LIBRE EXPRESSION
J’ai été très intéressé par la thématique des « Défis de l’orientation scolaire à La Réunion » traitée le 18 mars par Okeana Hertkorn. Il se fait que j’ai animé une Journée Académique des CIO pour l’Académie de La Réunion. C’était le 7 mai 1998. J’avais travaillé longuement avec les équipes de psychologues conseillers de l’époque. J’ai relu le texte de mon intervention. Réactions extrêmement positives à l’époque. Les professionnels n’étaient pas moins intelligents et pertinents qu’aujourd’hui… Je vois ce texte explosivement actuel, étant réservé l’environnement techno-culturel dans lequel il se situe. Je vous l’envoie.
Les promoteurs de cette journée me font un honneur redoutable en m’associant à leurs travaux. D’abord, je suis un étranger, ni réunionnais, ni français, ni fonctionnaire averti de l’Education Nationale, ni connaisseur de l’orientation des jeunes.
Mais ils avaient une raison. Ils cherchaient précisément quelqu’un qui les aide à interroger leurs pratiques d’un point de vue extérieur clairement critique. Et particulièrement celle qui s’exprime dans les termes apparemment discutés et discutables d’éducation à l’orientation.
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Quoique très impressionné par mon ignorance, je me suis associé avec enthousiasme à la réflexion initiée par le colloque des Directeurs des CIO. Mes propos reflètent et traduisent un travail d’équipe qui a duré plusieurs semaines.
Pour être complet j’ai donc choisi dans cette première phase d’être un peu critique, puisque la suite de la journée nous permettra de décider d’être tout à fait constructifs. Dans le vaste champ des problèmes qui sont les vôtres, mon intervention est considérablement limitée. N’espérez rien d’original, aucun scoop. J’ai simplement tenté de reprendre et réinterpréter quelques-unes des préoccupations sensibles évoquées lors de nos échanges préparatoires.
Mes activités m’ont accoutumé à lire et comprendre les situations d’exclusion. Et je m’interroge depuis longtemps à propos des 60 mille jeunes réunionnais dont l’errance vient hanter les bureaux des Missions Locales, le temps de l’établissement d’un dossier ou de la formulation d’une demande, souvent aussi vains l’un que l’autre. De quelle orientation scolaire ont-ils été les objets : ont-ils été enfermés dans le système surdéterminé de la sélection-reproduction des inégalités sociales ? Sont-ils l’objet d’un déficit de structuration personnelle insurmontable ? Et pourquoi, alors que tout est au point (institutions, informations, informatique, dispositifs empilés les uns sur les autres, financements, personnels mis à disposition), ça ne marche pas pour eux ? Et comment se fait-il que cette situation se répète d’année en année face à notre impuissance à tous ?
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Les travaux de l’équipe des Directeurs des CIO ont évoqué les conditions d’origine de l’orientation, ainsi que celles de son évolution. Nous avons retracé les changements technologiques, sociaux, psychoculturels et économiques qui ont provoqué cette évolution, avec les phases récentes d’accélération de ces phénomènes dont on observe les conséquences actuelles. Nous sommes arrivés à la conclusion que la crise, perçue au plan des pratiques des CIO (praticiens attitrés de l’orientation) est largement partagée et depuis longtemps par beaucoup d’autres professionnels.
Dans cette crise, nous englobons :
° Le monde économique (qui en quelque sorte l’alimente).
° Le monde scolaire (dont les réformes successives ont toujours l’air d’être en retard d’un coup sur l’enjeu visé).
° Les institutions d’insertion, de lutte contre le chômage et l’exclusion (dont les empilements successifs retardent à peine la vague de détresse et de révolte des démunis. Ou dont on peut se demander parfois si ils ne l’entretiennent pas…).
° Les parents (anxieux de ne pouvoir relire leur histoire dans celle de leurs enfants, et inquiets d’un avenir en quelque sorte surinformé et dépourvu à la fois de sens et de direction clairement lisibles…
Les jeunes, eux, face au monde incontestablement nouveau qui ne cesse d’émerger, sont appelés paradoxalement à la fois à l’enthousiasme le plus débridé et aux calculs les plus mesquins et les plus utilitaires.
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Les termes de l’orientation d’hier et d’avant-hier sont périmés. Dirigée par le souci scrupuleux de la mise en relation d’aspirations personnelles, d’aptitudes requises et de places de travail disponibles, sous la direction des orienteurs, elle est devenue impraticable. Elle faisait l’objet d’une seule décision. Elle était pratiquement définitive… Les mutations technologiques associées aux soubresauts de l’économie l’ont fait disparaître !
Même si depuis longtemps on ne casait plus les élèves des classes populaires dans les métiers manuels, tout en informant les élèves issus de la bourgeoisie sur les professions intellectuelles – pour caricaturer !- on en vient quelquefois à regretter cette époque où le travailleur était confronté à l’exploitation. Il pouvait au moins se battre. Aujourd’hui l’exploitation a cédé la place à l’exclusion….
L’orientation s’inscrit normalement dans une socioculture donnée. Elle en reproduit les logiques. On peut observer dans quelle mesure cette orientation aujourd’hui obsolète reflétait avec précision les conditions de la relation entre l’individu et son milieu. Nous venons tous de ce monde où les itinéraires personnels étaient largement balisés, surdéterminés par le groupe social exerçant sur eux un contrôle plus ou moins rigoureux. Les choix de vie pouvaient paraître relativement restreints. Ils étaient étayés par l’homogénéité des repères ethnoculturels, par les conditions de famille, de fortune, d’éducation. Ils maintenaient la perception d’une identité forte. La liberté, elle, était strictement limitée.
Les conditions actuelles de croissance et de socialisation sont marquées par la disparition des balises sociales et du contrôle collectif sur le comportement de l’individu. Sa liberté potentielle apparaît immense et multiple, son identité est devenue plus éclatée et incertaine. Dans cet environnement atomisé, sans valeurs intangibles, la structuration achevée d’une identité personnelle semble d’autant plus difficile qu’elle est devenue la condition essentielle d’un devenir créatif et non grégaire.
La conséquence désormais, c’est que chacun est contraint plus que jamais à s’autodéterminer, à s’auto-orienter, pour cheminer vers son accomplissement et s’intégrer activement dans la société. La réflexion actuelle à propos de l’orientation repose sur cette pétition de principe.
