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Quand le maloya devient un champ de bataille

KOZÉ LIBRE

Il fallait bien que cela arrive un jour. Derrière les polémiques autour d’ALSIMI, derrière les insultes, les tracts, les accusations de « kaparman kiltirel », les dénonciations de harcèlement et les appels au dialogue, c’est en réalité une vieille fracture réunionnaise qui remonte à la surface. Une fracture que beaucoup préféraient contourner tant qu’elle restait confinée aux kabars, aux discussions familiales ou aux réseaux militants. Aujourd’hui, elle explose au grand jour : à qui appartient le maloya ? Qui peut le transformer ? Qui peut le représenter ? Qui peut en vivre ? Et surtout : que devient une culture de résistance lorsqu’elle entre dans les circuits du marché, des subventions et de la consommation culturelle ?

Car le problème n’est pas ALSIMI seul. Réduire cette affaire à un groupe ou à deux artistes serait une erreur politique et intellectuelle. ALSIMI n’est qu’un révélateur. Un révélateur brutal des contradictions profondes qui traversent désormais la culture réunionnaise.

Depuis plusieurs années, le maloya connaît une mutation accélérée. Il entre dans les festivals internationaux, les tiers-lieux culturels, les salles subventionnées, les programmations électro, les dispositifs institutionnels. Il se mélange aux machines, aux synthétiseurs, aux logiques de diffusion mondialisées. Certains y voient une évolution naturelle, la preuve qu’une culture reste vivante lorsqu’elle se transforme. D’autres y voient au contraire une dilution progressive, une perte de substance historique, spirituelle et politique.

La vérité est que ces deux lectures coexistent parce que le maloya porte en lui une contradiction fondamentale. Cette musique n’est pas née dans les conservatoires ni dans les stratégies de marketing culturel. Elle est née dans les plantations, dans la violence esclavagiste, dans les cérémonies interdites, dans les espaces où les dominés tentaient encore de préserver une mémoire, une spiritualité, une humanité. Le maloya n’était pas simplement un genre musical. Il était une manière de survivre. C’est précisément pour cela que le débat actuel dépasse largement la question artistique.

Quand certains militants parlent « d’appropriation culturelle », beaucoup caricaturent immédiatement leur propos en le réduisant à une simple question raciale : « un Blanc aurait-il le droit de jouer du maloya ? » Pourtant, le cœur du problème n’est pas là. Le vrai sujet est celui du pouvoir culturel. Qui possède aujourd’hui les moyens matériels de transformer une pratique populaire en produit culturel visible ? Qui maîtrise les réseaux institutionnels, les appels à projets, les dossiers de subventions, les circuits médiatiques, les codes universitaires et administratifs qui permettent de rendre une culture “fréquentable” aux yeux des institutions ? Ces questions ne sont pas spécifique à La Réunion. On la retrouve partout dans les sociétés postcoloniales. Le jazz, le reggae, le hip-hop, le yoga, les spiritualités africaines ou amérindiennes ont tous connu ce même phénomène : des pratiques issues de peuples dominés deviennent progressivement des objets culturels mondialisés, parfois rentables, souvent déconnectés de leur contexte historique initial.

Le malaise autour d’ALSIMI naît précisément là. Une partie des Réunionnais ne regarde plus seulement une proposition musicale. Elle croit voir une mécanique beaucoup plus large : celle d’une culture populaire transformée en esthétique consommable pour des publics qui peuvent aimer la “transe”, l’énergie ou l’exotisme du maloya sans jamais porter le poids historique dont cette musique est issue. Et il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que cette inquiétude n’est pas entièrement irrationnelle.

Oui, il existe à La Réunion des mécanismes de filtrage culturel. Oui, certaines pratiques culturelles populaires restent sous-financées tandis que d’autres, plus compatibles avec les attentes institutionnelles ou touristiques, deviennent davantage visibles. Oui, la professionnalisation culturelle favorise souvent ceux qui maîtrisent déjà les codes sociaux, scolaires et administratifs nécessaires pour naviguer dans les systèmes de financement. Oui, des formes culturelles issues du peuple réunionnais peuvent parfois être reconditionnées pour des marchés plus solvables. Faire semblant que ces questions n’existent pas serait profondément malhonnête. Mais reconnaître ne signifie pas que tout est permis dans la manière de mener le combat. Et c’est ici que le débat déraille.

