes les catégories de la société, toutes les tranches d’âges aujourd’hui peuvent avoir accès à cette prestation ». Louise, PO en devenir, abonde, : « Faire ses ongles permet de représenter son identité, ce sont comme des bijoux. »
En plus d’être esthétique, se faire faire sa manucure peut relever du selfcare. « Moments de plaisir », « détente entre filles », la prestation va au-delà du simple geste de beauté et peut avoir un effet thérapeutique pour certaines clientes.
Léa, plus connue sous le nom de l’Art de la griffe sur les réseaux, considère qu’un lien se crée avec des clientes régulières :
« C’est vrai que mon métier me permet de rencontrer énormément de personnes et d’échanger sur des sujets très variés. Nos discussions évoluent, et il arrive qu’une cliente me raconte une histoire lors d’un premier rendez-vous, puis m’en partage la suite la fois suivante. Mais il est vrai que cela peut parfois devenir une charge mentale. Par exemple, j’ai déjà été confrontée à une personne qui se sentait très mal dans sa peau et dans son corps. Dans ces moments-là, trouver les mots justes sans être maladroite peut être délicat. » confie-t-elle.
Le Nail art peut aussi transmettre des messages politiques, on retrouve sur Pinterest de nombreuses « inspis » aux couleurs du féminisme ou de la cause Palestinienne. D’ailleurs, l’histoire de la manucure n’est pas sans symbole comme expliqué dans cet article plus complet. Dans les années 80, ce sont les femmes afro-américaines qui démocratisent le port d’ongles extravagants et longs avant que ce ne soit popularisé par des personnalités blanches dans les années 2010.


Un rapport au travail différent
Bruna, formatrice en soins de beauté dont plusieurs pratiques de nail art, rencontre des profils variés au cours de ses formations dans son centre ou à la chambre des métiers et de l’artisanat : « On retrouve des jeunes adultes, des personnes en reconversion professionnelle, des salariées, des mamans, mais aussi des entrepreneuses déjà installées qui souhaitent se perfectionner. Il n’y a pas d’âge type, mais un point commun ressort systématiquement : la motivation. Une grande partie des personnes que je forme sont en reconversion. Elles recherchent davantage de liberté, de sens dans leur travail, une meilleure gestion de leur temps et une activité compatible avec leur vie personnelle. L’onglerie représente pour elles un véritable levier d’indépendance professionnelle. »
Louise, elle, a réellement envisagé de se réorienter après des désillusions professionnelles dans le milieu de la vente de cosmétiques : « C’est redondant comme métier, tandis qu’avec les ongles je peux exprimer une créativité qui se renouvelle avec chaque personne. Je peux passer jusqu’à six heures sur une pose. Même si c’est une plus grande charge de travail qu’un emploi classique, c’est beaucoup plus gratifiant. Quand je fais les ongles de mes amies, elles repartent contentes. En tant que vendeuse, je me sentais comme une merde. »
De même pour Lucie, anciennement professeure des écoles, qui a quitté l’éducation nationale pour se former et ouvrir son salon de PO. « J’aime aussi bien le côté créatif que relationnel. Le fait de pouvoir exercer ce métier à son compte, de chez soi, pouvoir faire mes propres horaires. En somme avoir accès à une certaine liberté et flexibilité et pouvoir prendre le temps de faire les choses comme je l’entends sans avoir une pression de rendement, ou de temps imposé par un(e) supérieur(e). La seule pression c’est moi qui me la mets pour satisfaire mes clients et la réussite comme les échecs ne sont que de mon fait. »
Une profession exigeante
Mais cette profession reste exigeante et parfois concurrentielle. Bruna forme une dizaine de personnes par an mais elle ne considère pas que le secteur soit bouché contrairement à ce qu’on entend souvent : « Depuis plus de dix ans que j’exerce, on m’annonce régulièrement que le marché est saturé. Pourtant, la réalité est tout autre. Aujourd’hui, de nombreux instituts rencontrent des difficultés à recruter des prothésistes ongulaires correctement formées. Je ne pense pas que le secteur soit saturé, mais qu’il est devenu plus exigeant. Il y a de la place pour les professionnelles qualifiées, rigoureuses et engagées. En revanche, celles qui se lancent sans formation solide ont davantage de difficultés à durer. Aujourd’hui, ce n’est plus le nombre qui fait la différence, mais le niveau de compétence et la posture professionnelle. » déclare-t-elle.
Léa de l’Art de la griffe reconnait aussi que ce métier passion n’est pas de tout repos : « Ce métier ne se résume pas à une simple prestation de service. Du point de vue de la cliente, c’est peut-être ce qu’elle imagine, mais en tant qu’auto-entrepreneure, nos responsabilités sont bien plus larges. Nous devons gérer notre communication, nos démarches administratives, notre comptabilité, nos stocks, notre service client, les réponses aux messages privés, ainsi que la préparation du matériel avant chaque rendez-vous. Nous devons également respecter la réglementation européenne concernant les produits que nous utilisons. Et pour ma part, cela demande encore plus d’implication, puisque je travaille avec des marques non testées sur les animaux, qui pour la plupart ne livrent pas à La Réunion, ce qui m’ajoute des frais supplémentaires. » témoigne-t-elle.
Nombreuses sont les motivations et les candidates pour passer le cap de l’auto-entreprenariat dans l’onglerie. Ce qui se joue ici, ce ne sont pas de simples reconversions personnelles mais peut-être un paradigme qui a changé sur la vision du monde du travail de cette fameuse Gen Z : refuser de se sacrifier au travail dans des conditions non choisies, travailler pour soi et faire un métier qui a du sens.
Léa Morineau



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