LIBRE EXPRESSION – Quand une parole publique réactive l’histoire de la déshumanisation, aucun lycée ne peut continuer à en porter le nom. « Mais cette France-là… je ne la reconnais plus. » « On ne peut plus rien dire aujourd’hui. » Et surtout, cette séquence où l’on en vient à évoquer la “qualification” d’« Homo sapiens » à propos d’un homme noir. Ces mots ne sont pas des mots comme les autres. À La Réunion, ils touchent à une ligne que l’histoire a rendue intouchable. Lorsqu’ils sont prononcés par une personnalité dont le nom est inscrit sur un lycée, ils imposent une décision. Pas un débat. Une décision.
Il faut arrêter de minimiser. Il faut arrêter de se réfugier derrière les précautions oratoires, les contextualisations tardives, les analyses de plateau qui finissent toujours par diluer l’essentiel. Ce qui a été dit ces derniers jours n’est pas une maladresse anodine. Ce n’est pas une phrase sortie de son contexte. Ce n’est pas une approximation que l’on pourrait corriger à froid. C’est un révélateur.
Un révélateur brutal de ce qui remonte lorsque certaines lignes cessent d’être clairement posées. Un révélateur de ce que devient un discours lorsque la mémoire historique est reléguée au second plan. Un révélateur, surtout, de ce que produit une parole publique lorsqu’elle oublie d’où elle parle.
« Mais cette France-là… Je ne la reconnais plus. » Cette phrase, prise isolément, pourrait sembler banale. Elle ne l’est pas. Elle s’inscrit dans une rhétorique bien connue, une rhétorique de la perte, du basculement, du changement perçu comme dégradation. Elle ne décrit pas seulement une évolution. Elle suggère une altération. Elle construit l’idée qu’il y aurait une France identifiable, visible, et que cette France aurait disparu. Et ce que chacun comprend, sans que cela soit explicitement dit, c’est que cette transformation se lit dans les corps.
Puis vient cette autre phrase : « On ne peut plus rien dire aujourd’hui. » Là encore, le mécanisme est connu. Il consiste à installer l’idée d’une censure, d’une impossibilité de parler, alors même que la parole est tenue, diffusée, amplifiée. Cette posture ne vise pas à ouvrir un débat. Elle vise à légitimer ce qui va suivre. Et ce qui suit, précisément, est ce qui pose problème. Cette séquence où l’on en vient à évoquer la possibilité de « qualifier » un homme noir d’« Homo sapiens ».
Qu’il s’agisse d’une formulation maladroite, d’un débat mal engagé ou d’un glissement incontrôlé importe peu. Le fait est là : la question de l’humanité appliquée à un corps noir est remise, même indirectement, dans le champ du discutable. Et cela, à La Réunion, est inacceptable.
Parce que cette question n’est pas théorique. Elle n’est pas philosophique. Elle n’est pas abstraite. Elle est historique. Elle est concrète. Elle est fondatrice. Pendant des siècles, des hommes et des femmes noirs n’ont pas été reconnus comme pleinement humains. Ils ont été classés, hiérarchisés, comparés. Des théories ont existé. Des discours ont été produits. Ils ont servi à justifier l’esclavage, la domination, la violence. À La Réunion, cette histoire n’est pas un souvenir lointain. Elle est constitutive de la société. Elle traverse les lignées. Elle habite les mémoires.
Alors non, on ne peut pas traiter ces mots comme une simple dérive médiatique. Et surtout, on ne peut pas les dissocier de celle qui les prononce. Car ces propos sont ceux de Mémona Hintermann-Afféjee. Et c’est là que la situation devient intenable.
Parce qu’il ne s’agit pas d’une voix extérieure. Il ne s’agit pas d’un regard posé de loin. Il s’agit d’une parole issue de ce territoire. D’une personne dont le parcours a été reconnu. D’une figure dont le nom a été inscrit sur un établissement scolaire. Le Lycée Mémona Hintermann-Afféjee n’est pas un détail. Il est un symbole. Et ce symbole engage.
Donner un nom à un lycée, ce n’est pas honorer une carrière. C’est construire un repère. C’est dire à des générations d’élèves : voilà ce que nous considérons comme exemplaire. Voilà ce que nous voulons transmettre. Voilà ce que vous pouvez devenir. Ce choix portait un message clair : le dépassement des déterminismes. La capacité à s’élever au-delà des assignations. L’affirmation d’une humanité pleine, entière, incontestable.
C’est précisément ce message qui est aujourd’hui fragilisé. Car on ne peut pas, dans le même mouvement, incarner le dépassement des déterminismes… et laisser réapparaître, même indirectement, une lecture du monde qui en dépend. On ne peut pas dire à un jeune réunionnais : « tu es pleinement humain, sans condition » et entendre, dans l’espace public, une parole qui brouille cette évidence.
On ne peut pas. Ou alors, il faut accepter que les symboles ne signifient plus rien. Il faut accepter que l’école devienne un espace de compromis, où les principes fondamentaux peuvent être discutés, relativisés, nuancés. Il faut accepter que la mémoire historique ne soit plus qu’un décor, mobilisable à la carte. Mais ce n’est pas acceptable.
Parce que l’école n’est pas un lieu de débat sur l’humanité. Elle est le lieu où cette humanité est affirmée, sans réserve. Parce que la République ne repose pas sur des équilibres fragiles. Elle repose sur des principes non négociables. Parce que certaines lignes, une fois franchies, imposent des conséquences.
Et la question, désormais, est simple : peut-on maintenir le nom de cette personnalité sur un lycée ? La réponse est NON. Non, parce qu’un symbole éducatif ne peut pas être contradictoire. Non, parce qu’un établissement scolaire ne peut pas porter une ambiguïté sur un principe aussi fondamental. Non, parce que La Réunion, plus que tout autre territoire, ne peut pas tolérer le moindre flou sur la question de l’humanité.
Maintenir ce nom aujourd’hui, ce serait envoyer un message dangereux. Ce serait dire aux élèves que ce qui a été dit peut être absorbé. Que ce qui a été suggéré peut être relativisé. Que même les questions les plus fondamentales peuvent supporter des zones grises.
Ce serait une faute. Une faute éducative, parce qu’elle brouille les repères. Une faute politique, parce qu’elle affaiblit un principe. Une faute historique, parce qu’elle ignore ce que ce territoire a vécu.
Il n’y a plus d’espace pour l’ambiguïté. Les mots ont été prononcés. Ils engagent. Lorsqu’ils viennent troubler une évidence aussi fondamentale que l’humanité, ils imposent une conséquence. Le nom de Mémona Hintermann-Afféjee doit être retiré de ce lycée. Non, par vengeance. Non, par réaction. Mais par exigence. À La Réunion, l’humanité ne se discute pas. Elle ne se négocie pas. Elle ne se relativise jamais.
Patrice SADEYEN
Chaque contribution publiée sur le média nous semble répondre aux critères élémentaires de respect des personnes et des communautés. Elle reflète l’opinion de son ou ses signataires, pas forcément celle du comité de lecture de Parallèle Sud.


⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.