KOZÉ LIBRE
Par qui et pourquoi l’île a-t-elle été peuplée ?
La Réunion était une île déserte. Aux origines, des financiers, des négociants, des armateurs français (je ne dirais pas « la France »), avec la complicité du pouvoir politique (la Compagnie des Indes), ont transporté dans l’île par bateaux entiers : d’abord des hommes et des femmes de France, les colons ; puis des hommes et des femmes d’Afrique et de Madagascar, les esclaves ; enfin, des hommes et des femmes de l’Inde et de Chine, les engagés.
Pour quoi ? Ces négociants, financiers et armateurs ont pratiqué cette politique pour se donner une main d’œuvre pour la production d’épices, de café, de sucre (selon les époques et leurs intérêts) dans une terre que personne n’occupait. Ce détail est important parce qu’il s’agissait de concurrencer les négociants, les financiers et les armateurs Anglais et Hollandais notamment. Ces derniers exploitaient les pays des « épices » d’Asie, qu’ils avaient conquis. Les Français, absents, se trouvaient démunis. Bourbon déserte leur offrait l’espace ; les colons, les esclaves et les engagés la main d’œuvre qui leur manquait.
La Réunion n’a pas été peuplée par des hommes et des femmes à la recherche d’espace nouveau pour répondre aux contraintes de la nature, à leurs goûts de l’aventure, à leurs besoins, à leurs intérêts. Elle a été peuplée, à l’origine, d’Européens, d’Africains et d’Asiatiques, que des financiers, négociants et armateurs Français ont emmenés dans l’île pour servir de main d’œuvre.
Les négociants, les financiers, les armateurs qui tiraient leurs profits du travail des colons, des esclaves et des engagés, ne vivaient pas à Bourbon. Ils vivaient dans des hôtels particuliers de Paris, de Saint-Malo, de La Rochelle, de Bordeaux ou de Port-Louis. Ils déléguaient des gouverneurs, des intendants et autres fonctionnaires pour diriger leurs affaires dans l’île. C’est comme cela et pour cela que Bourbon a été peuplé, à l’origine
Les habitants et les marrons ont construit le Peuple Réunionnais
A l’origine, ces puissances économiques de France, avec la complicité des pouvoirs politiques ont instauré dans l’île un monde officiel : le monde du
« Code Noir », le monde de « l’esclavage », le monde « colonial ». Un monde officiel qui se caractérise par l’entretien d’une fracture de la société réunionnaise : le « Code Noir » sépare le Blanc du Noir : « l’esclavage », le maître de l’esclave ; le monde colonial, « le citoyen » du « contre-nation ». Plus tard, s’ajouteront les fractures entre le national et l’autonomiste, le gros et le petit, le local et le zoreil.
Il ne s’agit pas de divisions contre lesquelles les Réunionnais pourraient s’organiser pour les supprimer. Ces divisions deviennent des fractures que le système politique de l’uniformité entretient pour demeurer l’arbitre et le maître. C’est Paris qui apprécie l’opportunité des évolutions et qui les met en œuvre. Ce monde officiel entend, en effet, toujours ainsi régenter à partir de Paris.
Pendant ce temps des « mondes officiels » successifs des premiers temps (qui ont eu le temps, quand même, de causer de graves dégâts et de permettre des crimes odieux) « habitants », marrons », yab, kaf, malbar, plus tard sinoi et zarab, ont construit un peuple. Ils ont construit un monde différent du modèle officiel, ils l’ont construit en ignorant les codes, les décrets et les lois des rois, de l’Empire et de la République. Ils ont construit un nouveau peuple.
En dépit des violences et des crimes (l’esclavage) du monde officiel, en dépit des révoltes des colons (Vauboulon) ou des esclaves (Saint-Leu), les hommes et les femmes des habitations et des marronages ont fait le Peuple Réunionnais. Ils l’ont fait dans le silence des exigences du quotidien : pour se comprendre (la langue créole), pour se cultiver (le chant, la danse, le séga le maloya, la romance), pour se nourrir (la cuisine), pour se loger (l‘architecture), pour la manière de pratiquer la religion, etc. Ce qui est à souligner, c’est que cette construction des hommes et des femmes d’Afrique, d’Asie et d’Europe, cette construction des colons, des esclaves et des engagés, ait abouti à l’unité d’un métissage Créole-Réunionnais. On ne dit pas assez cela. Même ceux qui sont pour l’émancipation de notre Peuple, sont souvent dans la logique de la fracture qui justifie l’uniformité nationale et justifie la centralisation du pouvoir politique parisien (maître et arbitre).
La principale caractéristique de l’identité réunionnaise, me paraît être le métissage d’Afrique, d’Asie et d’Europe. Ce métissage, en effet, aboutit à des réalités concrètes que veut ignorer la loi : en dépit du Code Noir, des blancs et des noirs s’aiment et procréent (dans la logique de la division on ne retient que les viols des maîtres). Dans chaque Réunionnais il y a l’Afrique, l’Asie et l’Europe ; dans la culture réunionnaise, dans la langue réunionnaise, dans la syntaxe et le vocabulaire français-réunionnais, dans la littérature réunionnaise, dans le séga, le maloya, la romance, dans l’architecture, dans la cuisine réunionnaise, il y a l’Afrique, l’Asie et l’Europe. « Naturalisés réunionnais », l’Africain devient kaf, l’Asiatique devient malbar ou sinoi ou zarab, l’Européen devient yab). Tout ce monde conserve néanmoins des liens avec les origines (des églises, des temples, des mosquées). Tout cela est offert à tout le monde : on trouve tout le monde dans les églises, dans les marches dans le feu, dans les mosquées et dans les pagodes. Tout cela constitue l’identité réunionnaise. Tout cela est incontestable. Et tout cela s’est fait en moins de trois siècles. Il y a eu un « vivre ensemble » et un « faire ensemble ».
C’est ça La Réunion ! La Réunion de not tout’ : kaf, malbar, sinoi, yab, zarab. Il faut bien comprendre que si nous ne disons pas qui nous sommes (collectivement), nous ne pourrons jamais être responsables de notre avenir et nous perdrons un après l’autre ce que l’on nous aura fait faire pour un profit qui n’est pas le nôtre. Il est urgent de mettre en l’air notre unité et de trouver les moyens de régler nos différends dans le cadre de cette unité, pour une Réunion qui soit notre Réunion.
Le Peuple Réunionnais n’est pas une fraction du Peuple Français, il est un Peuple Français. Ce que nous développerons dans le prochain « Journal ».
Pour terminer, on me permettra une citation de Paul Mazaka : « J’arpente les sentiers de mes origines et à chacun de mes pas se dévoilent l’Inde, l’Asie, l’Orient, l’Afrique, l’Europe. Ce parcours intérieur me révèle une vérité que nul ne peut nier, l’homme réunionnais porte en lui les gènes des cinq grandes civilisations du monde. »
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