Kafarnaüm, l’exposition portée par Lilian Chiapino et Amélie Boyer représente un « bordel organisé », assumé et créolisé. Les deux photographes aux processus créatifs diamétralement opposés se rejoignent pour proposer une archive de la Réunion d’aujourd’hui. À travers l’argentique comme outil source, les clichés varient entre mise en scène théâtrale et documentaire anarchique. Ils s’inspirent des histoires de familles réunionnaises, mettent en scène des lieux laissés à l’abandon, créent des personnages fictifs pour animer les espaces et surtout souhaitent photographier aujourd’hui ce qui deviendra demain. Leur art s’inscrit comme une thérapie personnelle mais qui finalement va bien au delà et s’affirme comme une identité unique à l’image de leurs clichés instantanés.


Dans un petit lieu hybride au centre de la ville de Saint-Pierre, chez Alidou Culture Bar, nous sommes allés à la rencontre de deux artistes uniques en leur genre : Lilian Chiapino et Amélie Boyer. Déjà adepte de leur travail depuis longtemps, nous avons voulu entendre l’âme derrière leur art. Leur projet surgit d’une rencontre, d’un hasard, d’un élan.
Derrière ce mot volontairement transformé, du capharnaüm classique à un « Kafarnaüm » plus brut, il y a déjà une intention : faire passer la langue par le filtre de l’île, la tordre, l’habiter, la rendre vivante. Une manière de dire que leur art, comme leur identité, ne peut être que réunionnais.
Une rencontre, deux processus créatif opposés
Tout commence à l’été 2021, après un premier shooting en commun. Les deux artistes se découvrent une passion partagée pour la photographie à l’argentique, mais surtout deux approches radicalement différentes. Lilian cadre large, construit et scénarise alors qu’Amélie s’approche, capte le détail et fonctionne à l’instinct. Les deux se disent « farder » dans leur processus créatif.
Lui est méthodique dans son « fardage ». Elle, revendique un désordre créatif, impulsif, presque enfantin.


Ce contraste devient leur force. Ils comprennent très vite que leur complémentarité fait sens : deux visions, un même territoire mais au delà de tout une même énergie. Presque frénétique et quelques fois intarissable. De là naît l’idée d’un magazine indépendant, mêlant photographie et poésie. Kafarnaüm devient alors plus qu’un titre, plus qu’un concept mais une réelle définition d’eux-mêmes. Un chaos structuré, une maîtrise des erreurs. Les projets naissent les uns après les autres de contradictions qui s’avèrent fertiles.

L’instant présent comme archive.

Créoliser le regard
Si le mot Kafarnaüm est transformé ce n’est pas anodin. Leur démarche artistique s’inscrit profondément dans la kréolité réunionnaise. Créer à La Réunion, pour eux, signifie s’imprégner de l’environnement immédiat : les familles, les rues, les maisons abandonnées, les carcasses de voitures, les hauts, les chapelles de bord de route, les temples malbars, les abris de bus, les cours créoles et les non-dits aussi.
Ils ne cherchent pas à produire une image fantasmée de l’île. Ils documentent une Réunion contemporaine, hybride, fragmentée et vivante. Amélie parle d’archives du présent : photographier aujourd’hui ce qui deviendra mémoire demain. Lilian, lui, explore les lieux abandonnés pour leur redonner une mythologie, imaginer derrière ces espaces des histoires et des personnages. Fictifs mais toujours en lien très intime avec leurs racines.
À travers leurs séries, la kréolité devient matière première, que ce soit dans les familles qui demandent un portrait intergénérationnel mais aussi dans la communauté queer réunionnaise, longtemps peu représentée et enfin à travers ces personnages qu’ils construisent entre réel et imaginaire. La kréolité, ici se veut intime et organique.
Pour mettre en avant davantage l’art réunionnais, ils intègrent à chaque début de magasine une interview d’un ou d’une artiste réunionnais/se. Des profils qu’ils côtoient, qu’ils rencontrent et dont la démarche est souvent similaire. Par exemple pour la deuxième édition du magazine, on peut retrouver le portrait de Trash Dicka, artiste peintre.
L’argentique comme outil source
À l’ère du numérique parfait, Lilian et Amélie choisissent l’imperfection. L’argentique impose la lenteur. Il oblige à réfléchir et à accepter l’erreur. Près de 50 % de leurs pellicules peuvent être inutilisables. Et pourtant, c’est précisément dans ces accidents que naît la magie : pellicules périmées, doubles expositions involontaires, appareils défectueux, fuites de lumière, etc. C’est de toutes ces contraintes techniques qu’ils trouvent leur beauté et leur sens.