Je parle de pétition de principe, parce que naturellement l’ensemble des forces sociales est loin de concourir aux objectifs humanistes qui sont les nôtres. Ainsi peut-on déceler d’autres visées dans certaines formes de consommation, dans des domaines aussi différents que peuvent l’être la culture, l’alimentation, les loisirs ou l’usage des équipements matériels.
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La question centrale qui nous préoccupe en matière d’orientation est devenue de savoir comment nous pouvons aider chaque garçon et chaque fille à se réaliser pleinement, dans la mesure où nous estimons que cet accomplissement constitue leur meilleure chance de s’intégrer avec leur potentiel personnel dans les structures socio-économiques, de façon à y agir.
C’est bien ce qu’on appelle éduquer les jeunes à l’orientation.
Les CIO sont confrontés à deux tâches complémentaires, qui ne constituent pas nécessairement un débat déchirant que nous ne saurions éclairer : celui de leur fonction psychologique et psychosociale et celui de leur fonction socio-économique.
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Nous pouvons nous considérer comme travaillant sur un axe continu à double polarité.
Premier pôle :
Notre système nerveux est équipé de façon à tenter d’actualiser constamment son potentiel. Il cherche à se réaliser par l’action au sein d’un environnement
Chaque enfant -garçon et fille- est appelé ainsi au travers d’apprentissages sociaux, ou d’expériences adaptées à son niveau de croissance vers l’adolescence, à structurer une confiance réaliste en ses forces personnelles, à diminuer sa dépendance à l’égard d’autrui, à conquérir et accroître ses capacités d’autodétermination.
Il découvrira pour cela progressivement ses champs d’expression et d’adaptation à son milieu, il explorera son espace intellectuel et conceptuel, il confrontera à la réalité ses compétences techniques, mais il libérera également ses capacités émotionnelles et affectives. A l’orée de l’âge adulte, il apprendra à élargir sa conscience de jeune homme /jeune fille aux exigences des productions matérielles des civilisations modernes, trouvera sa responsabilité civique, se rendra en définitive capable de transformer son environnement et de se réaliser lui-même.
Cette structuration personnelle vers l’autodétermination (et j’ai cru lire également le terme d’émancipation) me paraît première. Elle se construit avec l’encouragement explicite et constant d’un milieu solide et accueillant : parents, éducateurs spontanés et personnels des systèmes éducatifs organisés. Les expériences réussies dominent et viennent étayer l’image de soi. Les échecs sont acceptés et intégrés, sans briser pour autant son élan.
Second pôle :
Chaque adolescent est invité à intégrer progressivement son statut d’adulte membre d’une collectivité. Il mobilise ses forces en fonction de l’environnement tel qu’il est et qu’il se transforme. Il s’approprie les connaissances, les outils culturels, les savoirs techniques, les informations utiles. L’adaptation, la flexibilité, l’accommodation deviennent des qualités maîtresses dans un environnement socio-économique complexe, mouvant et désorienté, avec toujours à l’horizon l’exigence interne d’agir sur lui, de le modeler, de le transformer.
Il y a une direction temporelle à cette double pulsion existentielle et sociale : en premier lieu devenir soi, s’orienter vers soi-même au travers d’apprentissages réussis, d’abord simples puis de plus en plus complexes. Ensuite seulement, pour déjouer les risques de l’inhibition destructrice, s’orienter vers la confrontation au monde socio-économique global et enchevêtré
Pour la réussite de cette tâche, déterminante dans l’élan impulsé à une société, les CIO sont les coordinateurs d’une collaboration multiple où interviendront les familles, le système éducatif scolaire avec les enseignants, ainsi que les divers secteurs de l’activité professionnelle.
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Mais pourquoi éprouvons-nous ici à ce point cette impossibilité à donner cette double chance à tous les jeunes ? Nous baignons dans un monde opulent, qui pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, détient à un point inimaginable les moyens de la connaissance, de l’information, de la production de richesses, de savoirs, d’accomplissement de soi et d’accès à un statut personnel reconnu.
Pourquoi ça ne marche pas, alors que tout est techniquement au point ? Pourquoi 60 mille jeunes réunionnais de plus de 16 ans traînent-ils désœuvrés sur le chemin, dans les quartiers, sous les pieds de mangue et aux portes de nos organismes voués à l’insertion ?
Ces jeunes ont été coupés de leurs racines culturelles, de leur langue maternelle, donc de l’accès harmonieux au langage, de leur environnement réel, de toute réflexion sur eux-mêmes, sur le sens de leur existence, sur des enjeux humains simples et complexes comme les sentiments, l’amour, la violence, la relation.
Ils deviendront juste des consommateurs, de biens, de services, de loisirs… et quelquefois par chance des producteurs, « positionnés » comme on dit « sur le marché de l’emploi ». Ils ne savent pas que ce sont eux qui seront les marchandises.
Ils sont plongés dans un monde pour la compréhension duquel ils n’ont pas de grille de décodage. Ils n’ont construit aucun outil intellectuel ou mental pour interpréter ce monde ni leur place dans ce monde. Ils n’ont aucune appréhension structurée de la réalité de leur environnement naturel, construit ou humain, du travail, du monde des affaires, de la vie publique.
Ou même, leur ignorance à peu près totale de la relation, de l’appropriation de la parole pour construire la relation, les laisse démunis devant le monde tout aussi ignoré de leurs pulsions. Couples et familles futures seront investies comme refuge, plus que projet, cocon collectif protégeant des muets prêts à tous les passages à l’acte…
En un mot, ils devraient être entraînés dans un mouvement de structuration essentiel de leur personne, ils ne sont qu’emportés dans une fuite sans fin d’eux-mêmes…
Ils sont probablement la mauvaise herbe désolante de notre quotidien, mais c’est bien nous, globalement, par le biais de nos institutions inadaptées, par le biais de nos pratiques professionnelles inefficaces, à travers les conditions sociales de cette dégradation que nous laissons subsister, c’est nous qui avons semé et cultivons cette mauvaise herbe…
Qu’avons-nous donc fait de cette génération ?
