Yacine Haffaf

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Dr Yacine Haffaf : « Quand l’humanitaire devient un acte de résistance »

KOZÉ LIBRE

(Entretien réalisé avant le départ du Dr Haffaf, en avril 2026, à bord d’une flottille humanitaire en direction de la bande de Gaza.)

Alors que les projecteurs médiatiques restent braqués sur la guerre américano-israélienne contre l’Iran et l’embrasement du Proche Orient semant le chaos, un autre drame humanitaire continue dans l’ombre : la Palestine.

Le 12 février 2026, un traité de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, négocié sous médiation égyptienne et qatarie, a été signé à Doha. Une trêve fragile, déjà rompue à plusieurs reprises. Dans ce contexte, le Dr Yacine Haffaf, médecin et militant humaniste depuis plus de quarante ans, choisit une fois encore la voie la plus difficile : embarquer sur une flottille humanitaire vers Gaza.

Son geste, à mi-chemin entre la médecine et l’engagement libéral, rappelle que « soigner est un acte de résistance ».

Docteur Haffaf, vous êtes engagé depuis des décennies sur des terrains de guerre. Comment cette vocation est-elle née ?

J’ai exercé comme chirurgien humanitaire depuis mes 30 ans. Dès que j’ai eu mon diplôme de chirurgien je me suis engagé dans de nombreuses missions sous la bannière de Médecins Sans Frontière d’abord.

Puis au sein de différentes autres ONG j’ai exercé mon métier dans des pays en guerre civile dévastées humainement et économiquement sans hôpitaux réellement fonctionnels, tel que le Soudan, Haïti, la République Dominicaine du Congo, la Centrafrique, le Yémen, l’Irak plus récemment… Malgré ces années d’ expériences, je n’étais pas préparé à vivre l’horreur de la Bande de Gaza cinq semaines d’abord en août 2024, puis deux semaines en décembre 2024.

« SAUVEZ UNE VIE N’EST PAS UNE OPTION ! »

Quelle est la première image que vous gardez en mémoire de votre arrivée à la bande de Gaza

La première mission, c’est celle qui m’a le plus marquée et qui me poursuit encore aujourd’hui. Nous n’étions que 2 équipes chirurgicales, sous tentes, donc à ciel ouvert sous les bombes…et là j’ai été confronté dès mon arrivée à la plus cruelle des réalités : ce qu’on appelle les dégâts collatéraux de masse. En terme médical il s’agit d’arrivées massives de blessés… 20 à 30 chaque jour sous une toile de tente, avec très peu de matériels médicaux et de poches de sang. J’ai alors fait face à la réalité du TRI chirurgical, clé de la réussite en chirurgie de guerre.

Par réussite, j’entends une chance de sauver le plus possible de blessés. Il y a un binôme, un anesthésiste et infirmière ou un anesthésiste et médecin urgentiste qui accueillent les blessés à l’entrée de l’hôpital et attribue, après un examen très succinct, des étiquettes avec des couleurs noires, bleues, rouges et jaunes.

Le code noir ce sont ceux qu’aucune chirurgie ou aucun soin ne peuvent sauver… ils vont mourir.

Les bleues sont ceux qui sont gravissimes et comme leurs chances de survie sont limitées et que leur traitement risque de consommer trop des médicaments et de sang, que l’on a de manière rationnée donc limitée, ces blessés sont laissés volontairement de côté sous la surveillance d’une infirmière, avec une perfusion, sédatés mais malheureusement ils n’iront pas au bloc opératoire  

Et c’est cette inversion des priorités, cette inversion des valeurs, cette inversion par rapport aux hôpitaux civils qui est la chose la plus choquante dans cette chirurgie de guerre. Laissez mourir les plus graves et s’occuper des moins graves pour essayer d’en sauver le plus possible.

Le niveau de risque d’une telle mission est, évidemment élevé, justifiant l’obsession du Comité International de la Croix-Rouge dans des véhicules blindés pour la sécurité de ses membres…J’ai choisi d’intervenir au plus près de la population, et quand la sirène retentissait pour nous mettre à l’abris, il était impensable de ne pas terminer une chirurgie en cours.

