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Comment comprendre que la France se soit officiellement abstenue le 25 mars 2026 de voter sur la résolution de l’ONU de reconnaissance de l’esclavage comme « plus grave crime contre l’humanité » ?

QUATRIÈME ÉPISODE

Et cela, alors que nous nous apprêtons à célébrer le 10 mai, Journée nationale des mémoires de la traite et de l’esclavage et de leurs abolitions, instaurée en 2006, en mémoire du jour de l’adoption de la loi Taubira1 et dans une indifférence générale et un silence médiatique notable. Cette position choquante de la France nous pose la question de la conformité de ce choix avec nos principes républicains et le devoir de mémoire que nous affichons et défendons jusque dans nos lois.

1Loi de 2001 qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité La résolution de l’Assemblée générale des Nations unies qui qualifie la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » a été adoptée le 25 mars 2026 par 123 voix contre 3 et 52 abstentions. Les trois pays ayant voté contre sont l’Argentine, Israël et les États-Unis. La France fait partie des abstentionnistes tout comme les autres membres de l’Union européenne.

Christiane Taubira et « Le Cri, l’Écrit », sculpture commémorative de l’abolition de l’esclavage par le plasticien Fabrice Hyber, dans les Jardins du Luxembourg à Paris ©DR Outremer 360°
1 Loi de 2001 qui reconnaît l'esclavage comme un crime contre l'humanité La résolution de l'Assemblée générale des Nations unies qui qualifie la traite transatlantique de "plus grave crime contre l'humanité" a été adoptée le 25 mars 2026 par 123 voix contre 3 et 52 abstentions. Les trois pays ayant voté contre sont l'Argentine, Israël et les États-Unis. La France fait partie des abstentionnistes tout comme les autres membres de l'Union européenne.

Comment comprendre que notre société méconnaisse autant son propre passé ? D’autant que l’histoire de l’esclavage à la Réunion et celle de son abolition est complexe, et marque encore collectivement notre identité actuelle

  • Alors que la Loi Taubira, stipule dans son article 2: « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. ».
  • Alors que de nombreux chercheurs, universitaires, historiens, par leurtravail acharné ont abouti à la publication de nombreux ouvrages et à l’organisation de conférences sur le sujet de l’esclavage.

Comment comprendre que l’histoire de La Réunion reste méconnue et ne soit pas systématiquement enseignée dans les établissements scolaires de l’île au XXIème siècle ?
Convaincue que « qui ne connait pas son passé n’a pas d’avenir », la fédération de la Libre Pensée de La Réunion poursuit sa série d’articles retraçant l’histoire de La Réunion.

Dans l’épisode précédent, nous avons rappelé comment la première abolition de l’esclavage, décidée par la Première République en 1794, n’avait pas été appliquée du fait de l’opposition des propriétaires esclavagistes jusqu’à ce que Napoléon rétablisse l’esclavage, dès son accession au pouvoir en 1802. L’abolition définitive de 1848 n’a pas non plus été un chemin sans obstacle.

Nous revenons ce mois-ci sur : le 20 décembre 1848.

Le contexte de 1848 : Une conjonction de nécessités pour l’abolition.

Le courant philosophique et politique abolitionniste

Le Siècle des Lumières, à partir de 1715, va faire naître un mouvement littéraire, philosophique et artistique dont l’abolition de l’esclavage est l’une des principales revendications. On y trouve Rousseau, Voltaire, Diderot, Condorcet, l’abbé Grégoire… deux poètes réunionnais, Evariste de Parny et Jean-Antoine Bertin. Cette agitation intellectuelle n’est également pas de nature à rassurer les colons.

Les colons vont ainsi apprendre que les États-Unis ont procédé à des abolitions au cours des années 1777,1781 et 1784. En France, la déclaration des droits de l’homme en 1789 change également la conception politique des autorités sur les droits humains.

L’interdiction de la traite

La fin officielle de la traite aux États-Unis, en Angleterre (à l’île Maurice en 1835) et en France (interdiction de la traite en 1817, renforcée en 1831) prive les colons d’accès direct à un renouvellement de la main d’œuvre d’esclaves. Pour pallier cette difficulté, commence alors l’engagisme avec l’Inde et la Chine notamment.

Ainsi, la conséquence de l’arrêt officiel de la traite, conduit à une main d’œuvre vieillissante d’esclaves qui devient de plus en plus une charge plutôt qu’un profit pour les colons. Les « gros colons » comprennent que l’esclavage n’est plus adapté et qu’un autre mode d’exploitation économique doit être mis en place.