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Du côté des jeunes…
Il m’apparaît que l’orientation à laquelle nous réfléchissons du point de vue de nos pratiques psycho et socio-pédagogiques doit d’abord se laisser guider par les dynamiques essentielles de la croissance, que nos connaissances en psychologie du développement nous ont donné à connaître. L’éducation qui en découlerait tiendrait compte d’abord des réalités organiques, plus que de prescriptions administratives.
Si nous prenons -même très brièvement- le temps d’une identification de quelques-unes de ces dynamiques, nous pouvons ici-même établir ce que pourrait être un fondement de l’orientation aujourd’hui et de son éducation.
Observer les manques, et le faire dans le milieu scolaire, ce serait en outre véritablement éprouver les raisons pour lesquelles toute démarche institutionnelle d’orientation ne peut être que lacunaire, problématique et frustrante. Je voudrais donner ici quelques exemples de façon lapidaire.
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Je vous propose d’aborder les problématiques (forcément partielles)
° de la permanence de la croissance,
° de l’action,
° de l’expérience et de son appropriation,
° du projet.
Ce sont pour moi des facteurs de base dans une approche éducative de l’orientation des jeunes.
• J’esquisserai ensuite quelques éléments possibles du cadre de la relation pédagogique, propres à valoriser et vitaliser l’élan adolescent.
• J’y ajouterai une brève remarque relative à l’environnement sociétal postmoderne.
• J’achèverai par quelques mots sur l’obstacle que représente la tendance (inévitable ?) à l’individualisation des problèmes dans la pratique de l’école et des CIO.
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La permanence de la croissance
Je voudrais oser une banalité (dont le travail d’orientation pourrait par ailleurs mieux tenir compte) : La vie ne s’arrête jamais. Un enfant, un adolescent grandit tous les jours. Tous les jours il joue, apprend, ajoute les habitudes et les expériences les unes aux autres. Tous les jours il transforme quelque chose en lui, qui parfois ne se surajoute pas simplement à de l’existant mais qui vient le modifier profondément.
La croissance est constante. Elle s’appuie sur le temps et la succession des instants de vie.
Elle n’implique cependant aucune linéarité. Nous grandissons par poussées, sauts, stagnations, ruptures successives, apprentissages parcellaires, synthèses incomplètes, temps d’arrêts, morcellements constants de l’expérience… Mais ça ne s’arrête jamais. Le réarrangement du sens est permanent. Même si certains savent ou apprennent plus aisément, alors que d’autres n’y parviennent pas.
L’orientation prend inévitablement appui sur cette réalité, pour autant que quelqu’un -adulte- soit présent pour le faire. L’orientation n’est pas, comme on pourrait l’imaginer, l’objectif d’une démarche technique à accomplir, le fruit d’un entretien ponctuel, d’une décision arrêtée.
C’est le produit d’une histoire consciente, avec soi-même pour protagoniste. Ce n’est pas un arrêt sur image, c’est le film permanent lui-même. La passion et le rêve ont l’air absent de tant de parcours de vie. Mais ne sont-ils pas à l’origine de notre histoire ?
L’orientation accompagne la croissance. C’est-à-dire qu’elle devient compagne des expériences quotidiennes de vie. Elle en épouse les processus.
L’éducation à l’orientation n’existe que comme l’espace global de ce cheminement au cours duquel les jeunes élaborent leur maturation affective et sociale. Cet espace doit impliquer les conditions antérieures et les itinéraires qui ont produit la situation présente pour en comprendre la dynamique et en assurer l’issue.
Les difficultés comme les chances de l’orientation, du point de vue des dispositions et des capacités personnelles, ne résident pas là où elles se présentent au premier regard. Elles prennent racines à coup sûr en amont. Elles sont littéralement nées avec les jeunes eux-mêmes, entre les murs de la case familiale ou du LTS. Elles ont bourgeonné et se sont épanouies dans le terreau chaotique de leurs conditions de vie.
Sans prise en compte de cette réalité psychologique et sociale fondamentale, toute éducation véritable à l’orientation apparaît à moyen terme vouée à l’échec.
Les adultes qui étaient là ont su assumer leur présence. Ou ils l’ont dédaignée. L’histoire personnelle se bâtit souvent sur ces rencontres réussies. Ou ratées. Et c’est toujours unique. Et l’unicité de l’individu exige des solutions toujours particulières.
Le traitement de masse interdit toute résolution des problèmes d’orientation. Il peut uniquement permettre des sondages diagnostics, des interventions ponctuelles d’information. On en arrive à penser que la tâche d’accompagnement que suppose cette considération sur la continuité de la croissance repose sur les adultes qui sont présents chaque jour auprès des enfants. Il s’agit particulièrement d’une tâche familiale et scolaire.
Qui a la responsabilité d’accueillir l’enfant, de l’écouter, de s’impliquer auprès de lui, de l’initier à donner du sens à ce qu’il vit, de l’ouvrir à l’envie de comprendre et maîtriser ce qui lui arrive, de repérer avec lui son histoire, la mémoire de cette histoire, son évolution, ses découvertes, etc ?
Je crois fermement que c’est d’abord une authentique fonction de parent. Et que c’est un lien qui s’établit dans le quotidien. Je crois que c’est ensuite l’objet d’une collaboration ouverte et confiante avec les enseignants. Et qu’ils ont à prendre le relais dans toutes les situations où la famille est incapable de cet étayage continu.
Les CIO ont la responsabilité d’informer, d’animer et de former parents et enseignants concernés. Leur fonction de coordination n’y manquerait pas de substance.
De manière générale, la famille ne s’en préoccupe pas… et les enseignants doutent publiquement que ce soit leur tâche. Donc, sauf d’heureuses exceptions, la voie royale et normale de l’orientation est coupée pour la plupart des jeunes.
Les CIO ont à interroger les institutions sur les conditions sociales, familiales et pédagogiques qui génèrent les dysfonctionnements, pour éviter la désespérante et stérile recherche de plus ou moins fausses solutions individuelles… J’en parlerai plus loin.
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L’action
Continuons par considérer le moteur de l’existence de tout organisme vivant, l’action dans un environnement :
Base de biologie comportementale, notre système nerveux nous permet d’agir dans notre environnement et sur notre environnement pour assurer notre survie. Si l’action est efficace, il en résulte une sensation de plaisir.
