KOZÉ LIBRE
Sully Fontaine, musicien, fondateur du Waki Band, lorkès an kuiv, et passeur du patrimoine musical réunionnais, en particulier le maloya et le séga, s’est entretenu avec Christophe David. Leur échange se présente comme un nouvel éclairage sur le débat de l’appropriation culturelle.
Cet entretien est né dans un contexte particulier. Depuis plusieurs mois, le monde culturel réunionnais est traversé par des débats passionnés autour de la légitimité, de l’identité et de ce que certains qualifient d’« appropriation culturelle ». Ces discussions, longtemps cantonnées aux réseaux sociaux, ont pris une nouvelle ampleur lorsqu’un débat télévisé consacré au Maloya a rapidement dérivé vers la question du supposé « privilège zorey ».
Dans ce débat, le « Zorey » était parfois présenté comme un néo-colonisateur ou comme celui qui aurait confisqué la parole et les institutions culturelles au détriment des Réunionnais. Ces prises de position, portées notamment par une partie d’une jeune génération militante, interrogent des questions bien réelles sur les rapports de pouvoir, l’histoire coloniale et la reconnaissance des héritages culturels. Mais elles risquent aussi d’enfermer une société profondément métissée dans des oppositions identitaires qui ne rendent pas justice à la complexité de son histoire.
La Réunion est née du croisement de peuples venus d’Europe, de Madagascar, d’Afrique, d’Inde, de Chine, des Comores et d’ailleurs. Son identité ne s’est jamais construite dans la séparation mais dans les rencontres, les circulations et les métissages. C’est précisément cette histoire longue, souvent méconnue, que Christophe David invite à redécouvrir au fil de cet entretien.
Car derrière les polémiques du moment, une question plus essentielle demeure : que savons-nous réellement des femmes et des hommes qui ont contribué à faire La Réunion ? Et, plus particulièrement, que connaissons-nous des racines malgaches qui irriguent en profondeur l’histoire, la langue, les croyances et les musiques de l’île ?
C’est pour répondre à cette interrogation que cette conversation a été engagée. Bien au-delà des controverses du présent, elle propose une réflexion sur la mémoire, la transmission et la manière dont une société créole peut continuer à construire son avenir sans renoncer à la richesse de toutes ses origines.
Au début des années 1990, Christophe David découvre La Réunion. Musicien et producteur venu de la France métropolitaine, il est frappé par les écarts de qualité entre les productions musicales locales. Cette interrogation va devenir le point de départ d’un long travail consacré au patrimoine musical réunionnais.
— Comment est née votre implication dans la musique réunionnaise ?
Christophe David — Tout est parti d’un étonnement. Quand je suis arrivé à La Réunion, vers 1994, je travaillais déjà dans la musique. J’avais enregistré des disques, je produisais des artistes, je venais d’un univers où les productions présentaient un niveau relativement homogène. Ici, j’ai découvert tout autre chose.
On pouvait voir, presque à la suite, un clip réalisé avec très peu de moyens — parfois franchement médiocre — puis tomber sur une œuvre comme « Donn doulér » (chanson de Ti-Fock), d’une qualité exceptionnelle, presque avant-gardiste pour son époque. Cette différence m’a intrigué. Je ne comprenais pas comment un même territoire pouvait produire des réalisations aussi contrastées.
Je me suis alors demandé d’où venait cette histoire musicale. J’ai cherché des livres pour comprendre. Je n’en ai trouvé qu’un seul, celui de Jean-Pierre Laselve. Malheureusement, il était déjà épuisé. J’ai rencontré son auteur, qui m’a expliqué qu’il n’en restait plus aucun exemplaire. Je me suis dit : s’il n’existe plus de livre sur cette histoire, alors il faut en écrire un autre.
À l’époque, ce n’était pourtant pas mon métier. Je travaillais dans la publicité. Rien ne me destinait à devenir passeur de mémoire. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Bernadette Ladauge. Ensemble, nous avons entrepris d’écrire « Chansons Lontan », un ouvrage consacré aux grandes figures de la chanson réunionnaise. Grâce à ce projet, j’ai découvert des artistes extraordinaires : Jules Arlanda, Maxime Laope et beaucoup d’autres. J’entrais dans un univers dont j’ignorais presque tout quelques mois auparavant.
— Ce livre débouche rapidement sur un événement important...
— Oui. Nous avons décidé d’organiser un grand concert au Barachois. À l’époque, tout le monde me disait que c’était une erreur. On m’expliquait que le Séga n’intéressait plus personne, que cette musique appartenait au passé. Les jeunes écoutaient autre chose : le Maloya connaissait un nouvel essor, de nouveaux groupes apparaissaient, Ravan était au sommet de sa popularité. Beaucoup pensaient que le Séga était définitivement relégué au rang de musique ancienne.
