KOZÉ LIBRE
La manœuvre coloniale et néocoloniale qui se croit encore aujourd’hui toute légitime à diriger continue de peser dans les esprits et dans les institutions. Nous avons peur parce que les réseaux existent, peur parce qu’ils surveillent, ils jugent dès qu’on détak la langue, dès qu’on ose parler et exprimer ce qu’on vit. Et parfois, le Réunionnais lui-même, par manque de confiance, par peur héritée de siècles de domination et de mépris, finit par se taire. « L’île a peur » P. Eve … mais cette peur, c’est aussi nous ici, collectivement, qui devons apprendre à la dépasser. Ceci passe notamment par la Connaissance.
Parler d’ouverture, d’art sans frontière et de mélange culturel, c’est une belle idée. Mais à La Réunion, on ne peut pas parler de culture, d’identité ou de spiritualité sans rappeler le contexte historique profond de l’île : l’Esclavage, l’Engagisme, le Colonialisme et, aujourd’hui encore, certaines formes de néocolonialisme et de l’héritage colonial qui continuent à produire des inégalités sociales, culturelles et symboliques.
Dire que « l’art n’a pas de frontière » est important. Mais encore faut-il reconnaître que la culture réunionnaise et celles des anciennes colonies ont longtemps été méprisées, interdites ou réduites à de la folklorisation. Pendant des décennies, les savoirs populaires, les croyances, les langues et les pratiques spirituelles et cultuelles héritées de toutes nos nations, nout bann gramoun, ont été regardés comme “inférieurs” par le regard colonial.
L’héritage colonial demeure hélas profondément présent ancré dans certaines mentalités et dans certaines institutions. Il faut assimiler, déculturer, acculturer, parce que toute puissance coloniale cherche à dominer : dominer les territoires, mais aussi les imaginaires, les langues, les pratiques culturelles et les façons de penser. Cette logique a laissé des traces profondes dans notre société.
Ce sont nos anciens qui ont porté la mémoire, la douleur et la dignité de ce peuple. Oui, il faut le dire : nos ancêtres ont chanté leur souffrance, leur résistance et leur humanité. Et de cette histoire est né le maloya. Merci à eux.
Cette histoire est là. Bann boubou lé pa fini fermé. Il faut guérir de cela collectivement.
Le maloya n’est pas simplement une musique ou une image touristique destinée aux affiches et aux événements culturels. Le maloya est une mémoire vivante. Une mémoire de souffrance, de résistance et de transmission. Il est né dans les plantations, porté par les descendants d’esclaves et d’engagés. Longtemps interdit, surveillé et méprisé parce qu’associé à la contestation sociale et à la liberté d’expression du peuple esclave réunionnais, il a survécu d’abord ankasshièt : dans les familles, les kabars, les services cultuels, la kour et les réunions discrètes, grâce aux anciens et aux militants culturels. MERCI à eux aussi.
Aujourd’hui, beaucoup utilisent le mot “maloya” partout : pour vendre, communiquer, faire tendance ou se donner une image “authentique” ou “racine”, sans forcément en connaître et vouloir connaitre les fondements spirituels, historiques, culturels et sociaux.
Le problème n’est pas l’ouverture culturelle. La Réunion a toujours été une terre de rencontres, de respect, de partage. Le problème commence quand l’ouverture devient un prétexte au manque de respect, à l’appropriation superficielle ou à l’effacement du sens profond de ce que nous sommes.
À force de mettre le maloya “à toutes les sauces”, on finit par vider cette culture de son âme. Ce n’est pas parce qu’on est célèbre, médiatisé ou validé par certaines institutions qu’on connaît réellement le maloya. Ce n’est pas parce qu’on chante dessus, qu’on joue du roulèr ou qu’on passe à la télévision qu’on maîtrise son histoire, ses codes, ses racines, ses douleurs ou sa dimension sacrée.
Beaucoup parlent du maloya sans avoir pris le temps d’écouter les anciens. Pourtant, ces anciens sont là. Ils portent encore cette parole, cette mémoire, cette oralité qui constitue notre socle. Comprendre le maloya demande du temps, de l’humilité, de l’apprentissage, de l’écoute et du respect. Avant de se proclamer défenseur de la culture réunionnaise, (d’ailleurs aujourd’hui, où sont ces grands artistes réunionnais « engagés » ?) il faudrait déjà apprendre ce qu’est réellement le maloya : non pas un outil de populisme culturel ou de communication, de clientélisme mais une pratique de mémoire, de résistance et de transmission. Ce n’est pas un simple décor artistique ni un simple symbole qu’on utilise selon les tendances du moment.
