Abstention, vote, candidat.e.s, qualité des débats, et véritables problématiques: voici le coeur des questions que l’on a posées aux jeunes de Saint-Denis et Saint-Pierre, en cette semaine de l’entre deux tours des municipales.
« On se sent oubliés, pas représentés, on ne nous demande pas notre avis, on ne parle pas des sujets qui nous touchent :» voilà ce que l’on peut entendre dans les rues de Saint-Denis et de Saint-Pierre, quand on tend le micro aux jeunes pour leur demander leur avis. D’autres sont allés voter sur la base de convictions profondes. Par véritable soutien pour un candidat ou par dépit, mais en souhaitant donner leur avis, en tant que jeunes. Peser dans la balance.
« Les jeunes ne veulent plus travailler aujourd’hui. » « Les jeunes sont tous accros à leurs téléphones, aux réseaux sociaux. » « Les jeunes ne veulent plus s’engager aujourd’hui. » Ces phrases, on les entend de plus en plus. Elles sortent évidemment de la bouche de celles et ceux qui ne font pas partie de la Gen Z, c’est-à-dire de cette génération née entre 1997 et 2010 selon le Pew Research Center.
Déconstruire les généralités sur toute une génération
Parler de toute une génération, d’une tranche d’âge, d’un rapport des « jeunes à la politique » sans prendre en compte la diversité des histoires, des parcours, des éducations, des milieux sociaux ou des origines semble limité. Car la pertinence de l’analyse s’arrête au moment même où la généralité s’installe pour gommer la nuance d’un rapport à la politique complexe, et surtout individuel.
Dans un monde où les inégalités se creusent, où les violences de genre et les systèmes de domination sont de plus en plus visibles, où la montée de l’extrême droite menace le vivre-ensemble, où les réseaux sociaux transforment notre rapport à nous-mêmes et aux autres, où les conflits internationaux inquiètent, et où les rapports à l’amour, à la liberté, à la famille, à la santé mentale et à la carrière professionnelle sont bousculés, comment vivent les jeunes ?
En septembre 2025, l’Institut Montaigne révélait par exemple que près de 4 jeunes ultramarins sur 10 souffrent de dépression. Mais alors, quels espaces d’expression donne-t-on réellement aux jeunes dans la société ? Et dans la sphère politique ?
Si l’on entend dire que les jeunes sont désintéressés par la politique, au-delà même du problème de « généralité » que sous-entend cette affirmation, se questionne-t-on sur la représentativité des sphères de décision ? Sont-elles attrayantes et sûres pour les jeunes ?
Il y a quelques jours, dans un article du Monde, Laurent Lardeux, sociologue à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, expliquait à l’inverse que « la jeunesse a tendance à s’éloigner des modèles verticaux et hiérarchiques, comme les partis ou les syndicats, pour rejoindre des structures où la décision est pensée de manière plus horizontale et inclusive ».
Intégrer les sphères de contre-pouvoir, un engagement politique
Les médias, lorsqu’ils sont pensés et construits pour jouer ce rôle, font partie d’une sphère de contre-pouvoir. Dans ce cadre, et parmi les médias « pas pareils », Radio Coco illustre bien l’impulsion des jeunes à s’emparer de nouvelles sphères d’expression. Ici, sur les ondes et sur internet, pour débattre de sujets sociétaux.
Sur les réseaux, des comptes engagés, tenus par des jeunes sur des sujets politiques, fleurissent et viennent contredire cet adage selon lequel les jeunes ne seraient pas intéressés par la politique.
Alors, tout est plus complexe que cela. Et puisque l’on parle souvent des jeunes en tirant de grandes conclusions, il nous a paru plus pertinent d’aller leur poser directement ces questions. De les laisser répondre. Et finalement, de laisser apparaître la nuance, la diversité et la complexité d’une génération dans son rapport à la politique.
Paroles de jeunes
Le vote comme moyen d’expression
Anzilati a 21 ans et est dionysienne.
« J’ai voté parce que je trouve que c’est important. J’ai voté pour Ericka Bareigts, car dans la ville, on a des évolutions et ce qui est mis en place va à la population. »
Emeline a 21 ans. Elle a voté aux municipales à Saint-Denis.
« C’est vrai que je ne m’intéressais pas vraiment à la politique avant. Mais je trouve que c’est important que nous, les jeunes, on s’investisse, surtout qu’on va être les acteurs de demain, de la future société. La montée de l’extrême droite est assez effrayante, c’est préoccupant, donc c’est pour ça que l’on vote aussi. C’est compliqué d’être représenté par les candidats, on a du mal à se fier aux discours. On sait que les objectifs ne seront pas tenus ou ne sont pas assez réalistes par rapport aux problématiques du territoire. »
Sur la plage de la Ravine Blanche, Adèle et Gabriel finissent par accepter de s’exprimer sur ce sujet, même si « cela fait peur de parler de politique tout en étant filmés », nous confient-ils. Gabriel explique son vote : « J’ai voté à Saint-Louis pour la maire actuelle Juliana M’Doihoma, parce qu’elle a fait beaucoup pour la ville. Les finances, PMI, la fête des mamies, etc. J’espère qu’elle tiendra sa promesse et fera la salle des fêtes à Saint-Louis. »
Adèle, à Saint-Pierre, a donné son vote à David Lorion. « Après le décès de notre maire Michel Fontaine, il a su reprendre le dessus, ne pas laisser tomber sa commune, et j’ai trouvé ça bien. »

