Les membres des Zazalé reconstruisent avec des matériaux de récupération l'espace du boukan détruit par le cyclone Batsiraï. (Photo JSG)

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Quand les médias crachent sur les Zazalés… mais vivent de leurs révélations

LIBRE EXPRESSION

À La Réunion, certaines vérités suivent un parcours singulier. Elles naissent souvent dans le tumulte des réseaux citoyens, au sein d’espaces que l’on méprise volontiers, de groupes que l’on caricature et de collectifs que l’on désigne avec un sourire ironique. Quelques jours plus tard, ces mêmes vérités surgissent sur les ondes, dans les colonnes des journaux et au cœur des débats radiophoniques. Elles deviennent alors des « informations », des sujets, de la matière médiatique.

Entre ces deux moments, un phénomène récurrent se produit : ceux qui ont révélé l’affaire disparaissent du récit. C’est précisément ce qui se passe aujourd’hui avec le QG des Zazalés.

Depuis des années, ce collectif agit dans l’espace public réunionnais comme une vigie. Une vigie parfois rugueuse, parfois brutale dans sa manière de s’exprimer, mais une vigie malgré tout. Une présence citoyenne qui observe, qui questionne, qui expose et qui refuse de se taire lorsque des anomalies surgissent dans la vie publique de l’île.

Les affaires récentes l’illustrent de manière éclatante. L’affaire Hugo. L’affaire des Kitounis du Trou d’Eau. L’affaire de l’offre d’emploi au poste d’infirmier.

Ces dossiers n’ont pas émergé spontanément dans les rédactions climatisées des grands médias réunionnais. Ils ont été portés, documentés et mis en circulation par des lanceurs d’alerte : des citoyens qui, avec peu de moyens mais beaucoup de détermination, ont décidé que certaines situations ne pouvaient pas rester enfouies sous le silence.

La liste ne s’arrête pas là

Il y eut aussi l’affaire Manapany, qui a conduit certains membres du collectif jusqu’à la garde à vue. À l’époque, une partie du débat médiatique s’est davantage focalisée sur les méthodes des lanceurs d’alerte que sur les faits qui avaient motivé ces alertes.

Puis vint l’affaire de la teuf des Makes. Là encore, l’alerte est née d’abord dans les réseaux citoyens. Là encore, le collectif a été raillé, caricaturé, soupçonné d’exagération. Et pourtant, quelques jours plus tard, la situation a débouché sur des actions policières.

La question de la leucose bovine a suivi une trajectoire identique. Des éleveurs – notamment les Bègue – se sont déplacés jusqu’au QG pour exposer leurs inquiétudes. L’information a circulé, l’alerte a été relayée, le débat s’est ouvert. Puis, comme souvent, le sujet est apparu dans les médias. Sans toujours rappeler d’où venait l’alerte.

D’autres épisodes ont alimenté ce climat de controverse. On se souvient notamment de la polémique née autour du mariage du défunt maire de Saint-Pierre, Michel Fontaine, célébré au plus fort de la crise sanitaire. À cette époque, la population réunionnaise vivait sous des restrictions strictes : rassemblements limités, vie sociale encadrée, contrôles renforcés. Des images et témoignages relatifs à une réception organisée à cette occasion ont circulé sur les réseaux, suscitant interrogations et critiques. Là encore, les Zazalés ont été parmi ceux qui ont contribué à porter la question dans l’espace public, avant que le débat ne rejoigne l’actualité médiatique locale.

Mais la tentative de discrédit n’a pas été limitée aux sarcasmes. Certains se souviennent encore de titres ou de unes particulièrement méprisants, dans lesquels les Zazalés avaient été associés au « zamal », comme si la caricature suffisait à disqualifier leurs alertes. L’objectif était clair : ridiculiser ceux qui dérangent plutôt que d’examiner ce qu’ils révèlent. Dans cette mécanique bien rodée, on attaque d’abord le messager. On s’applique à salir l’image, à semer le doute, à réduire le collectif à une caricature. Et pendant que l’on s’acharne sur ceux qui parlent, les faits qu’ils soulèvent passent au second plan.

Mais le temps joue une ironie cruelle.

Car lorsque les révélations deviennent trop visibles pour être ignorées, lorsque le public s’en empare, lorsque l’indignation circule, ces mêmes médias n’hésitent plus à reprendre l’information. Ils en font des sujets. Ils en font des débats. Ils en font de l’audience. Sans toujours rappeler d’où vient l’alerte. Sans toujours nommer ceux qui ont pris les risques initiaux.

Freedom, parmi d’autres, offre un exemple souvent cité de cette mécanique. Une radio qui, à certaines périodes, a contribué à tourner en dérision le collectif, mais qui n’hésite pas à traiter ensuite les sujets que ces mêmes citoyens ont contribué à faire émerger dans l’espace public.

La scène serait presque comique si elle n’était pas révélatrice d’un problème plus profond.

Car ce qui est en jeu ici dépasse la simple querelle entre un collectif citoyen et quelques médias locaux. Ce qui est en jeu, c’est la place des lanceurs d’alerte dans une démocratie insulaire.

