LIBRE EXPRESSION
L’ouverture du capital de Tereos Océan Indien fait miroiter l’espoir d’une gouvernance plus multilatérale de la filière sucrière réunionnaise, mais révèle surtout les fragilités structurelles de l’agriculture locale, héritées de la société de plantation. Devant les difficultés que rencontre le secteur, un tournant radical vers un modèle agricole et alimentaire autonome, écologique et solidaire semble indispensable.
Zinfos974 a révélé le 20 avril que le géant sucrier français Tereos souhaite vendre une partie du capital de sa filiale Tereos Océan Indien, via sa société les Sucreries de La Réunion qui contrôle les deux dernières usines sucrières de l’île. Ce désengagement partiel, confirmé par Tereos, s’inscrit dans une dynamique de restructuration du conglomérat entamée en 2021, qui s’est accélérée ces derniers mois avec la cession de l’usine d’Andrade au Brésil et de sa participation minoritaire de 40% dans Sucrière des Mascareignes Ltd, une société basée à l’île Maurice spécialisée dans la culture et la transformation de la canne à sucre en Tanzanie et au Kenya. Cette stratégie de désinvestissement est guidée par une baisse des profits du conglomérat, notamment due à l’effondrement des cours mondiaux du sucre qui ont été divisés par deux, de 751 à 376 dollars par tonne, entre septembre 2023 et février 2026.
Les planteurs souhaitent entrer au capital
Le PDG de Tereos Océan Indien, Philippe Labro, se serait entretenu avec plusieurs investisseurs et entreprises locales dans le but de trouver de potentiels acheteurs. La Confédération Générale des Planteurs et Eleveurs de la Réunion (CGPER), principal syndicat agricole de l’île, et les Jeunes Agriculteurs déplorent ne pas avoir été invités à ces discussions et réclament l’intégration des planteurs au processus et la possibilité d’entrer au capital de Tereos Océan Indien. Le président de la CGPER Jean-Michel Moutama a annoncé travailler « la structuration d’une offre de reprise portée par les planteurs, en partenariat avec des investisseurs locaux et des acteurs financiers. »
Malgré l’objectif louable d’une gouvernance plus multilatérale de l’usinage, qui prendrait en compte les intérêts des planteurs s’ils parviennent à être majoritaires, il s’agirait d’un investissement important pour les planteurs. Le capital social des Sucreries de la Réunion est en effet estimé à 41,2 millions d’euros. A titre de comparaison, la Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (DAAF) de la Réunion estime à 135 millions d’euros la valorisation de la production annuelle de canne à sucre et de plantes à parfum, aromatiques et médicinales sur la période 2022-2024.
Le capital social des Sucreries de la Réunion équivaut donc à 30,5% de l’ensemble des revenus annuels de la filière sucrière. En outre, la conjoncture actuelle fait du potentiel rachat par les planteurs un engagement risqué. Le chiffre d’affaires de la société a subi une baisse de 32% en 2 ans, de 16,3 millions d’euros en 2022 à 11,1 millions d’euros en 2024, et stagnait à 11,6 millions d’euros en 2025.
La situation risque d’empirer si le cours du sucre continue de baisser, ce qui est probable au vu de l’augmentation continue de la production mondiale et de la concurrence accrue du sucre brésilien sur les marchés européens, avec la mise en oeuvre de l’accord de libre échange entre l’UE et le Mercosur.
Ainsi, un rachat des Sucreries de la Réunion par les planteurs signifierait d’une part une externalisation des risques financiers de la maison mère vers ces derniers, et d’autre part une internalisation des gains pour le groupe Tereos, qui pourra ensuite réinvestir la valeur de la cession de titres dans des secteurs plus prometteurs.
Changer de maîtres ou briser nos chaînes ?
Un bref rappel de l’histoire agricole réunionnaise s’impose pour mieux comprendre les enjeux actuels. A leur arrivée sur l’île, les premiers colons défrichent les terres les plus accessibles et développent une agriculture vivrière qui leur permet de subvenir à leurs besoins, mais également à ceux des navires de la compagnie des Indes qui y font escale.
L’économie de plantation à proprement parler arrive à la Réunion au début du XVIIIe siècle avec la culture du café. Toute la société s’organise alors autour d’une agriculture à vocation spéculative qui exploite les terres et les corps des personnes noires réduites en esclavage dans de grandes plantations.
La culture de la canne à sucre se développe dans la première moitié du XIXe siècle suite à la faillite des plantations de café, l’indépendance d’Haïti, principale île sucrière française jusqu’alors, et la prise de l’île Maurice (anciennement l’Isle de France) par l’empire britannique. On assiste alors à une extension des domaines cultivés et à un renforcement de la société de plantation jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848.