Car à force de personnaliser le conflit, certains finissent par transformer une critique systémique en désignation de boucs émissaires. On quitte alors le terrain politique pour entrer dans celui de la chasse symbolique. Des individus deviennent les incarnations absolues du “système”. Chaque geste, chaque mot, chaque concert est interprété comme une agression coloniale consciente. À ce stade, le débat cesse d’éclairer la situation ; il commence à produire une logique de guerre culturelle permanente. Or cette logique contient elle aussi ses propres impasses. D’abord parce qu’elle simplifie énormément la réalité réunionnaise. La Réunion n’est pas une société coloniale figée du XIXe siècle. C’est une société profondément métissée, traversée d’alliances, de contradictions, d’hybridations et de transmissions multiples. Le maloya lui-même a déjà connu plusieurs transformations historiques. Il a quitté depuis longtemps le strict cadre familial ou rituel. Il est monté sur scène, il a été enregistré, commercialisé, institutionnalisé, exporté, labellisé à l’UNESCO. Certains des plus grands militants du maloya ont eux-mêmes accepté ces évolutions. Ensuite parce qu’à vouloir purifier totalement les frontières culturelles, on finit parfois par enfermer la culture elle-même. Une culture vivante circule, se transforme, influence et absorbe. Le danger n’est pas la transformation en soi. Le danger est l’effacement du rapport de force historique derrière cette transformation.

Et c’est là que le débat devrait revenir au centre du village. Ou, comme on dirait en kréol, fo romèt kalou dann pilon la !!!

Le vrai sujet n’est pas de savoir si tel artiste a “le droit” ou non de jouer du maloya. Le vrai sujet est de savoir dans quelles conditions économiques, symboliques et politiques cette culture continue d’exister. Qui transmet encore les savoirs ? Qui vit dans la précarité pendant que d’autres professionnalisent l’esthétique ? Quels kabars historiques disparaissent dans l’indifférence ? Quels groupes traditionnels peinent à survivre ? Quels jeunes des quartiers populaires ont réellement accès aux moyens de produire, diffuser et vivre de leur propre culture ? Voilà les questions sérieuses.

Parce qu’au fond, le risque est double. D’un côté, il existe un risque réel de folklorisation et de neutralisation du maloya. Une culture née dans la résistance peut devenir un simple décor sonore, vidé de sa mémoire politique. Mais de l’autre, il existe aussi un risque de radicalisation identitaire où chaque échange culturel devient suspect par principe, où toute hybridation est vécue comme une profanation, où la culture finit enfermée dans une logique de propriété ethnique absolue.

Ces deux dérives peuvent détruire le maloya. La première le transforme en marchandise. La seconde le transforme en frontière. Or le maloya a historiquement été autre chose : une mémoire vivante de survie collective. Il faut aussi regarder une vérité plus inconfortable encore. Le système qui fragilise aujourd’hui la culture réunionnaise ne se résume pas à quelques artistes ou à quelques lieux culturels. Le problème est beaucoup plus vaste : dépendance économique, logique de subventions, domination des modèles importés, faiblesse des circuits autonomes de diffusion, concentration des moyens culturels, invisibilisation progressive des pratiques populaires non institutionnalisées. C’EST CELA, LE VERITABLE CHAMP DE BATAILLE.

Pendant que les Réunionnais se déchirent autour de groupes, de concerts ou de slogans, les structures profondes qui produisent les déséquilibres restent globalement intactes. Les quartiers populaires continuent de perdre leurs espaces culturels autonomes. Les jeunes artistes réunionnais continuent souvent de dépendre de dispositifs conçus selon des logiques administratives importées. La précarité culturelle demeure massive. Et la mémoire historique réunionnaise reste encore insuffisamment enseignée, transmise et protégée.

Alors oui, la colère existe. Elle est réelle. Elle vient de loin. Elle parle d’histoire, de dépossession, d’effacement et de domination. La nier serait absurde. Mais transformer cette colère en guerre permanente entre individus ne construira aucune souveraineté culturelle réunionnaise. Le maloya mérite mieux qu’une consommation exotique. Mais il mérite aussi mieux qu’une logique d’épuration culturelle. Le véritable enjeu n’est pas de désigner des ennemis absolus. Le véritable enjeu est de construire les conditions d’une transmission vivante, populaire, autonome et consciente de son histoire.

Sinon, demain, il ne restera plus rien du maloya, cela sera devenu un…….. mayo-la. Un produit culturel de plus dans le grand marché mondial des identités recyclées.

Patrice Sadeyen

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