L’action est le fondement des apprentissages existentiels. Elle dessine la relation que l’on a avec le monde, la façon dont on y forge et représente sa place. Elle implique la maîtrise de la réalité et un apprentissage concret des rapports entre l’esprit et la matière.
Chez les adolescents comme chez les adultes, l’action, la création personnelle, la réalisation de quelque chose qui vient de soi sont les manifestations primordiales pour démontrer son existence de vivant dans le monde, ses capacités de se confronter à la réalité, sa vitalité, son enthousiasme… L’action réelle, engagée, motivante, quelle que soit sa nature, engage à mesurer son savoir, ses ressources, sa valeur personnelle dans cette réalité.
Nécessité vitale, l’action peut provenir du rêve, être mentale ou intellectuelle, faire l’objet de processus purement imaginaires. Elle doit intégrer certainement pour la plupart des adolescents une dimension neuro-musculaire. Ce qui veut dire qu’elle n’est jamais confinée sur un plan virtuel.
Observons les manques
Pour des raisons parfaitement explicables, l’école immobilise sur leurs chaises pendant des années des cohortes de jeunes dont on observe qu’ils ne produisent rien de significatif, ni pour leur présent, ni pour leur avenir.
Bien au contraire, ils ne font que passer, regarder, attendre… Ils ne font rien, ils ne sont producteurs et responsables de rien. Aucune action réelle ne les incite à engager dans la réalité leur savoir, leurs ressources, ou leur valeur personnelle.
Le cul sur une chaise à longueur de journée « à apprendre ou plutôt à faire semblant » ou occupés à des travaux parfois dépourvus d’intérêt et sans relation avec leur vitalité, ils nous signalent clairement par leur comportement aberrant, asocial ou carrément délictueux le besoin originel.
Les attentes utilitaristes à l’égard de l’école, pour discutables qu’elles puissent être à de multiples points de vue, attestent notamment des besoins incoercibles d’action concrète de l’adolescence . Prendre sa place, marquer son environnement de son empreinte, se mesurer à la réalité, la modeler selon ses efforts, y découvrir ses capacités et sa force, voilà la dimension absente.
On observe combien la pulsion et la recherche d’intensité d’une génération entière s’engloutissent trop souvent dans l’ennui, la passivité et l’inutilité distillées par l’école et ses avatars ultérieurs, les « formations ».
Selon les connaissances apportées par la biologie comportementale, le fonctionnement organique -physique et psychique- est toujours perturbé par la paralysie de l’action. Lorsqu’on doit immobiliser durablement son action parce on se sent soumis à un stress (ennui, contrainte, menace, retrait d’amour, punition, sentiment de perte,…) l’adaptation à l’environnement diminue. Les dysfonctionnements émotionnels, comportementaux et relationnels sont déclenchés par ce même processus : l’inhibition de l’action face au stress.
L’indifférence passive, le désœuvrement, la déshabitude de toute initiative, le chômage font grimper les chiffres de la dépression, des crises d’angoisses, de l’alcoolisme, de la tabagie, maigres défenses contre la détresse inhibitrice. Les individus ont constamment besoin de débloquer des réponses actives face au stress, afin de demeurer en bonne santé psychique, affective et organique. L’éducation à l’orientation peut y trouver son appui.
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Expériences, expérience de vie et intégration
Les expériences sont le socle de la personnalité. On pourrait dire que « ce sont des actions qui ont réussi et qui permettent un apprentissage et le développement d’une stratégie ». A condition que le sujet leur accorde une signification affective, qu’elles contribuent à une élaboration passionnée et consciente de la représentation de soi. L’expérience, c’est l’action plus le sens !
Une tâche importante, du point de vue de l’orientation, est donc de pouvoir dégager le rapport entre « ce que l’on fait et ce que l’on devient ». Entre « le faire », l’agir et « l’être en devenir ».
Nous percevons bien cette difficulté de dégager l’essentiel, de développer le sens, souvent caché dans les profondeurs… Cette intégration des expériences successives, suffisamment nombreuses et réussies est une clé de toute orientation pour la vie. Dans cette perspective, l’échec peut devenir également un facteur d’apprentissage positif.
Ce travail d’incorporation est de l’ordre du symbolique, qui unifie l’aspect visible et la signification cachée. Ne pas l’assumer entraîne à demeurer dans le registre du « diabolique », là où la réalité reste divisée, morcelée, ou aucun sens ne peut se dégager de l’existence.
Seule l’appropriation consciente de l’expérience permet des réajustements successifs. C’est à force de lectures et de relectures de ses divers registres de significations, c’est à force de définitions et d’approfondissements d’un sens possible, d’une progression, que vont émerger une image de soi consciente, une éthique, un idéal de vie qui l’édifie, enraciné dans l’expérience concrète, partagée avec son entourage, évaluée (au sens noble de valeur dégagée). On est loin d’un placage d’impératifs moraux dont l’observance devrait se vérifier dans des bilans de pure forme.
C’est la phase privilégiée où s’élabore le sentiment d’une progression de vie personnelle, le temps où sont pris et ratifiés les engagements à l’égard de soi-même. Mais c’est souvent l’espace où vient s’étayer une représentation positive et confiante de soi.
Observation des manques
Là encore, je ne peux mentionner qu’un point limité, laissant à d’autres le soin d’une analyse approfondie. Il faudrait pouvoir évaluer les dégâts dans la représentation de soi que produisent les expériences d’échec chronique, l’influence de l’indigence et de la médiocrité du vécu, le zapping au sens d’une accumulation quantitative non discriminée.
Du point de vue scolaire, les effets de l’échec sur les représentations de soi sont décelables. On connaît bien la portée généralement inhibitrice des « renforcements négatifs » sur l’individu. Les conséquences personnelles sont souvent désastreuses en termes de non-intégration. Il conviendrait également d’évaluer leur coût social et économique.