A l’abolition, alors que leurs anciens propriétaires sont indemnisés par l’État, les anciens esclaves restent exploités car leur subsistance devient dépendante de moyens de production sur lesquels ils n’ont pas le contrôle. L’engagisme et le colonat partiaire apparaissent ainsi comme de nouvelles formes de servitude pour les descendants d’esclaves, les engagés, pour la plupart d’origine indienne, et les Petits Blancs de condition modeste, qui se retrouvent sous le contrôle de la même élite de grands propriétaires.
A partir de la fin des années 1960, le développement économique de l’île, l’arrivée des progrès techniques et le démembrement‑remembrement des anciens domaines par la Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural (SAFER) vont bouleverser l’économie et l’agriculture réunionnaise. Le nombre de travailleurs agricoles diminue drastiquement tandis que le secteur des services explose et le chômage atteint des niveaux inégalés.
Les agriculteurs restants acquièrent pour la première fois la propriété des terres qu’ils travaillent. Malgré ce nouveau capital, ils restent pour la plupart dans une situation précaire : le revenu médian des agriculteurs réunionnais est de 15 100 euros par an, et 42,7% des agriculteurs et 46,7% des planteurs de canne sont en situation de pauvreté monétaire en 2020 d’après l’Agreste. Cette précarité accrue des planteurs de canne peut s’expliquer par leur forte dépendance à une filière intégrée.
D’une part, les nouvelles techniques agricoles (machines, engrais, pesticides, semences hybrides) ont rendu les planteurs dépendants d’industriels situés en amont de la filière. D’autre part, en aval de la filière, les planteurs vendent de la canne, un produit brut de valeur relativement faible, aux usiniers qui la transforment en sucre et récupèrent la majeure partie de la valeur ajoutée. Au cours de l’histoire, le système de plantation a changé de visage sans fondamentalement changer de nature : l’agriculture réunionnaise est toujours centrée sur l’exportation de sucre vers un marché spéculatif, et repose toujours sur l’exploitation des terres et des travailleurs.
Même s’ils acquièrent à l’avenir les moyens de valoriser leur production, les travailleurs de la canne et du sucre seront toujours dépendants du marché et soumis à ses impératifs productivistes, en amont comme en aval de la filière. Contre la dépendance des travailleurs au système qui les exploite, la construction d’un système agricole et alimentaire autonome s’impose donc comme un parcours indispensable à leur libération.
Pour une économie de la suffisance en harmonie avec le vivant
En l’absence de contrôle externe, les marchés spéculatifs internationaux ont une propension naturelle à la surproduction car en cas de baisse des cours, les producteurs seront poussés à augmenter leur production pour ne pas perdre de revenu (ou pour rembourser leurs dettes). Cette augmentation de l’offre entraîne alors une poursuite de la baisse des cours, jusqu’à que la production devienne si peu rentable que les investisseurs s’en détournent.
A l’inverse, un système autonome n’est pas obligatoirement soumis à un impératif productiviste. En effet, fonctionner en circuit fermé implique de remettre en adéquation production et consommation à l’échelle locale. Si l’économie de plantation est soumise aux injonctions productivistes du marché et doit satisfaire une demande fluctuante, les systèmes autonomes sont caractérisés par une économie de la suffisance qui répond à des besoins bien définis.
Si l’on produit suffisamment pour nourrir la population, on peut éventuellement produire un léger excédent qui servira de revenu complémentaire ou de stock de secours (pour les produits non-périssables) en cas de catastrophe naturelle, mais on peut aussi et surtout choisir de ne pas produire davantage. Dans ce cas, les agriculteurs ne sont plus contraints d’exploiter leurs terres pour en tirer un rendement maximal, et ont donc la liberté de se passer des produits nocifs qui empoisonnent durablement les terres, l’eau et les corps. Devant l’ampleur des contaminations aux herbicides utilisés dans les champs de canne, comme l’atrazine et le diuron hier et le glyphosate aujourd’hui, mais aussi aux autres pesticides, aux nitrates et aux métaux lourds comme le cadmium, un changement radical de modèle agricole semble indispensable.
Une autonomie alimentaire totale est possible
En 2018-2019, l’île de la Réunion dédiait 87% de ses production végétales (mesurées en termes de protéines récoltées) à l’exportation, et importait 67% de ses denrées alimentaires, 54% de la nourriture pour bétail, et 57% de tous les fertilisants azotés utilisés sur les terres agricoles. Ces importations ont un coût important pour les agriculteurs et pour l’ensemble des réunionnais, d’autant plus qu’elles dépendent d’un nombre restreint d’acteurs, dont notamment le Groupe Bernard Hayot, et qu’elles sont soumises à une taxe supplémentaire, l’octroi de mer.