La mise en place du capitalisme « moderne »

Le développement du machinisme offre la possibilité pour les grands propriétaires terriens de refonder l’organisation du travail sur leur exploitation. La machine à vapeur et les nouvelles méthodes d’extraction du sucre permettent d’exploiter encore davantage la culture de la canne à sucre.

Une nouvelle organisation s’impose. Les usines sucrières se multiplient et s’industrialisent. Progressivement, les riches colons deviennent des « usiniers ». Ils accompagnent le mouvement économique de mise en place d’un capitalisme « moderne ».

Ces progrès techniques permettent d’augmenter la production de la canne. Ils offrent aux plus riches colons la possibilité de développer leur exploitation. Pour cela ils ont besoin d’une main d’œuvre plus importante afin d’alimenter leurs usines.

L’esclavage comme mode d’exploitation économique a fait son temps et devient inadapté aux besoins des nouveaux capitalistes. 

L’opposition des esclaves et la peur exacerbée des colons

Les esclaves constituent la principale richesse des esclavagistes, ce sont des « outils » à leur service dans toutes les activités de l’habitation : dans les champs et pour les travaux domestiques. Pour cela il leur faut des esclaves obéissants, travailleurs, soumis. Dans les plantations, on observe une opposition de plus en plus conséquente des esclaves à leurs conditions Les signes de protestation des esclaves sont multiples : marronnage, incendies, vols, pillages, suicides (voir détails sur les conditions de vie des esclaves – plus bas).

Ils vont se révolter chaque fois qu’ils le pourront en fomentant plusieurs soulèvements dont le plus important est celui de la révolte de Saint-Leu des 8 et 9 novembre 1811. Le roman historique de Sudel Fuma « La Révolte des oreilles coupées » donne des indications précises sur la préparation du soulèvement. Il nous indique aussi la violence avec laquelle les représailles sont exercées par les forces coloniales : pendaisons publiques pour l’exemple, avec exposition des cadavres organisées dans différentes communes. Les esclavagistes prennent de plus en plus peur d’autant qu’ils pensaient que jamais un noir n’oserait agresser physiquement un blanc. S’installe chez les maîtres un sentiment de peur permanente.

Pourquoi fête-t-on le 20 décembre et non pas le 27 avril 1848 ?

Décret du gouvernement provisoire sur l’abolition définitive de l’esclavage dans les colonies datant du 27 avril 1848. Archives nationales BB-30-1125-A-296.

L’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies est proclamée à Paris le 27 avril 1848 par Victor Schoelcher ministre de la Marine et des Colonies, sous la IIe République. Aux Antilles, la plus grande proximité des îles par rapport à la France, permet aux esclaves de s’en saisir rapidement et ils réussissent à imposer l’abolition immédiate. Celle-ci aura lieu dès le 22 mai 1848 pour la Martinique et le 27 mai pour la Guadeloupe. À la Réunion les délais seront bien plus longs : c’est l’émissaire du gouvernement Sarda Garriga, qui est nommé le.7 mai 1848 Commissaire de la République de mettre en œuvre l’abolition de l’esclavage sur l’île de la Réunion.

Médaille suffrage universel et abolition de l’esclavage ©Paris Musées – Musée Carnavalet / CC0

Mais un circuit très spécial sera prévu pour son déplacement en bateau qui se fait habituellement en 3 mois 1/2 : il mettra un mois de plus ! Il ne débarque à Saint-Denis que le 14 octobre. Grâce à sa proximité avec les gros colons, pour beaucoup francs-maçons comme lui, il les convainc aisément du bien-fondé de la mise en œuvre de l’abolition, leur faisant accepter l’abolition aux 62000 esclaves. Lors de sa tournée dans toutes les villes de l’île, il reçoit un accueil chaleureux et enthousiaste des esclaves, qui le considèrent comme leur libérateur.

Il ne signe donc l’application du décret d’abolition que le 18 octobre 1848 pour une entrée en vigueur le 20 décembre 1848. Ce délai de deux mois, d’octobre à fin décembre est important pour que la coupe de la canne continue. La proclamation du 20 décembre 1848 (voir ci-contre) prononcée dans les jardins du gouverneur éclaire le positionnement de Sarda Garriga en faveur des intérêts économiques des anciens esclavagistes qui restent les maîtres de la colonie et demeurent les principaux bénéficiaires économiques de l’abolition. Le discours d’annonce, bien que prononcé devant une foule de plus de 62 000 esclaves rassemblés dans les jardins du gouverneur, aujourd’hui jardins de la préfecture sera par ailleurs surnommé « le discours de l’humiliation ».