Autour du non-aboutissement de l’itinéraire scolaire, les représentations négatives s’accumulent :
On pourrait traiter celles qui concernent l’institution elle-même, ainsi que l’ensemble de la communauté pédagogique parfois découragée, ou en crise…
Mais pour demeurer dans l’approche des jeunes, elles font craindre gravement que dans cette confrontation perdante avec un milieu où prédominent l’intelligence affirmée, la compétition et la réussite, se cristallise chez l’enfant une image de soi profondément dévalorisante. Une représentation de ce qu’il vaut ou ne vaut pas, la perte de confiance et d’estime de soi ont des répercussions multiples et de l’importance dans le vaste domaine des compétences sociales. (Relation à soi, à sa famille, au problème du travail et de la motivation, à la responsabilité et à la stabilité de l’effort, à la santé, etc.)
J’ai observé régulièrement à la Réunion que l’échec est en rapport avec les dimensions sociolinguistiques et socioculturelles qui font l’objet de discussions, voire de dissensions périodiques et de conflits douloureux dans les milieux avertis. Mais les vraies victimes, ce sont les dizaines de milliers de petits créoles aucunement préparés à cette vie.
Lorsque la honte de soi et la dissimulation s’installe chez l’enfant, même masquée par la provocation, l’espoir d’une place estimable dans la vie s’estompe.
Elle touche sa personnalité profonde, construite et reconstruite sans cesse dans ses interactions avec son environnement. Et dans cet environnement, sont particulièrement concernés les adultes qui l’entourent et qu’il utilise -au moins partiellement- comme repères affectifs, source de l’ébauche de ses systèmes de valeurs, objets de ses identifications et de ses idéaux d’avenir.
L’échec à l’école, c’est sans doute être globalement moins aimé, obtenir moins d’approbation, d’appréciations positives, avoir moins d’importance… C’est encourir des jugements négatifs répétés, des remontrances, des sarcasmes, des sanctions… Cause de cette dévalorisation du jeune, l’échec en devient également la conséquence…
Dans ce circuit infernal, où la blessure du « moi profond » de l’individu s’aggrave de jour en jour, au long des trimestres et des années qui s’écoulent, l’élan et la croissance se ralentissent et parfois se brisent. Comment imaginer un avenir confiant et structurer un quelconque projet un peu crédible, alors que le présent est si médiocre, le passé lacunaire et l’image de soi si dépréciée ?
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Le projet
La capacité d’une projection dans le futur, d’abord rêvée puis progressivement réaliste est conditionnée par les facteurs que je viens d’esquisser… Le projet personnel construit, donne une impulsion aux efforts de l’adolescent et lui permet d’entrevoir l’horizon de son avenir :
– Même si le cliché a l’air épuisé, je voudrais revenir aux sources de l’idée du projet. Le projet est à la fois un facteur d’identification de soi et de réinvestissement des expériences et des apprentissages antérieurs.
° C’est un rêve de futur, matérialisé progressivement par l’ensemble des actions menées par l’enfant et des engagements personnels auxquels il s’astreint pour y parvenir.
° Il est à la fois dessein et résolution, soutenus et stimulés par les adultes dont le rayonnement et la disponibilité marqueront sa progression de leur empreinte.
° Il permet l’articulation d’étapes successives, de divers problèmes à résoudre, le développement synthétique d’une variété de capacités et de compétences personnelles, confortant l’individu dans une représentation valorisante de soi.
Selon mon expérience, personne ne décide jamais aisément de changer. Pour notre cerveau archaïque, « Le bonheur, c’est quand rien ne change ! » On y est beaucoup plus poussé. C’est une affaire de pulsion disponible et vitalisée. Les forces de résistance sont aussi puissantes que les forces de croissance. La combinaison des expériences antérieures complexes du sujet l’explique aisément.
En travaillant sur la dynamique du projet, la psychologie de l’orientation n’agit pas uniquement sur la capacité à préparer, anticiper ou fonder l’avenir. Elle ouvre à une réflexion sur les séparations, les ruptures, l’usage des expériences antérieures ou leur évitement, le dépouillement, la solitude…
Elle touche aux problèmes de l’attachement, aux difficultés à renoncer, à quitter les étapes antérieures et les représentations de soi qu’elles ont enracinées. Le deuil du passé ou du présent qui est toujours bien plus que ce que l’on croit de l’extérieur, demeure invariablement la condition première de l’établissement d’un futur. Dans ce domaine, rien ne va de soi.
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Les manipulations administratives de l’avenir et du projet personnel…
Dans les dispositifs institutionnels, on demande sans cesse aux jeunes d’élaborer des projets personnels et de les formuler, sans que jamais on ne les aide à approfondir leur histoire, leur passé, comment ce passé les a faits, ce qu’ils en ont fait, comment ils vivent le présent, quel plaisir et quelles réussites, quel sentiment positif d’eux-mêmes les animent.
Le recours à un projet, bien souvent rêverie d’échappatoire à la galère, devient avant tout mécanisme de défense, fuite du présent et du passé, idéalisation rigide et rupture avec ce qu’est vraiment la réalité de la personne.
Le projet quasi forcé prescrit dans ces conditions par les dispositifs est une illusion, une magie régressive qui prétend transformer de façon quasi miraculeuse le rapport au savoir, à la compétence professionnelle, au monde de la réalité économique… Les futures désillusions se préparent dans ce processus lacunaire. Certains psychanalystes suspecteraient même l’injonction obsessionnelle de projet d’entraver le bon développement de l’adolescent.
L’orientation « sociologique » à partir de laquelle on envisage la jeunesse : projection, élan, mouvement vers ce qui n’est pas encore et adviendra, intégration vers l’âge adulte… pourrait se trouver parfois en contradiction avec une façon psychologique et analytique de la considérer, tournée vers le passé de l’individu et pesant les projets essentiellement pour ce qu’ils expriment de la profondeur du sujet.
Dans cette perspective, le processus d’élaboration (du projet) par le sujet est beaucoup plus significatif que le projet lui-même. Une éducation à l’orientation devrait par conséquent permettre au jeune de puiser dans ses propres potentialités intégrées, dans sa spontanéité, dans la vitalisation de sa pulsion latente. Mais jamais au détriment de la résolution de son vécu et d’un rapport responsable à la réalité…
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Quatre aspects des dynamiques de la croissance pour nous inviter à réfléchir au rôle « normal » des adultes dans ces histoires juvéniles !