Ils apprennent à maîtriser l’erreur, à dialoguer avec le dysfonctionnement. L’image devient unique et donc non reproductible. Comme l’instant. Ce rapport artisanal à la création rejoint leur vision de l’île : une culture qui s’est construite dans l’adaptation et le mélange, on pourrait même dire le métissage.
Documentaire ou mise en scène ?
Leur exposition oscille entre deux mondes. Chez Lilian, la mise en scène domine : personnages mythologiques modernes, figures féminines déconstruites, esthétique marquée par les codes pop des années 90-2000, influences hip-hop et culture visuelle cinématographique. Chez Amélie, le documentaire s’invite davantage : une tante photographiée sur le vif, une scène de rue, un moment fragile capturé sans préméditation.
Mais cette opposition s’efface peu à peu. Leurs univers se contaminent, se mélangent et les frontières de leur direction artistique personnelles deviennent poreuses pour arriver à se rejoindre, toujours. Pour eux le réel se charge d’onirisme et l’imaginaire s’ancre dans le quotidien réunionnais.
Une thérapie par l’image
Pour Amélie, l’écriture précède souvent la photo. Ses poèmes, parfois associés aux images dans leur magazine sont un exutoire, une manière d’habiter, de vivre et d’expulser ses émotions. L’image vient prolonger le texte, ou l’inverse. Pour Lilian, la création est un mouvement perpétuel : une idée mène à un shooting, qui ouvre une nouvelle narration, qui appelle une autre série. Il ne sait jamais exactement où il va et c’est volontaire.

Tous deux évoquent l’art comme une thérapie. Mais aussi comme un terrain glissant : “on peut s’y perdre, s’y enfermer dans une posture d’« artiste »”. Ils refusent cette pression. Ils préfèrent créer, simplement. Provoquer une émotion, positive ou négative : “on préfère presque quand les remarques sont négatives” disent-ils.
Archiver la Réunion d’aujourd’hui
Une des dimensions les plus fortes de Kafarnaüm réside dans cette volonté d’archivage : photographier une famille dans la maison du grand-père, saisir deux jeunes posés à Saint-Denis, capturer un camion rouge abandonné derrière un cinéma, répertorier les petites chapelles des hauts, etc. Ils veulent créer des images que l’on retrouvera dans quarante ans et plus encore.
Ils posent une question simple : “aujourd’hui, documente-t-on suffisamment notre propre présent ?”. La kréolité n’est pas figée dans le passé. Elle se transforme. Et eux veulent en garder la trace. La trace du présent.
Le chaos comme identité première
Quand on leur demande un mot pour résumer l’exposition, les réponses hésitent : “identité, fragment, unité, matrice”. Finalement, ce qui émerge, c’est une direction mais surtout une identité. Pour eux ce n’est que le prémisse, la suite sera encore plus belle et résonante. Ils ont commencé ensemble, sur les mêmes shootings, aujourd’hui, leurs univers se distinguent davantage. Mais leurs idées continuent de dialoguer. Pour résumer ce sont deux cerveaux sur une île avec une énergie délirante commune. Le magasine Kafarnaüm n’est qu’un prologue sous forme d’une première cartographie sensible de leur regard sur La Réunion. C’est un désordre qui fait sens pour le photographe et la poète.
Okeana Hertkorn

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