Le mercredi 22 avril 2026, la veille de leur premier concert au Kabardock, je rencontre le duo de musiciens Ballaké Sissoko et Piers Faccini tout droit atterri de métropole. Entre kora mandingue et chant anglophone, les deux musiciens ne racontent pas seulement une rencontre artistique. Le duo incarne une autre manière de faire de la musique, patiemment construite sur vingt ans d’écoute.
Une rencontre sans préméditation
Leur rencontre naît au sein du Label Bleu au début des années 2000, pas de coup marketing, c’est au travers d’une curiosité mutuelle que les deux musiciens se découvrent.
« La musique, c’est comme rencontrer quelqu’un… Parfois on sent que la conversation est intéressante », explique Piers Faccini. En effet, dès le départ la musique remplace les mots. De par leur différence d’origine, le langage et donc la communication apparaissent comme une légère barrière car Ballaké Sissoko, provenant du Mali, parle le bambara et peu de français alors que Piers Faccini, d’origine italienne, parle l’anglais mieux que le français. Mais cela n’empêche en rien leur rencontre, au contraire ça facilite le langage musical. Dès 2005, ils commencent à collaborer ensemble et sortent des projets communs.

Vingt ans pour apprendre à dialoguer
Le silence et l’improvisation deviennent une forme de confiance pour le duo, ils parlent peu et improvisent beaucoup. Finalement c’est une traduction entre deux mondes. Une traduction qui a pris vingt belles et nécessaires années : « On pourrait dire qu’on a pris vingt ans pour faire cet album », affirment-ils. En effet, tous les deux sont de la vieille école. Contre le système actuel de production rapide et commerciale de la musique, eux conçoivent leur musique comme un langage à part entière avec ses règles, ses modes et ses subtilités.
Ils insistent sur les 20 ans nécessaires pour vraiment « dialoguer » musicalement et leur album (Our Calling) est pensé comme une conversation réelle. Piers Faccini explique que comprendre les modes maliens prend des années, il a alors appris à chanter différemment en anglais pour épouser la kora. Un vrai travail sur le phrasé est entrepris, l’anglais est même transformé rythmiquement.

Our Calling, une conversation plus qu’un album
« Quand on joue, on parle… mais dans le langage de la musique », dit Ballaké Sissoko.
Pour les deux musiciens, l’album prend la forme d’un processus vivant et non d’un produit fini. La majorité de l’album s’est créée en conditions live, lors de leurs concerts. D’où l’importance et la place majeure de l’improvisation dans leur processus artistique. C’est aussi une musique sans mise en scène, presque radicale. Il n’y a pas de scénographie, pas de discours sur scène, tout repose sur le son et l’écoute. Encore une fois à l’encontre du modèle des spectacles actuels.
Le thème de la migration semble être à l’origine de leur travail, c’est leur moteur créatif. Ils redéfinissent complètement le mot « migration » : c’est la circulation des modes, des instruments et des cultures. Ils voient la migration comme richesse et non comme crise, c’est pour eux finalement un simple phénomène historique et complètement naturel.
« Les humains ont toujours migré… et ils portaient leur musique. Avec eux voyageaient les langues, les croyances, mais aussi les mélodies, les rythmes et les instruments », dit Piers Faccini.
Ce que leur musique donne à entendre, c’est précisément cette mémoire en mouvement. La kora de Ballaké Sissoko dialogue avec des structures venues d’ailleurs, les modes mandingues croisent des échos méditerranéens, jusqu’à traverser les frontières. Piers Faccini évoque ces filiations invisibles : « Un mode que l’on croit napolitain, et que l’on retrouve au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord, une couleur flamenco qui porte en elle des siècles de déplacements ».
À leurs yeux, rien n’est figé et tout circule. La musique est une forme d’archéologie vivante, où chaque note porte la trace d’un voyage et d’une histoire.

La Réunion, un écho naturel
À La Réunion, territoire de métissages et de mémoires, le dialogue des deux artistes prend une résonance particulière. Piers Faccini, très grand admirateur de la musique d’Alain Peters, parle de polyculture réunionnaise et témoigne du lien avec le maloya et de l’héritage fort qui est légué. Leur musique trouve ici, sur la terre réunionnaise, un écho naturel. C’est une première fois pour les deux artistes, non pas à La Réunion, mais du fait de jouer ensemble sur l’île. Leur duo fait sens et, encore une fois, fait écho à la mixité du territoire.
Okeana Hertkorn
Crédit photo article et mise en avant : Iris Mardémoutou

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