Du côté des adultes
Dans ce monde saturé d’informations contradictoires et perpétuellement mouvantes, incitant à l’enthousiasme et paradoxalement aux calculs inquiets, enfants et adolescents me semblent plus que jamais avoir besoin de face à face avec des adultes accomplis et impliqués, dont les modélisations successives (identification et rejet) leur faciliteront l’accès à eux-mêmes.
L’être humain ne se constitue que progressivement en tant que sujet. Et il ne peut le faire qu’en s’appropriant son propre désir de grandir, de se développer, d’apprendre. Pour cette entreprise, il a besoin d’une relation forte. Il a besoin d’un autre, qui l’appelle et le reconnaisse, qui le soutienne et l’oriente. C’est bien cela qui est en œuvre dans la famille d’abord, puis durablement dans les processus éducatifs organisés.
Le lien pédagogique ne peut jamais se réduire sans dommage pour l’enfant et l’adolescent à un transfert de savoir abstrait, ni à un rapport de force, ni à une relation prétendument objective, ni à une liste d’indicateurs de progrès à accomplir.
Il est bien rare qu’un enfant choisisse les adultes qui l’entourent. Ils sont là. Et auprès des femmes et des hommes qu’ils rencontrent sur leur chemin, les jeunes chercheront d’abord la justice et l’équité. Ils se demanderont s’ils peuvent être reconnus comme les autres, quelle que soit leur origine sociale et familiale. La dérive mentale redoutable qui transforme l’inégalité sociale de départ en sélection intellectuelle et scolaire diminue la possibilité de leur croissance.
Ils chercheront à percevoir le degré d’implication personnelle de ces adultes qu’ils n’avaient pas choisis. Ils mesureront leur exemplarité.
Ils accepteront l’exigence et la sanction -la loi – lorsqu’elles sont intégrées dans une dynamique de relation fondée sur le respect et l’accueil, explicitement exprimée et perçue.
Ils attendent l’homme (ou la femme), le modèle adulte et professionnel en direction duquel on regarde, le substitut structurant du père, auquel on peut s’identifier, qu’on admirera et détestera, mais qui est consistant. Qui existe ! Ils attendent inconsciemment celui/celle qui leur permettra, par l’exemple et l’attention, de savoir comment ils deviendront homme/femme à leur tour. Enseignant, éducateur, conseiller, homme de l’entreprise, homme du savoir-faire artisanal ou commercial, homme de la conscience du bien-faire, qu’importe… la formation et l’intégration des jeunes dans un monde saisissable passe par lui. (Mises au féminin, ces remarques ont une valeur identique pour les femmes !
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Comment faire, demandent les enseignants, lorsqu’on n’a pas été formé pour ça ?
Les enseignants sont conscients que leur métier ne consiste pas qu’à transmettre un savoir et que la relation pédagogique ne s’épuise pas dans le transfert plus ou moins habile d’une connaissance détenue par un adulte tout puissant à une bande de marmailles ignorants.
Ce qui est en jeu dans cette relation dépasse complètement la dimension univoque de l’acquisition d’un programme de connaissances planifiées. Les liens qui se tissent entre élèves et enseignants sont marqués par le caractère personnel et unique propre à chaque rencontre humaine, pétrie de sentiments complexes, imprégnée des déterminants renvoyant chacun à son histoire. Derrière le rôle strictement professionnel de l’enseignant, les élèves guettent toujours les qualités humaines et relationnelles, étroitement imbriquées avec ses compétences pédagogiques.
Les processus d’identification ainsi enclenchés ne se prescrivent pas ! Il n’en reste pas moins utile d’en multiplier les possibilités. Une éducation à l’orientation empruntera toujours cette voie privilégiée qui guide ainsi l’enfant puis l’adolescent vers son accomplissement.
Le manque d’une relation d’appui conduit au sentiment d’abandon et aux comportements compensatoires : errances multiples, toxicomanies, délinquance, nihilisme banal du quotidien, autodestruction. L’aliénation sociale procède de l’absence d’identification à un père existant et fort. Sans elle l’individu demeure un enfant maintenu dans des rapports puérils avec la société -vécue sur le mode persécutif d’une mère archaïque- et ses divers avatars institutionnels : besoins « oraux » de satisfaction immédiate, donc frustrations consécutives, enracinement des sentiments d’impuissance, d’abandon ou de révolte, passages à l’acte, etc.
Aujourd’hui de fait, les jeunes ne sont plus confrontés qu’à eux-mêmes et à leur impuissance à agir dans une réalité hyper-mouvante, évanescente, paradoxalement virtuelle. Le renvoi à soi-même, sans repères extérieurs, rend prisonnier de soi. Comment s’appuyer sur soi-même, lorsque la question fondamentale est « qui suis-je ? ».
De toute manière, pour maintenir le contact, les adultes n’ont guère le choix. A défaut de savoir imposer un pouvoir qui leur échappe, ils sont conduits (certains disent contraints) à privilégier la relation. Ils ne pourront pour autant éviter les conflits relationnels. Faute de quoi le terrain sera définitivement inoccupé au moment où les jeunes auront le plus besoin d’eux.
L’adolescent, le jeune, a un travail à fournir pour sa maturation psychique, pour sa maturation sociale. Et il a besoin du positionnement de l’adulte pour l’accomplir. Privilégier la relation est donc essentiel. Mais il faut en préciser les bases.
Régulièrement de vastes enquêtes auprès de la jeunesse font apparaître notamment les deux demandes prioritaires formulées par les adolescents à l’égard des adultes. Leur récurrence autorise à généraliser :
« Soyez vous-mêmes bien dans votre peau, équilibrés, en accord avec vous » et « Comprenez-nous ».
On retrouve là les deux qualités nécessaires à toute relation éducative. La première, c’est la force de l’adulte, sa consistance, sa cohérence, son « bien-être avec lui-même ». La seconde reflète sa capacité d’accueil, sa souplesse, sa compréhension, son ouverture à l’autre.
La première caractéristique construit la confiance du jeune envers les adultes : « Ils savent ce qu’ils se veulent, ils sont solides, on peut les croire, on peut en faire des modèles pour soi. »
La seconde caractéristique donne au jeune la confiance en lui-même : « Si les adultes m’écoutent et me comprennent, c’est que je vaux la peine. Je suis quelqu’un d’intéressant à leurs yeux. J’existe… »
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L’éducation à l’orientation, c’est la valorisation chez chaque jeune de l’ensemble des éléments spontanés de la dynamique de sa croissance, interagissant les uns avec les autres, dans le cadre d’une relation continue avec des adultes qui appellent à la vie et incitent au désir de la connaissance.