Ne pas voter, faute de représentation
Aïcha a 22 ans. Elle est de Saint-André. Pour les municipales, elle n’a pas voté. « Je n’ai pas voté parce que je ne me suis pas renseignée sur le sujet, je ne suis pas intéressée. Je trouve qu’on est oubliés. »
Sur le front de mer de Saint-Pierre, ce mercredi 18 mars, deux jeunes d’une vingtaine d’années acceptent de répondre à nos questions tout en déclarant : « On vous prévient, ça ne va pas être intéressant, car ça ne nous intéresse pas trop la politique, on n’a pas voté aux municipales. »
Justement, si, c’est intéressant. Cela dit quelque chose.

L’un d’eux, tamponnais, affirme : « Je ne suis peut-être pas assez mature pour avoir un choix. » L’autre, saint-pierroise, a voté : « Je savais pour qui je voulais voter, mais honnêtement, je n’ai pas trop d’attentes. »
Lucie et Manon, 20 et 22 ans, n’ont pas voté au premier tour. « On compte voter au deuxième tour. Dans tous les cas, peu importe la personne qui sera élue, je crois que ça ne changera rien pour moi. Je trouve qu’il n’y a aucune option réellement rassurante, satisfaisante. C’est choisir entre le pire et le un peu moins pire. »
Lucie va même jusqu’à qualifier son rapport à la politique de « conflictuel ».

Débats politiques et problématiques des jeunes : l’un sans l’autre ?
Adèle considère que des évolutions existent : « Les maires actuels écoutent plus les jeunes. Pour le travail, pour les aides, je trouve qu’ils sont assez présents. »
Si Aïcha, de son côté, n’a pas voté, elle répond pourtant sans hésitation à la question des priorités : « L’emploi surtout, l’insertion pour les jeunes. »
Manon et Lucie ajoutent à cette liste l’environnement, la santé mentale et le budget des jeunes. Pour Manon, le prochain maire devrait réellement aller à la rencontre des habitants : « On ne s’exprime plus parce qu’on sait qu’on ne va pas être écouté·e·s. » Pour Lucie, la déconnexion est particulièrement visible dans le milieu scolaire : « C’est très compliqué, on n’a pas vraiment d’aide, on se sent seuls dans notre domaine. Et, en règle générale, je n’entends pas vraiment parler des jeunes en politique. »
Pour la majorité des jeunes rencontrés, les débats ont été peu suivis, ou uniquement via des extraits sur les réseaux sociaux. Manon ajoute : « La période est tellement anxiogène, et c’est tellement impactant, que je préfère m’en isoler pour mon bien-être mental. »
Dimanche prochain, dix communes devront encore élire leur maire au second tour des municipales. Tranche d’âge des votant·e·s, taux d’abstention, etc., seront communiqués et permettront d’en savoir plus sur les dynamiques de participation.
Mais se contenter des chiffres semble réducteur pour analyser en profondeur l’engagement politique des jeunes. S’il y a une chose à retenir, c’est qu’il faudra toujours prendre avec des pincettes les généralités sur leur rapport à la politique. Chaque jeune a son histoire, chaque jeune a son rapport à la politique.
Sarah Cortier


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