L’abolition est-elle une véritable libération ? Quelles sont les conditions économiques et réglementaires du décret d’abolition pour les esclaves ?

Le décret d’abolition stipule :

– l’obligation de signer un contrat de travail,

– l’interdiction du vagabondage

– et une incitation à continuer à travailler pour son ancien propriétaire.


Allégorie de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, 20 décembre 1848. Alphonse Garreau. Vers 1849. Huile sur toile.© RMN-Grand Palais (musée du quai Branly – Jacques Chirac)
Sarda-Garriga tient d’une main le texte officiel libérant les esclaves immédiatement et de l’autre main il montre les instruments de travail.

Quant aux droits politiques de citoyen français pour les nouveaux libres, Sarda Garriga, craignant « qu’un homme, une voix » ne donne un net avantage aux anciens esclaves, beaucoup plus nombreux, les dissuade de s’occuper de la marche politique de la colonie, en appuyant les campagnes racistes et discriminantes menées par les colons contre eux : « Vous avez le droit d’élire, de nommer deux représentants qui doivent aller représenter la colonie en France. Mais vous êtes libres depuis peu de temps, vous êtes nés d’hier: comment découvrirez-vous, dans ce monde fort nouveau pour vous, deux hommes honnêtes et capables. Si vous les connaissez, nommez-les. Mais si vous ne les connaissez pas, consultez ceux de vos patrons, qui sont bons pour vous. Si vous n’avez pas confiance en eux, consultez les autorités qui me représentent dans le quartier, le maire, le juge de paix. Mais si vous vous méfiez des uns et des autres, et si les candidats dont on vous parlera ne vous sont pas connus, abstenez-vous, ne votez pas, rester tranquilles dans vos ateliers » !!

Concernant les colons l’article 5 du décret du 27/04/1848 prévoit : « L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. »

L’application de cet article permettra que les esclavagistes des quatre colonies perçoivent 126 millions de francs/or soit 27 milliards d’euros actuels dont 5 milliards pour les colons de la Réunion. Dans le même temps, les « petits » propriétaires d’esclaves sont laissés pour compte, marginalisés et se réfugient très souvent dans les Hauts dans des situations misérables. Ces dispositions scandaleuses d’indemnisations exclusivement réservées aux esclavagistes et les freins mis à l’expression politique des anciens esclaves n’expliquent-t-elles pas le silence qui sera organisé par les autorités pendant les 100 ans qui suivront l’abolition ?

Le sort des esclaves et les résistances

Comme évoqué plus haut, les résistances des esclaves face à leurs conditions de vie et de travail ont largement contribué à faire avancer l’idée de l’abolition.

Les esclaves n’acceptent pas leurs conditions et résistent de toutes les façons possibles. Parce qu’ils aspirent à la liberté, arrachés à leur terre de Madagascar, d’Afrique, de l’Inde… hommes libres ou prisonniers dans leur pays d’origine ils seront capturés ou vendus à des négriers, flibustiers ou pirates et seront emmenés par milliers dans les colonies pour servir les maîtres dans les « habitations ». Leurs conditions de transport en « bateau négrier », de vie, de travail… sont abominables : travail forcé, sous-nutrition, violence corporelle, sexuelle, morale, punitions atroces pour l’exemple (coups de fouet, coupe du poignet, oreille coupée, séparation des femmes et des maris voire des enfants,).

La pratique du marronnage

Comme dans beaucoup d’autres pays du monde où il y a l’esclavage, les esclaves vont donc fuir l’habitation, se réfugier dans la forêt très dense et d’accès difficile. Le marronnage va revêtir plusieurs aspects : soit une fuite solitaire qui s’accompagne souvent d’un retour chez le propriétaire car les conditions de vie dans cette nature sauvage sont très difficiles, soit une fuite définitive avec une organisation collective dans des campements comprenant plusieurs centaines de personnes avec mise en place de chefs et de règles. Pour les esclavagistes, tout esclave qui part en marronnage constitue une perte financière. S’organisent alors, financées par les colons, des chasses aux marrons. Les « chasseurs » reçoivent des primes pour les capturer « morts ou vifs ». L’un de ses chasseurs est devenu d’ailleurs très célèbre ! C’est Mussard. Ces esclaves marrons vont donner leurs noms à des lieux célèbres marquant l’histoire de La Réunion : Cimandef, Mafate, le roi Phaonce, Cilaos… L’ampleur du marronnage est tel qu’en 1829 le nombre de marrons s’élève à 4403 individus