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S’orienter dans un monde instable ?
Trois dynamiques convergentes, profondément disloquantes en elles-mêmes, caractérisent notre environnement, dont l’effet sur les sociocultures locales, les individus et les représentations sociales est difficilement calculable, mais peut être considéré comme tout à fait désorientant :
1 – La mondialisation de l’économie, qui impose le pouvoir absolu des marchés financiers et commerciaux. Le marché est devenu le paradigme fondamental de cette fin de siècle, avec son cortège de phraséologies : Finances, profit, compétition, productivité, rentabilité, guerre économique, etc.
N’étant guère rompu aux problèmes économiques, je veux juste mentionner quelques caractéristiques grossières de la situation : La fin du travail à plein temps et à vie. La fin des valeurs bourgeoises qui l’accompagnaient. Le passage de l’exploitation des classes laborieuses à l’exclusion des catégories d’assistés…
La logique qu’inscrit la loi du marché dans nos existences démantèle pour une part les stabilités, les prévisions, les représentations du travail, les formes de collaboration. Elle conduit à une dualisation de la société, en ce sens qu’elle sépare en deux la population potentiellement productive : à côté d’une population active, laborieuse et employée, qui changera deux ou trois fois d’orientation dans sa vie, qui participe donc au marché, seul critère de valeur réel, se forme de façon plus ou moins stable une autre population contrôlée par les services sociaux, que l’on compte vouer à de l’activité, c’est à dire à un destin sans aucune espèce de reconnaissance sociale, c’est à dire sans importance du tout.
On l’emploie tant bien que mal à des travaux à peu près inutiles, « occupationnels », « de proximité », auxquels on prête des vertus sociales propres à rassurer leurs bénéficiaires, ou elle chôme le plus clair de son temps…
Pour comprendre ce monde-là et y entrer de plain-pied, il faut des grilles solides de décodage, des outils intellectuels, des stratégies d’action et de choix. Où sont-elles ? Qui en dispose réellement dans la population adolescente ? Qui doit éclairer les jeunes réunionnais sur les enjeux complexes de ce devenir ?
2 – La destruction généralisée et insidieuse des cultures est le produit du progrès conjugué des nouvelles technologies, de la communication mondialisée (Internet et les NTIC), du mercantilisme global.
L’uniformisation de la pensée, de l’environnement quotidien, du goût et des couleurs de la vie semble plus évidente que la convivialité du « village planétaire » de MacLuhan. Là encore le paradigme de la communication totale multimédia, virtualisée, risque bien de tenir pour négligeable des exigences telles que l’éveil de la conscience, le progrès personnel, le développement humain, etc.
Et comme toujours, la résistance ruisselle ici et là. Les mécanismes régulateurs des recentrages régionaux et de l’angoisse identitaire émergent… accompagnants réactionnels de ces tentatives hégémoniques.
Mais partout dominent le fun, la quête de l’immédiate jouissance, le « carpe diem » de l’époque…
Comment les jeunes perçoivent-ils l’atomisation culturelle qui saisit notre époque ? Sont-ils généralement autre chose que des consommateurs conditionnés, prêts à avaler toutes les modes et tous les courants, dont ils ne comprennent peut-être pas grand chose ? A part la boîte de nuit, quelle culture fait l’unité de cette génération ? Qui est jamais entré dans un musée ou une médiathèque ?…
3 – La remise en cause de l’Etat, des politiques d’action sociales, des conquêtes sociales et des protections acquises durement. La fin de la puissance de l’Etat au bénéfice de l’hégémonie de l’économie et des marchés qui lui dictent décisions et volonté. La dispersion des fonctions de l’Etat. La maternisation des pouvoirs publics. Le démantèlement de la société, du social, et des systèmes politiques eux-mêmes. Le devenir des politiques d’assistance. La société redistributrice sans contrepartie contributive.
Comment les jeunes lisent-ils le politique ? Ou le social ? Comment peuvent-ils comprendre la citoyenneté autrement que comme thème de harangues, alors qu’aucun exercice concret du pouvoir citoyen ne vient étayer les tentatives de leurs éducateurs ? Comment peuvent-ils se passer d’images « mamellisées » de l’Etat bureaucrate, lorsque le terrain quotidien est plein de travailleurs sociaux, d’allocations, de droits, de subventions, d’institutions, de transferts sociaux, de RMI -seul horizon réjouissant du 25ème anniversaire de nombre d’entre eux ?
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Les pratiques professionnelles des CIO et de leurs conseillers
Pour la réalisation de leur mission, on doit se demander de quel espace d’action disposent les CIO.
L’évolution de l’environnement socio-économique a déstabilisé leurs modes d’intervention. Lorsque l’orientation reposait sur la convergence directe des aspirations des sujets, de leurs aptitudes reconnues et d’un espace relativement ouvert et stable d’intégration professionnelle, la mission des conseillers d’orientation pouvait paraître relativement saisissable, même si on a toujours soupçonné qu’en définitive, c’était le marché du travail qui décidait. Mais au moins il y avait du travail….
La raréfaction du travail humain dans les domaines peu qualifiés, la performance de plus en plus complexe des métiers techniques, l’évolution des exigences scolaires accompagnant la démocratisation de l’enseignement sans intervention possible sur les milieux de provenance des élèves, tout cela a compliqué considérablement les choses.
La catégorie des élèves qui n’ont besoin que de disposer d’informations pertinentes pour se construire les étayages utiles à leur devenir diminue.
Proportionnellement la masse des jeunes s’accroît, dont les prédispositions mal dégagées ne se combineront qu’imparfaitement à des acquisitions scolaires lacunaires dans un contexte peu apte à stimuler ce qu’il y a de plus positivement vivant en eux.
Le CIO ne peut tout faire. Il n’est qu’un atelier de spécialistes. Il doit coordonner activement en revanche l’intervention multidisciplinaire, regrouper les forces de toutes les catégories d’adultes autour des jeunes.