Il faut aussi avoir le courage de parler de certaines institutions d’apprentissage de la musique — y compris celles qui prétendent enseigner les musiques réunionnaises.
Voilà comment se passent certains jurys d’examen ici, par exemple au CRR (conservatoire à rayonnement régional) : un jury venu du ministère arrive pour seconder la direction de l’établissement lors des validations de diplômes en musique réunionnaise. J’ai vu, par exemple, un directeur de conservatoire arriver le mercredi et devenir président du jury de musiques réunionnaises le vendredi. Bien entendu, ce monsieur ne connaissait pas le fonctionnement de notre musique et de notre culture. La formation locale est donc faussée.
Jel’ai vécu.
Nous ne sommes pas uniquement dans le « do ré mi fa sol ». (Que j’aime, je respecte et que j’écoute). Nos musiques portent aussi des quarts de ton, des huitièmes de ton, et d’autres encore, des constructions rythmiques et mélodiques issues de notre pluralisme culturel : narlgon, cithare, piano, bob, violon etc. y sont présents et tant d’autres, héritages de ce pluralisme.
Oui, certaines personnes maîtrisent parfaitement la musique classique, et cela mérite le respect. Mais connaissent-elles la polka, la scottish, les romances que nos grands-mères et arrière-grands-mères chantaient et dansaient ? Valoriser notre culture et bien la transmettre.
Même constatation pour certains conseillers aux études de cette institution fraîchement débarqués, qui prétendent parfois évaluer ou structurer des pratiques culturelles qu’ils découvrent à peine. Ce qui est grave c’est qu’ils évaluent, ils notent nos élèves.
Le plus grave, c’est que nous applaudissons cela. Nous finissons par accepter que d’autres définissent à notre place ce que nous sommes.
Et il faut aussi poser des questions de fond : pourquoi, en 41 ans d’existence, cet établissement n’a-t-il jamais formé ou nommé un directeur ayant appris ici et vivant ici ? Pourquoi n’existe-t-il pas, en son sein, de véritable ensemble permanent dédié aux musiques réunionnaises ? L’orchestre symphonique lui existe depuis 40ans.
Même situation dans certains milieux médiatiques ou politiques : beaucoup parlent du maloya sans maîtriser notre oralité, sans comprendre la profondeur culturelle, spirituelle et historique de cette musique. Du faire-semblant.
Et pendant ce temps, certains artistes sont “adoptés” parce qu’ils correspondent à une image valorisante, médiatique ou institutionnelle, alors même que les fondements du maloya sont ignorés.
Alors oui, il faut poser la question : comment une musique porteuse de valeurs, d’existence de transmission et de vérité populaire a-t-elle pu devenir parfois une musique galvaudée, superficielle, noyée dans le paraître, le m’as-tu-vu et la logique de mondialisation culturelle ?
Est-ce cela, l’art ?
Est-ce cela, respecter un peuple et son héritage ? Et qu’on soit clair : il n’y a ni racisme ni amertume dans ce texte. Il y a une parole d’histoire, de vigilance, de mémoire et de partage. Une volonté de rappeler que l’ouverture culturelle ne peut pas se construire sur l’oubli, la superficialité ou l’effacement des réalités historiques réunionnaises.
Ce n’est pas parce que nos productions culturelles n’ont pas toujours été protégées par des copyrights ou par des institutions juridiques que chacun a le droit de piétiner ce que nous sommes. L’ouverture ne doit jamais signifier l’effacement de soi. Être un peuple ouvert ne veut pas dire accepter qu’on dénature, qu’on récupère ou qu’on instrumentalise une culture sans respect ni conscience.
Tant que La Réunion ne se regardera pas en face, tant qu’elle ne s’aimera pas pleinement elle-même, tant que les locaux joueront, comme le gouvernement, à faire les KOMANDÈR, elle continuera à subir des rapports de domination économique, culturelle et politiques hérités de la colonisation. Toujours présente. Et aussi ne tant que cette reconnaissance profonde n’existera pas, la question des inégalités restera centrale.
Car on ne peut pas parler de liberté artistique sans parler de justice historique, de transmission réelle et de reconnaissance sincère des cultures universelles.
Photo mise en avant : © Olivier Padre
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