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Une cohérence inattendue

Parallèle Sud nous a offert une plateforme pour présenter trois lieux emblématiques de Saint-Benoît qui annoncent, sans la révéler, une action autour du patrimoine bâti oublié dont le lancement est prévu le 10 juin. Les trois présentations, matérialisées par trois courts-métrages disponibles sur notre page Facebook, m’ont progressivement conduit à une cohérence inattendue entre ce patrimoine et la dimension sociétale et historique de notre île.

Mais revenons à notre dernière présentation sur les marines de Saint-Benoît.

Les marines de La Réunion, artères oubliées d’une île sans ports

Avant que La Réunion ne se dote de véritables infrastructures portuaires, un réseau de petits établissements côtiers assurait la vie économique de l’île : les marines. Aux XVIIIe et XIXe siècles, ces points de débarquement jalonnent le littoral ; ils constituent, pour chaque commune, la porte d’entrée et de sortie des marchandises et facilitent le transport des habitants (cf. encadré). Sucre, denrées, matériaux, tout transite par ces rivages souvent exposés aux vents et aux caprices de la mer.

Le règlement de la Police des ports et rades de la Colonie de 1853 en dénombre dix-sept sur l’ensemble de l’île. Pourtant, seuls trois ports — Saint-Denis, Saint-Paul et Saint-Pierre — étaient autorisés au trafic d’import-export. Pour toutes les autres communes, le système reposait sur le bornage, une navigation côtière à courte distance, et le batelage, un acheminement des marchandises depuis les navires mouillant au large jusqu’au rivage, à bord de chaloupes. Certaines, comme celle de Saint-Benoît pratiquaient le cabotage par lequel les bateaux se transportaient de Bourbon vers d’autres destinations comme les îles de la zone. Rappelons qu’il est impossible d’accoster « bord à quai ».

L’histoire des marines de Saint-Benoît, celle du Burgos, aujourd’hui connu sous le nom de Butor et celle du Bourbier, s’inscrit dans ce contexte.

Souvenir de l’île de La Réunion 1847, Antoine Roussin

La marine du Burgos

Avant 1752, le café du quartier de Saint-Benoît représentait un tiers de la production de l’île Bourbon. Son transport vers Saint-Denis se faisait par les terres, ce qui entraînait des délais importants en raison du manque d’infrastructures routières.

En 1751, Henri Hubert, commandant du quartier, demanda au nom des habitants la construction d’un magasin dans leur localité. Le 18 octobre 1752, le gouverneur Bouvet de Lozier proposa aux habitants la construction d’une jetée pour acheminer les denrées par voie maritime. Le Tort fut chargé de la construction, mais la jetée fut rapidement emportée par une mer déchaînée. Face à l’urgence d’exporter les productions de café qui s’accumulaient dans les magasins, Le Tort soumit un nouveau projet le 15 septembre 1762, accepté par le Conseil Supérieur le 1er octobre 1762, qui « autorise l’entreprise dudit pont volant, permet de le placer à l’endroit le plus convenable sur le rivage du Burgos pour l’utilité publique et promet de faire délivrer les cordages nécessaires autant que le service pourra le permettre. » (ADR – C° 1164)

La marine du Burgos (actuel quartier du Butor) – côte : Iconothèque Historique de l’Océan Indien2FI 11.9, Antoine Roussin

Il ne subsiste aujourd’hui que peu de vestiges de l’activité florissante qui animait autrefois la rive droite de la rivière des Marsouins. Seuls quelques noms de rues témoignent encore de l’importance de ce quartier, tandis qu’une fontaine — vestige d’un passé plus animé — servait autrefois d’abreuvoir aux animaux.

Toute cette animation s’est progressivement déplacée vers la rive gauche avec la construction de la marine du Bourbier, dont les travaux ont débuté vers la fin du XVIIIe siècle.

La marine du Bourbier

Les deux lithographies d’Antoine Roussin, reproduites ici, illustrent les deux marines en activité simultanée, leurs dates respectives confirmant leur coexistence avant et après 1848. De nombreux documents attestent du développement rapide de la marine du Bourbier. Un article du Mémorial Bordelais du 7 août 1850 mentionne la destruction de son pont par le cyclone de 1850. L’activité maritime a décliné progressivement, d’abord avec l’arrivée du train en 1882, puis avec la destruction définitive des infrastructures par un cyclone en 1904. Son originalité résidait dans le système d’acheminement des denrées pour l’exportation, qui glissaient le long d’un toboggan avant d’atteindre le pont-volant.

Nos recherches ont révélé que le camp des Noirs était situé près de la marine du Burgos, tandis que le camp des Engagés jouxtait celle du Bourbier. Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence géographique, mais d’un système d’exploitation délibérément organisé : la main-d’œuvre, servile ou contrainte, était logée sur place, disponible en permanence. Ces deux sites superposent des pierres visibles et des présences invisibles, englouties dans les fissures du temps.

En partant à la recherche de pierres, nous avons rencontré des hommes. Cette quête nous a permis de percer les silences, de déchiffrer dans un mur de pierres sèches la complexité d’une société façonnée par la contrainte et la souffrance, mais aussi par la résilience et le métissage. Une philosophie réunionnaise, endémique comme ses espèces les plus rares, qui ne trouve son épanouissement nulle part ailleurs.

Rendez-vous sur notre page Facebook pour découvrir le dernier film indice. Le 10 juin, sur Parallèle Sud, nous dévoilerons enfin notre projet — que vous avez sans doute déjà deviné.

Marc Munich, président de Somin Sarèt.

Une liaison maritime entre Saint-Denis et Saint-Paul

Auguste Billiard, dans Voyage aux colonies orientales, décrit cette navigation côtière : « On fait aussi en pirogue une partie du trajet d’entre Saint-Paul et Saint-Denis, en s’embarquant ou en débarquant à La Possession. C’est pour l’ordinaire de trois à quatre heures du matin qu’on part de La Possession. Cette navigation en pirogue, au pied d’un rempart escarpé, a toujours produit une impression singulière sur mon imagination, surtout pendant un beau clair de lune qui, par l’effet de la lumière et des ombres, fait voir les rochers sous les formes les plus hardies et les plus fantastiques : l’œil pénètre avec une agréable frayeur dans le profond encaissement des ravines. La pirogue court au-devant du soleil, prêt à se lever au moment où l’on débarque à Saint-Denis. » (pages 153-154)

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A propos de l'auteur

Somin Sarèt

Somin Sarèt a pour but de contribuer à la connaissance archéologique, culturelle et naturaliste du territoire de La Réunion, en particulier Saint-Benoît et de partager et diffuser ses découvertes, notamment par le biais de randonnées et de conférences.

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