Une multitude d’obstacles peut se dresser face à cette tentative de rendre homogène et cohérent l’espace de croissance, donc d’orientation des jeunes. Je veux en évoquer un seul pour achever :
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La tendance à l’individualisation ou à la naturalisation des problèmes
Dans le champ social, on sait combien les instances dominantes (politiques, administratives ou d’intervention…) ont tendance à attribuer au comportement des personnes et des groupes (ou faibles ou inférieurs) des raisons personnelles, psychologiques, pour expliquer leur déviance ou leur inadaptation sociale.
Il est difficile encore aujourd’hui dans l’opinion publique, de considérer la pathologie sociale pour ce qu’elle est : une conséquence d’enchaînements, dont la source multiple réside dans la conjonction de l’histoire personnelle des intéressés, de l’histoire familiale et surtout d’un environnement socioculturel contemporain propice à toutes les déstructurations.
Dans les pratiques sociales, la tendance demeure à l’individualisation des problèmes comportementaux (et donc à la sanction individuelle consécutive), bien plus qu’à une confrontation résolue aux causes qui les génèrent sans discontinuer.
Cette psychologisation des conduites (naturalisation -c’est leur nature !- ou individualisation -c’est leur problème !) permet de maintenir une certaine cohérence des pratiques sociales d’usage, ainsi que des analyses qui les justifient (Recherche de la consonance cognitive !)
Si l’on entreprenait d’établir systématiquement le lien entre les diverses inadaptations sociales et comportementales des élèves et les conditions familiales et socio-économiques qui les génèrent, on serait amené à reconnaître (au moins implicitement) l’inutilité radicale de certaines pratiques d’intervention pédagogique ou d’action sociale, ainsi que des politiques qui les inspirent. L’orientation en serait influencée.
L’approche individualiste de l’insertion des jeunes en grave difficulté scolaire équivaut à une stratégie (inconsciente ?) adoptée pour diminuer l’influence des problèmes et des groupes sociaux qui les présentent. Elle a pour fonction la protection et la sauvegarde de la cohérence d’un fonctionnement social, c’est à dire d’un système hiérarchique de dominance et de pouvoir.
Une véritable approche opérationnelle des conditions sociales problématiques pourrait amener à des bouleversements dans la conception et le fonctionnement des organisations et des pratiques institutionnelles. On préfère généralement réduire les problèmes à des dysfonctionnements individuels et comportementaux, à des difficultés personnelles d’adaptation à la réalité. On les restreint à des questions de démissions parentales et familiales, à toutes sortes de facteurs destinés à responsabiliser, voire à culpabiliser les personnes (assaillies par les normes d’internalité), en éloignant l’analyse qui pourrait porter sur les finalités réelles du système social et sur les nécessités de sa reproduction, nécessités produites par le maintien des pouvoirs en place.
Par exemple : Dans des situations d’aliénation sociale généralisée telle qu’on les connaît à la Réunion, il est paradoxal de promouvoir sans aménagement une individualisation des décisions des élèves relatives à leur avenir ? Le contexte dans lequel elles se présentent est le plus négatif et paralysant. Et on sait qu’ils n’ont aucunement les moyens de leur décision. On individualise en fait la responsabilité de l’échec. « C’est parce que les sujets ne savent pas ou ne veulent pas s’orienter que la société ne les insère pas ! ». Il est bien connu que c’est la simple paresse qui empêche de travailler les 120 mille chômeurs réunionnais !
Les CIO se meuvent dans ce champ-là, et l’éducation à l’orientation qu’ils préconisent en est profondément tributaire. De ce point de vue il serait intéressant pour eux d’initier une réflexion sur la cohérence du système éducatif et d’analyser en fin de compte leur propre pratique.
Si mon hypothèse est recevable, comment les CIO pourraient-ils contribuer de façon déterminante, à une intervention sur les conditions sociales génératrices des problèmes et non seulement dans la phase des conséquences ?
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Les CIO sont les chefs d’orchestre d’un vaste ensemble instrumental. Mais encore faudrait-il que tous les instrumentistes jouent la même partition. Ce n’est pas certain.
Les parents qui n’y comprennent rien, les chefs d’établissement aux prises avec les difficiles problèmes du maintien de leur collège simplement en ordre de fonctionnement, les enseignants qui jouent « personnellement » et ont surtout peur de leurs élèves, les autorités académiques qui transmettent les commandes institutionnelles avec les états de conscience d’un bulldozer, les employeurs qui veulent seulement de la main d’oeuvre surdiplômée, parfaitement expérimentée, totalement interchangeable, qui ne coûte pas un centime et licenciable sur le champ… la cacophonie guette. Et l’impuissance…
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Je veux résumer les conditions d’une EAO esquissées à partir de mes propos :
1 – Respecter l’enjeu de la réalisation de soi comme processus premier, précoce, continu et inscrit dans la culture du quotidien, avec un apport fréquent d’informations ouvertes sur le monde et sa compréhension.
2 – Intervenir dans les phases clés (par exemple la 3ème) avec des informations fondées et multiples, la mise en œuvre des outils de décodage du monde, les incitations à des décisions personnelles.
3 – Utiliser les facteurs de base de la croissance : l’accompagnement personnel impliqué appuyé sur le temps et la continuité de la croissance, la valorisation de l’action, l’appropriation personnelle des expériences, le réinvestissement du vécu dans le « à vivre » du projet. Et d’autres encore…
4 – Vitaliser l’engagement des diverses catégories d’adultes : parents, équipes pédagogiques scolaires, éducateurs extérieurs… Les former à l’implication personnelle. Cette remobilisation doit se faire autour des chefs d’établissement.
5 – Sortir de la pratique de symptômes et de l’individualisation exclusive des approches (même si elles sont techniquement collectives !). Intervenir auprès des autorités et agir en amont pour changer les conditions de vie, familiales, sociales qui produisent et perpétuent l’aliénation sociale.
Une vraie réforme aujourd’hui sera celle qui parviendra à rendre crédible en actes, cette éducation à l’orientation qui restituerait à chacun et à tous un peu de leur pouvoir confisqué, sur eux-mêmes et sur leur devenir…
Arnold Jaccoud – psychosociologue – mai 1998
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