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L’Art déco se réinvente sous les tropiques

Ce mercredi matin, nous nous sommes rendu au musée des arts décoratifs de l’océan Indien (MADOI) pour une visite guidée de la toute nouvelle exposition « Les années art déco à La Réunion, le mobilier de 1930 à 1950 ». Sur le chemin pour le musée, nous admirons la vue sur les montagnes qui surgissent derrière la ville de Saint-Louis, impatients de découvrir une autre facette de l’histoire de l’île à travers son mobilier artisanal, vestige de la période art déco.

Ni tout à fait européen, ni totalement local, l’art déco réunionnais échappe aux définitions. Introduit dans les années 1930, aujourd’hui en partie oublié mais mis en lumière pour une durée de 10 mois au musée des arts décoratifs de l’océan Indien.

L’entrée du musée avec l’affiche de l’exposition.
L’espace extérieur, suite de l’exposition intérieure.

Une définition floue et multiple

Aurélie Lauret, en charge de nous accompagner pour cette visite, explique qu’à La Réunion, l’art déco raconte une autre histoire, celle d’une modernité importée et adaptée au contexte local. Cette exposition a pour but de montrer que l’art déco ici, sur l’île, n’est pas une simple déclinaison du style européen mais une réinterprétation locale façonnée par le passé colonial. Mais aussi par les contraintes matérielles de l’époque et les savoir-faire insulaires. 

À première vue, l’art déco évoque les salons parisiens, les paquebots luxueux ou encore les grandes expositions internationales de l’entre-deux-guerres. Pourtant, ce mouvement esthétique raconte quelque chose de différent qu’en métropole. Un style importé, certes, mais transformé par son territoire d’accueil.

Premier panneau de l’exposition.
Un aperçu du début de l’exposition.

L’exposition présentée au MADOI propose justement de déconstruire cette idée d’un art déco uniforme. Né en France dans les années 1920, le mouvement se caractérise par sa capacité à absorber des influences variées, une qualité essentielle pour comprendre son implantation dans l’océan Indien.

Du luxe parisien à l’île coloniale

En métropole, l’Art déco s’impose comme un style du faste et de l’innovation, notamment après l’Exposition internationale de 1925 à Paris qui a attiré des millions de visiteurs. Mais à La Réunion, son arrivée coïncide avec une période de reconstruction et de transformation, à l’ère de l’industriel.

Dans les années 1920, l’île est fragilisée par la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole. Les années 1930 marquent un tournant, l’administration coloniale lance une politique de modernisation développant des routes et des nouvelles infrastructures. L’ouverture de la route de Cilaos en 1932, par exemple, désenclave le cirque et favorise l’essor du tourisme thermal.

L’église Notre-Dame-des-Neiges à Cilaos, vestige de la période art-déco.
Différents bâtiments influencés par le mouvement art-déco.

Symbole de cette ambition, l’ancien hôtel des Thermes de Cilaos, aujourd’hui à l’abandon mais en projet de réhabilitation, incarne cette nouvelle architecture. Grandes ouvertures, terrasses aérées, monumentalité et une réflexion hygiéniste sont les mots d’ordre du mouvement art déco. Terminé l’ornementation chargée, c’est le confort qui prime désormais. La lumière, la ventilation et les grands espaces sont la nouvelle tendance. 

Un art déco du quotidien : le mobilier

Des ébénistes comme Arcadius Mézino travaillent essentiellement sur commande à partir de modèles vus dans des catalogues ou inspirés d’objets importés. Mais faute de matériaux précieux ou de techniques industrielles, ils réinterprètent les formes avec les ressources disponibles sur l’île, en particulier le bois. L’art déco gagne en sobriété.

Les lignes caractéristiques du mouvement comme la symétrie, la géométrisation et l’épuration, sont maintenant présentes et se traduisent de manière plus simple. Les chaises, par exemple, abandonnent les ornements surchargés du siècle précédent pour privilégier des dossiers stylisés, parfois décorés de motifs géométriques ou floraux simplifiés. Aurélie explique « l’ornement ne disparaît pas, il se déplace dans la structure même du meuble».

Chaise en cannage.
Affiche des ébénistes de la Réunion.
Affiche du premier paquebot à effectuer la transatlantique.

Le cannage, technique introduite bien avant par les échanges commerciaux de la Compagnie des Indes, devient un élément central. Adapté au climat tropical, il permet une meilleure ventilation et remplace les tissus trop chauds. Ce savoir-faire trouve dans l’art déco un nouveau mode d’expression, mêlant tradition et modernité.

Autre symbole de cette évolution, le guéridon et la table basse. Leur apparition marque un changement dans les modes de vie avec des assises plus basses et un rapport plus informel à l’espace « domestique ». Ces meubles deviennent essentiels, souvent à plusieurs plateaux, jouant sur les hauteurs, les contrastes de bois ou les formes (tripodes, quadripodes).

Modèle de guéridon quadripode.
Modèle de guéridon tripode.
Modèle de guéridon tripode.

Certains modèles témoignent aussi d’influences indirectes des grands noms européens comme Jacques-Émile Ruhlmann, notamment dans les pieds fuselés ou les proportions. « Mais ces références sont rarement conscientes » m’explique Aurélie, « elles passent par des intermédiaires comme les catalogues ou les objets importés et sont ensuite librement interprétées ».

Du mobilier aux villes : une adaptation totale

Dans l’architecture, la logique est similaire. Les formes géométriques, les rythmes de façade ou les ouvertures caractéristiques de l’art déco sont réinterprétés à une échelle souvent plus modeste. À Cilaos, certaines maisons privées, comme la maison Soledad, aujourd’hui reconnaissable à sa façade rose, reprennent ces codes avec simplicité. Bow-windows, symétrie et jeux de volumes sont présents. À Saint-Louis, d’autres habitations s’inspirent directement de bâtiments publics de l’époque.

Le fameux seau à glace.
Le mobilier moderne.

Même des villes moins valorisées aujourd’hui, comme Saint-Joseph, furent autrefois des pôles de modernité, avec hôpital, gendarmerie ou équipements publics à la pointe pour l’époque.

Une modernité visible mais fragile

« Contrairement à l’Europe, où l’art déco a laissé un patrimoine abondant, La Réunion conserve un corpus limité » nous dit Aurélie. En effet, de nombreux bâtiments ont disparu, victimes des cyclones. Il reste néanmoins des témoins comme à Saint-Denis, chef-lieu de l’île, plusieurs édifices subsistent mais aussi à Saint-André ou Le Tampon. Des écoles, des mairies ou encore des monuments aux morts construits dans les années 1930-1940 traduisent cette ancienne volonté de modernité.

Panneau sténographique.
Recomposition d’une chambre de femme.
Panneau scénograpahique.

Parmi eux, l’école Ambroise Vollard ou l’école Hegesippe Hoareau et d’anciennes infrastructures administratives sont les restes d’une architecture plus résistante, pensée notamment pour faire face aux cyclones. Le béton fait son apparition, marquant une rupture avec les constructions plus anciennes.

Okeana Hertkorn

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A propos de l'auteur

Okeana Hertkorn

Okeana arrive à Parallèle Sud en tant que volontaire du service civique pour participer aux missions d'éducation aux médias et à l'information. Architecte de formation, elle s'investit aujourd'hui dans le journalisme.

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