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L’Intelligence Artificielle, ou comment nous abandonnons notre humanité sans même nous en rendre compte

LIBRE EXPRESSION

Depuis quelques mois, le Département de la Réunion propose des « ateliers » et des sondages à ses agents sur l’Intelligence Artificielle (IA). Le but affiché est d’impliquer, former et préparer les agents à l’arrivée de l’IA au sein de la collectivité. Le service en charge de cette « préparation » se donne une mission d’ « acculturation », ce processus de disparition d’une culture d’origine par contact avec une autre culture. 

Le Conseil Départemental comme la grande majorité des institutions et des individus est sous le charme des solutions digitales. Télétravail, Visioconférences, réunions en distanciel, Logiciels, plateformes et applications en tout genre, travaux en réseau, signature numérique… deviennent de plus en plus la norme. Et l’IA arrive à grand pas.  

Notre Institution a une responsabilité particulière quant à l’exemple qu’elle donne, l’attention qu’elle offre, la réflexion qu’elle porte, les valeurs qu’elles prône et transmet, à travers ses choix de fonctionnement, ses pratiques. A plus forte raison lorsque on est chef de file dans les domaines de l’éducation et des relations sociales, …  et que partout on parle d’empathie, d’écoute, de solidarité : l’humain d’abord ! 

Privilégier les solutions digitales et l’IA, c’est légitimer et renforcer toujours plus notre addiction aux écrans, notre isolement, notre dépendance à internet, notre boulimie et soumission numérique.

L’IA n’est pas un progrès, mais un piège.

Nous sommes en train de confier notre pensée, nos émotions, nos choix, nos emplois à des machines. Et ce faisant, nous risquons de perdre ce qui fait de nous des êtres humains : notre autonomie, notre créativité, notre capacité à réfléchir, à agir, à douter, à créer du lien, partager, discuter, faire confiance… 

L’IA est la cerise empoisonnée sur le gâteau numérique que nous consommons avec gloutonnerie jusqu’à l’indigestion.  

1. L’IA, ou l’art de nous rendre stupides

Depuis l’avènement du numérique, nous avons cru gagner en liberté. Pourtant, les études se multiplient pour montrer que notre rapport aux écrans est devenu toxique. Avec l’IA, le phénomène s’aggrave. Une enquête du MIT publiée en 2025 révèle que l’utilisation intensive de ChatGPT réduit l’activité cérébrale de 55 %. Les utilisateurs deviennent incapables de se souvenir de ce qu’ils ont écrit avec un assistant IA , perdant même le sentiment d’être les auteurs de leurs propres idées.

L’IA ne nous aide pas à penser, elle pense à notre place. Et un cerveau qui ne travaille plus, c’est un cerveau qui s’atrophie.

Les chercheurs sont formels : l’IA altère notre raisonnement critique, décourage l’analyse et nous rend dépendants. À force de déléguer nos choix, nos raisonnements et nos émotions à des algorithmes, nous perdons peu à peu notre capacité à réfléchir par nous-mêmes.

Nous devenons des consommateurs passifs de réponses toutes faites, incapables de gérer l’inattendu, de résoudre des problèmes, ou même de nous souvenir de ce que nous venons de lire.

2. L’IA, ou la fin des relations humaines

Les assistants vocaux, les chatbots et les avatars émotionnels promettent une relation parfaite : toujours disponibles, toujours patients, toujours bienveillants. Mais cette perfection est un leurre. Une relation avec une machine n’est pas une relation humaine. Elle ne nous apprend ni la patience, ni la compassion, ni la gestion des conflits. Idem dans le monde professionnel.

Pire : plus nous nous habituons à ces interactions lisses et artificielles, plus nous devenons intolérants envers les imperfections des humains. Nous exigeons des autres la même disponibilité, la même politesse, la même absence de contradiction que nos assistants virtuels. Nous perdons notre capacité à vivre ensemble, dans toute la complexité et la richesse des relations humaines.

L’IA est déjà capable de prendre en charge les actes de gentillesse, de soutien émotionnel ou de collecte de dons, transformant nos élans altruistes en processus programmés. Le risque ? Une société où l’empathie, la solidarité et l’engagement deviennent des fonctions automatisées, vidées de leur sens.

3. L’IA, ou l’illusion d’un monde plus simple

L’IA nous promet un monde plus rapide, plus efficace, plus prévisible. Mais à quel prix ?

Un prix cognitif : notre cerveau, privé d’effort, s’affaiblit.

Un prix social : nos relations, réduites à des échanges algorithmiques, se délitent. Nos compétences sociales s’atrophient.

Un prix écologique : les data centers, les algorithmes et tous les outils numériques consomment des ressources colossales, incitent à l’exploitation de ressources et de populations, aggravant les crises climatiques et humanitaires.

L’IA est conçue par une minorité de concepteurs, de financiers et de manipulateurs, qui en font un outil de pouvoir et de contrôle. Comme le souligne Emmanuelle Darles dans son livre IA : illusion d’avenir, « l’IA n’est pas un progrès neutre, mais un formidable levier pour concentrer le pouvoir, manipuler vos pensées et restreindre votre liberté ».

4. Et si nous reprenions le contrôle ?

Il n’est pas trop tard pour agir. Nous ne sommes pas condamnés à subir cette « révolution » (injonction ?) technologique sans réfléchir. Nous pouvons choisir d’utiliser l’IA là où elle est utile – en médecine, en recherche, en astrophysique – tout en protégeant ce qui fait notre humanité.

Éduquons-nous et éduquons nos enfants à développer et utiliser nos propres compétences plutôt que de tout déléguer à une IA ;

Utilisons la technologie avec parcimonie et de manière critique, sans lui confier notre autonomie.

Régulons le déploiement de l’IA pour limiter ses dérives et protéger les droits humains, sociaux et environnementaux.

Réinvestissons le réel : donnons à nos enfants et à nous-mêmes l’espace et la liberté d’explorer, de créer, d’agir et travailler, de vivre hors des mondes numériques.

Chaque institution participant à sa manière, petite touche par petite touche, à la digitalisation de son organisation, participe à la déshumanisation des relations, à la détérioration de nos compétences, à la déconnection du réel, à la dépendance numérique et énergétique, au dictat des algorithmes et des IA, à la surexploitation de nos ressources et la dégradation de notre environnement…

À propos de la révolution numérique, partout et tout le temps, j’entends : « on ne reviendra pas en arrière, on n’arrêtera pas le progrès ». Ah bon !  Et pourquoi ?  Qui décide de cela ? Qu’elles sont les raisons vitales qui nous en empêcheraient, les besoins fondamentaux qui nous y obligent ?

À qui s’y intéresse, bien des rapports et des études dénoncent le désastre numérique et la dangerosité des IA.

En aucun cas il ne s’agit de fatalité, d’avancées incontournables, inexorables, d’obligation… Il s’agit de décisions « réfléchies », de choix de société, d’effet de mode, de programmes politiques, et surtout économiques…

La vraie question n’est pas de savoir si l’IA va transformer nos vies – c’est déjà le cas. La vraie question est : que voulons-nous préserver dans ce basculement ?

Si nous voulons éviter un monde où l’humain devient obsolète, où la pensée critique s’éteint et où les relations se réduisent à des échanges algorithmiques, il est temps de dire STOP.

Gauthier Steyer

Image mise en avant : © Michel Royon / Wikimedia Commons

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