« SOIGNER SOUS LES BOMBES »

Vous dites souvent que soigner, c’est “tenir tête à la fatalité”. Que représente cette phrase pour vous ?

Tout simplement essayer de sauver un enfant, une femme ou un homme quand il n’y pas de choix…par amputation souvent d’un bras ou d’une jambe mais ils sont Vivants.

Il existe aussi des moments très forts ou des histoires belles et indélébiles qui se nouent et transcendent la barbarie.

Ainsi j’ai sympathisé avec une famille dont le petit garçon a dû être amputé…j’ai trouvé là une deuxième famille. Je me bats d’ailleurs pour eux depuis 6 mois pour les aider à obtenir des visas de réfugiés pour la France. Mais c’est peine perdu…. C’est un combat de titans et c’est jusqu’à présent un échec total mais je persévère…

« MON MILANTISME ET MA DEUXIÈME FAMILLE »

Souvent mes proches ou les médias me posent la question de pourquoi j’ai une telle obsession du combat et de ce conflit à Gaza.

Tout d’abord, je ne connais pas de médecins de retour de Gaza qui ne veulent témoigner de l’horreur et de cette réalité devenue quotidienne. Les politiques sont à rebours de la réalité du génocide en cours, véritable négationisme proprement scandaleux.

Ensuite, chaque semaine, j’ai des nouvelles, des piqures de rappel qui viennent de Gaza et qui me relancent sur mon action.  Ainsi j’ai en mémoire ce beau jeune homme, espoir du football palestinien, mort sous un bombardement l’année dernière. Un de ses frères il y a quelques mois reçoit, alors qu’il est sous la tente, une balle perdue, une grande, une longue cartouche de mitrailleuse ou d’armes lourdes.

Alors, devant cette réalité épouvantable qui est devenu le quotidien des habitants de Gaza, je vous le demande : comment rester indifférent ? Comment, simplement prendre ses distances devant cette tragédie qui s’acharne sur cette population ?

Et c’est pourquoi, depuis mon retour de mission, je me bats pour que cette vérité soit entendue lors de mes conférences ou de la rencontre avec des relais d’information cat il est et il est très important de sensibiliser le plus de personnes possibles pour espérer des mobilisions massives et pacifiques dans tous les pays du monde et ainsi faire pression sur nos décideurs. 

Je suis optimiste car une commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, en septembre 2025, a conclu que « l’Israel commet un génocide à Gaza » ce qui montre que les lignes politiques sont en train de changer doucement.

« J’AI ÉTE JETÉ EN PRISON »

Lors d’une de vos dernières missions, votre équipage et vous ont été arraisonnés et vous avez été conduits dans les prisons israéliennes ?

En prison, l’humiliation psychologique se mêlait à la violence physique. Les militaires tenaient leurs fusils en joue, et je revois encore ces faisceaux verts ou rouges, véritable viseur qui se balade sur nos organes vitaux notamment à l’emplacement du cœur. 

Leur objectif était clair : nous briser, nous dissuader de jamais revenir.  Mais cet ultimatum, loin de m’anéantir a scellé à jamais ma détermination à lutter contre l’injustice et pour la dignité humaine partout dans le monde.

« UN TRAITE DE PAIX…SANS ENGAGEMENTS ! »

Le traité de paix du 12 février 2026 a été salué par nos décideurs comme une avancée. Mais sur le terrain, la réalité semble différente. Quel est votre regard sur cet accord ?

Je suis persuadé que ce cessez-le feu a été imposé au gouvernement israélien par la communauté internationale qui est acculée et ne peut plus se taire devant tant de massacres. Au fond la finalité de cette barbarie, portée par le hobby puissant israélien, consiste à obtenir un objectif qui fait froid dans le dos : le nettoyage ethnique de la bande de Gaz

Est-ce pour vous un traité de plus, un répit avant une nouvelle folie, ou un réel espoir de paix ?