Crimes et délits : incendies, vols, pillages

Les esclaves vont mettre le feu dans les champs, dans les bâtiments et cette arme est redoutable car elle crée une peur permanente chez les maîtres. A cela s’ajoute les vols de bétail, les vols de blé, de maïs. Ces vols, incendies et pillages constituent pour les esclaves une forme de lutte contre les violences, les mauvais traitements, l’amélioration de leur quotidien et toujours la recherche de liberté.

Le suicide comme seul recours

Lorsque aucune autre option ne semblera possible, en situation de résistance extrême, à bout, certains esclaves se suicident, ne voulant plus subir les violences de tous ordres, les punitions horribles et le destin prédestiné pour leurs enfants. Ils se jettent des falaises, se pendent… et c’est, à chaque fois pour le maitre, une perte de main d’œuvre et donc de profit. C’est aussi pour lui une grande cause de peur et d’inquiétude. Le suicide est dû aussi au ressentiment nostalgique d’avoir été arraché de leur pays. Les esclavagistes sont extrêmement attentifs à cette mélancolie qui pousse certains esclaves à manger de la terre et dont le traitement infligé est l’imposition d’un masque de fer sur le visage de l’esclave malade.

Le collier d’esclave à Saint-Paul. © Collection personnelle


Prochainement, la Libre Pensée publiera une étude de Bruno N’Diaye, membre de la Commission Administrative de la FNLP sur « le rapport au colonialisme des républiques successives, de la première à la 5ème République ».

Pour la Libre Pensée de La Réunion, Jean Max Hoarau

Bibliographie :

Elie Pajot, Simples renseignements sur l’Île Bourbon. Ed 1887

Claude Wanquet, La France et la 1ère abolition de l’esclavage

Yvan Combeau, Prosper Eve, Sudel Fuma et Edmond Maestri. Histoire de la Réunion : « De la colonie à la région » Edition SEDES

Daniel Vaxelaire, L’histoire de La Réunion des origines à 1848. Ed. Orphie

Prosper Eve, Histoire d’une renommée. Ed.CRESOI

Yvan Combeau, Histoire de La Réunion. Edition Que sais-je ?

Gilles Gérard , Famille Mariy ou la famille esclave à Bourbon. Ed. L’Harmattan

Gabriel Gérard, Histoire de La Réunion. Au fil du temps. Ed. Azalées.

Sudel Fuma, L’abolition de l’esclavage à La Réunion.

Connaître et réfléchir sur l’histoire.

Cela permettra de revenir sur les événements historiques marquants à La Réunion et dans les colonies : du début du peuplement, l’esclavage jusqu’à nos jours.

La Libre Pensée de la Réunion a décidé de publier sur Parallèle Sud un article par mois pour faire connaitre l’histoire de La Réunion qui apparait insuffisamment enseignée et donc connue. 

Ces articles n’ont pas vocation à se substituer au travail essentiel des historiens mais s’inscrivent dans une démarche de vulgarisation des connaissances pour mieux en comprendre les enjeux actuels.

Tout ce qui contribue à mieux comprendre le monde et la société dans laquelle on vit doit être encouragé et développé.

« Un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir ! »

En faisant sienne cette maxime attribuée à Winston Churchill, la Libre Pensée de la Réunion entend ainsi contribuer aux efforts de ceux qui veulent faire connaître l’histoire du peuple réunionnais, aider à réhabiliter les mémoires et à surmonter les obstacles au développement de l’île par la mise en valeur des catégories sociales historiquement laissées  pour compte.

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A propos de l'auteur

LibrePensee974

Fédération de la Réunion de la FNLP (Fédération Nationale de la Libre Pensée) fondée en 1848. Attachée à la défense des grandes lois de libertés, individuelles et collectives et à la laïcité : lois pour l'école publique (1882... 1886), liberté syndicale (1884), liberté d'association (1901), liberté de conscience et de culte (1905). Parmi les grands pionniers de la Libre Pensée : Victor Hugo, Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Francis de Pressensé...

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