Dans les grandes démocraties contemporaines, ce rôle est désormais reconnu. Les noms d’Edward Snowden, de Julian Assange ou d’Antoine Deltour ont marqué les débats publics parce qu’ils ont révélé des mécanismes que les institutions préféraient garder dans l’ombre. Ces lanceurs d’alerte ont payé le prix fort : pressions judiciaires, isolement, campagnes de discrédit. Mais ils ont aussi rappelé une vérité fondamentale : la démocratie ne repose pas uniquement sur les institutions. Elle repose aussi sur ceux qui ont le courage de surveiller les institutions.

À l’échelle de La Réunion, les Zazalés incarnent, à leur manière, cette tradition. Ils ne disposent ni des moyens d’une rédaction professionnelle, ni de la protection d’un grand groupe médiatique. Ils n’ont ni studios climatisés, ni équipes juridiques, ni financements institutionnels. Ils travaillent avec ce qu’ils ont : de la vigilance, de la ténacité et une volonté farouche de ne pas laisser certaines affaires disparaître dans les angles morts du débat public. Et c’est précisément pour cela qu’ils dérangent.

Dans une île où les réseaux de pouvoir sont souvent étroitement entremêlés – politique, économique, médiatique – la parole citoyenne indépendante peut devenir profondément inconfortable. Elle ne dépend d’aucune ligne éditoriale dictée par un actionnaire. Elle ne doit pas ménager un annonceur publicitaire. Elle ne s’inscrit pas dans les équilibres prudents des relations locales. Elle parle. Et parfois, elle parle trop fort pour ceux qui préfèrent le murmure. C’est pour cela que les lanceurs d’alerte sont presque toujours attaqués avant d’être reconnus. L’histoire démocratique est remplie de ces figures d’abord marginalisées, puis réhabilitées une fois que les faits ont fini par s’imposer.

Les Zazalés s’inscrivent dans cette tradition inconfortable. Ils rappellent qu’une société ne se protège pas en étouffant les alertes. Elle se protège en les examinant. Ils rappellent que la vigilance citoyenne ne doit jamais être confisquée par quelques institutions médiatiques qui prétendraient détenir le monopole de la vérité.

Ils rappellent surtout une chose essentielle : la démocratie n’est pas un spectacle réservé aux professionnels de la parole. Elle appartient aussi aux citoyens qui refusent de se taire. Il serait donc temps que La Réunion regarde cette réalité avec un peu plus d’honnêteté.

Les Zazalés ne sont peut-être pas toujours confortables. Leur ton peut déranger. Leur manière de bousculer les habitudes peut heurter certaines sensibilités. Mais leur rôle est réel. Et surtout, leur rôle est utile. Car dans une société où tout le monde se connaît, où les réseaux d’influence peuvent parfois tisser une toile silencieuse autour de certaines affaires, les lanceurs d’alerte jouent une fonction irremplaçable : ils empêchent l’oubli organisé.

Voilà pourquoi leur action mérite d’être reconnue. Non pas comme une curiosité folklorique des réseaux sociaux. Mais comme une composante à part entière de la vigilance démocratique.

Et voilà pourquoi l’attitude de certains médias réunionnais mérite, elle aussi, d’être interrogée.

Car il y a quelque chose d’assez révélateur dans ce ballet permanent : discréditer les lanceurs d’alerte lorsqu’ils parlent… puis exploiter leurs révélations lorsque celles-ci deviennent impossibles à ignorer. Ce double discours n’est pas seulement une question de déontologie journalistique. C’est une question de probité morale.

Les correspondants réunionnais du média indianocéanique Mazavaroo s’inscrivent eux aussi dans cette même démarche de vigilance et de dénonciation. Non pas par goût du scandale, mais parce qu’il existe des moments où écrire, enquêter et nommer devient un devoir. Lorsque les institutions s’enlisent. Lorsque les rédactions hésitent. Lorsque les conforts locaux valent plus que la vérité. Alors il faut bien que quelqu’un parle.

Les rédactions réunionnaises qui liront ces lignes ont aujourd’hui une occasion simple de démontrer leur attachement réel à la vérité. Car cette tribune leur sera transmise. Et leur décision de la publier – ou de l’enterrer – dira beaucoup plus sur leur conception de l’information que n’importe quel discours sur la liberté de la presse.

La démocratie réunionnaise mérite mieux que des silences opportunistes. Elle mérite une presse courageuse. Elle mérite des citoyens vigilants. Elle mérite aussi des lanceurs d’alerte capables de déranger les certitudes. Les Zazalés font partie de ces vigies. Et dans toutes les sociétés, les vigies ont un rôle simple : regarder l’horizon pendant que les autres dorment.

Que deviendrait cette île si plus personne ne dérangeait personne ? Une île très confortable pour les lâches. Une île où les vigies seraient réduites au silence pendant que les marchands d’information continueraient de parler. Une île, enfin, où la vérité n’aurait plus d’ennemis… parce qu’elle n’aurait tout simplement plus personne pour la défendre.

Et une démocratie qui abandonne ceux qui défendent la vérité finit toujours, tôt ou tard, par s’abandonner elle-même.

Patrice Sadeyen

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