Je n’ai aucun espoir de paix durable en l’état actuel, avec un traité de paix où sont exclus le Hamas et la population de Gaza. On assiste à une véritable mise sous tutelle de ce territoire, sans tenir compte de la demande des propres habitants de Gaza et de leurs gouvernants, ce qui me rend septique sur les conditions d’une véritable paix.

Les estimations cumulées de morts, en 2025, dépasseraient les 75 000 Palestiniens et 1 500 Israéliens selon les ONG. Comme vous le savez le Premier Ministre israélien, Benyamin Netanyahu, est poursuivi par la Cour pénale Internationale (CPI), pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis à Gaza depuis octobre 2023.

Quelles seraient, selon vous, les conditions d’une paix véritable et durable ?

Un véritable accord de paix doit reconnaître les droits égaux des Palestiniens et des Israéliens, sur une mème terre, le cessez-le-feu immédiat, une solution partagée pour Jérusalem comme capitale commune et enfin des garanties pour la sécurité, les aides économiques assurées pour la Palestine.

J’appelle de tous mes vœux à une solution pacifique durable, qui se fera avec la coopération internationale pour que cessent les malheurs imposés à la communauté palestinienne.

Je suis intimement persuadé que lorsque les gouvernements échouent, les populations se doivent de prendre le relai et imposer aux politiques de prendre leurs responsabilités, par des moyens pacifiques, boycott et manifestations de masse comme dans les capitales de France, Espagne, Italie, Royaume Unis et dans certains pays arabes…Ce sont plus de 7 000 manifestations populaires qui ont été recensées pour la seule année 2024…et d’autres groupements sont prévus pour 2026…

Il faut donc continuer cette dynamique car le pire serait la banalisation de ce conflit.

2. La flottille : un départ, une fraternité

Vous repartez en avril prochain sur une flottille humanitaire. Depuis 2010, toutes les tentatives de flottilles humanitaires sont des échecs, arraisonnés en mer par les militaires sans pouvoir arriver à destination. Pourquoi aujourd’hui cette situation serait différente et vous donne encore la force d’y croire ?

C’est la première fois que nous avons une mobilisation aussi importante avec environ 100 bateaux sous la bannière de plusieurs pays européens, transportant plus de 1000 membres de la société civile dont des médecins, infirmiers, anesthésistes, journalistes, associations humanitaires, lanceurs d’alerte… ces bateaux convoient des vivres, vêtements, matériel médical et logistique pour la Bande de Gaza.

Mais nous allons mener aussi une « autre guerre » celle de l’information et des caisses de résonances. Chaque jour nous transmettrons des messages à destination des rédactions qui seront des relais importants pour la réussite de cette gigantesque flottille.

Bien évidemment nous pourront être arrêtés, emprisonnés à nouveau, avec son cortège d’humiliations et pressions psychologiques, largement méconnu du grand public mais, comme dit le dicton « l’espoir déplace des montagnes » et j’y crois.

Depuis le début de notre entretien je vous sens paisible voir même serein malgré la menace qui gronde. N’avez-vous pas peur de mourir ?

Sincèrement je pense que personne n’envisage le sacrifice ultime même si ce risque existe.

Je n’ai pas de religion ou spiritualité particulière…Je suis médecin-chirurgien avant tout et ma vocation c’est de sauver des vies…je garde foi en l’humanité, en un réveil des consciences. L’injustice ne peut pas triompher éternellement, l’immense majorité des peuples colonisés ont gagné leurs combats et tant que j’aurais toutes mes facultés mentales et physiques je continuerai à participer aux actions sensibilisatrices, à témoigner comme je le fais avec vous, et au cours de ces multiples conférences.

Mon départ avec la GMF (global Sumud flotilla) est une preuve flagrante que je ne renonce pas…j’ai éternellement 30 ans.

Quelle est la citation qui vous accompagne, celle qui résume au mieux votre philosophie et votre engagement ?

« La Terre nous est étroite pour les rêves des hommes ».

(Mahmoud Darwich)

Frédérique Welmant

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