Malgré un début de diversification des productions végétales ces dernières années, le tableau actuel reste peu reluisant. L’autonomie alimentaire représenterait une véritable révolution pour l’agriculture réunionnaise. Des travaux scientifiques montrent qu’une autonomie alimentaire totale est matériellement possible d’un point de vue biogéochimique. Il s’agit donc avant tout d’un choix politique.
Afin de mettre en adéquation production et consommation, un scénario d’autonomie alimentaire crédible implique de développer les cultures de céréales (riz, maïs), de légumes racines et de légumineuses (grains). Etant donné la forte densité de population et la surface agricole limitée de l’île, ce développement se fera au dépens de la culture de la canne à sucre, dont l’emprise spatiale, 51,5% de la surface agricole utile en 2024, devra être divisée par 5.
En outre, étant donné les surfaces importantes nécessaires à la production de nourriture pour bétail, l’objectif d’autonomie alimentaire implique de diminuer par trois la consommation de protéines animales et de privilégier les protéines végétales notamment présentes dans les légumineuses.
Avec ou sans les pouvoirs publics, comment construire l’autonomie alimentaire ?
Si l’autonomie alimentaire est matériellement possible, quels sont les obstacles sociaux, économiques et institutionnels qui enferment l’agriculture réunionnaise dans l’héritage de l’économie de plantation ?
A l’heure où les investisseurs se désengagent de la production sucrière, ce sont les pouvoirs publics, qui soutiennent inconditionnellement la filière sous prétexte qu’il s’agit d’un pilier de l’économie locale. En réalité, il s’agit plutôt d’un colosse aux pieds d’argile, perfusé par d’importantes aides publiques sans lesquelles il s’effondrerait. En moyenne, la filière a reçu 154,1 millions d’euros d’aides publiques spécifiques par an entre 2022 et 2024, d’après la DAAF.
L’allocation de sommes importantes à la filière sucrière nuit au financement des autres filières agricoles. Sur la même période (2022-2024), les autres filières végétales n’ont reçu que 22 millions d’euros d’aides publiques spécifiques par an, alors que leur production (184 millions d’euros par an) est supérieure à celle de la filière sucrière (135 millions d’euros par an).
Etant donnée la forte précarisation des planteurs, ils s’extirperont difficilement seuls de la situation actuelle. Leur dépendance aux aides publiques rend une réorientation de celles-ci indispensable à tout changement de modèle agricole. L’accompagnement global (technico-économique, administratif et financier) des agriculteurs dès leur installation et/ou leur conversion est une des priorités du Plan Stratégique Global du collectif Oasis Réunion, qui milite « pour une alimentation et une agriculture 100% bio, locales, paysannes, en autosuffisance, pour tous au juste prix. »
Toutefois, au vu de la longue histoire du soutien de l’Etat à la société de plantation, il convient de ne pas se faire trop d’illusions. Etant donné le manque de soutien public à l’objectif d’autonomie alimentaire, celui-ci ne se réalisera pas sans une profonde solidarité entre les différents acteurs.
Pour construire un système alimentaire autonome, producteurs et consommateurs doivent donc s’organiser collectivement pour créer des liens de proximité, d’échange et de solidarité. En s’opposant aux comportements individualistes qu’un système compétitif nous pousse à adopter, la lutte pour l’autonomie alimentaire s’affirmera alors politiquement comme une manière de déserter le capitalisme. Cela me rappelle les paroles d’une chanson réunionnaise bien connue, toujours d’actualité presque quarante ans plus tard :
« Dann in foré, si in bout la ter néna plantèr,
Trann ral méné la mizèr.
Akoté mem, néna l’argen pou gaspillé,
Pou bouch lo zié Réyoné.
Wa nou di nou koz,
Mé nou gaingn pa fé rien.
Oté marmay donn la min pou nou gaingn bien war domin. »
(Bibizako, Baster)
Paul Dérand
Sources:
https://tereos.com/fr/nos-actualites
https://data-bourse.lefigaro.fr/matieres-premieres/Sucre/SUC-MP
https://www.zinfos974.com/on-doit-rentrer-dedans-les-planteurs-veulent-entrer-au-capital-de-tereos
https://daaf.reunion.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/20250923_memento_2025_internet.pdf
https://www.pappers.fr/entreprise/les-sucreries-de-la-reunion-850509332
https://datalegal.fr/entreprises/850509332
https://www.safer-reunion.fr/l-histoire
https://www.eaureunion.fr/fileadmin/user_upload/Chroniques/2024/24.05.17_CHRONIQUES_de_L_EAU_137.pdf
https://link.springer.com/article/10.1007/s10113-024-02226-3
https://www.opmr.re/wp-content/uploads/2025/01/Rapport-GT-transparence-VD1.pdf
https://www.oasis-reunion.bio/manifeste
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