J’ai pourtant maintenu le projet. Le soir du concert, près de quatre mille personnes étaient réunies devant la scène. Ce fut un véritable choc. Le concert a été retransmis par RFO et, à partir de ce moment-là, quelque chose s’est remis en mouvement. Je me souviens surtout de la réaction de Jules Arlanda. Je suis allé le revoir après le concert. Il m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée : « Grâce à toi, les gens recommencent à me dire bonjour dans la rue. » C’était la plus belle récompense que je pouvais recevoir.
Je lui ai répondu : « Voilà mon salaire. » Parce qu’au fond, c’était exactement cela. Ce n’était pas une question d’argent. Ce qui comptait, c’était d’avoir rendu leur place à certains de ces artistes qui avaient largement contribué à construire la mémoire musicale de La Réunion.
« Nous avons prouvé que le Séga était toujours vivant »

— Le succès du concert du Barachois marque un tournant. Pour vous, Christophe David, il ne s’agit plus seulement de préserver une mémoire musicale, mais de lui redonner une visibilité. Cette dynamique conduira à plusieurs projets d’envergure, dont les tournées « Sega-Sega » et « Sega-Maloya », qui feront voyager des artistes réunionnais jusqu’en Amérique du Nord. Le concert du Barachois a donc été un déclic ?
— Oui. Je crois que ce soir-là, beaucoup de certitudes se sont écroulées. Depuis des années, on répétait que le Séga était une musique du passé, qu’il n’intéressait plus personne. Le public a démontré exactement le contraire. Les Réunionnais avaient simplement besoin qu’on leur redonne accès à cette partie de leur patrimoine. Pour moi, ce concert n’était pas une opération nostalgique. Il s’agissait de rappeler que ces artistes avaient encore toute leur place dans le paysage culturel réunionnais.
Après cela, tout s’est enchaîné. Nous avons imaginé d’autres projets avec Bernadette. L’idée n’était plus seulement de raconter cette histoire dans un livre, mais de la faire vivre sur scène.
— C’est à ce moment-là que naissent les tournées internationales ?
— Exactement. Nous avons monté Séga-Séga. C’était un pari complètement fou. Nous sommes partis aux États-Unis et au Canada avec plusieurs artistes réunionnais. Au total, nous avons donné quarante-cinq concerts. À l’époque, emmener autant de musiciens réunionnais de l’autre côté de l’Atlantique relevait presque de l’impossible. Pourtant, nous l’avons fait.
Le public découvrait une musique qu’il ne connaissait pas. Les artistes, eux, réalisaient qu’ils pouvaient défendre leur culture bien au-delà de La Réunion. C’était extrêmement fort. Par la suite, nous avons également créé Séga-Maloya, toujours avec cette volonté de montrer toute la richesse des musiques réunionnaises, sans opposer les genres. À mes yeux, le Séga et le Maloya ne sont pas des adversaires. Ils racontent deux facettes d’une même histoire.
Les querelles identitaires
— Aujourd’hui, vous observez avec une certaine distance les polémiques qui traversent le monde culturel réunionnais.
— Oui, parce que je les trouve profondément stériles. Je vois des affrontements qui prennent une ampleur considérable sur les réseaux sociaux. On transforme chaque désaccord en guerre culturelle. Franchement, je trouve cela malsain. Les réseaux sociaux servent de caisse de résonance. Chacun y cherche sa visibilité, chacun défend son camp, mais au final cela produit surtout du bruit. Et pendant ce temps-là, on parle beaucoup moins des artistes.
— Vous pensez aux polémiques récentes ?
— Oui. Je refuse de choisir un camp. Je l’ai dit à plusieurs personnes, y compris à des amis. À mes yeux, chacun instrumentalise l’autre. Les uns existent parce que les autres existent. C’est une mécanique qui s’auto-alimente. Je ne crois pas que cela fasse avancer la culture réunionnaise. Au contraire. Cela monte les gens les uns contre les autres et détourne l’attention de l’essentiel : les œuvres, les artistes, la transmission.
— Vous insistez souvent sur la question de la mémoire.
— Absolument. C’est pour cette raison que certaines personnes restent importantes au sein du PRMA, comme Alain Courbis, qui possède une mémoire exceptionnelle des musiques de l’océan Indien. Sans eux, combien d’artistes seraient déjà tombés dans l’oubli ? Des figures comme Charlézia (Rodrigues) ou Marclaine Antoine (Maurice) auraient peut-être disparu de notre mémoire collective. On ne construit pas l’avenir en faisant table rase du passé. La transmission est indispensable.
« La mémoire culturelle ne peut pas être sélective »
Au fil de votre parcours, vous avez côtoyé plusieurs générations d’acteurs de la culture réunionnaise. Derrière les grands noms, vous évoquez surtout des femmes et des hommes dont le travail, selon vous, a été insuffisamment reconnu. Ce chapitre est aussi un plaidoyer contre une lecture identitaire de l’histoire culturelle de La Réunion. Vous revenez souvent sur la notion de reconnaissance. On sent que c’est un sujet important pour vous.
— Oui, parce que je crois que La Réunion a parfois la mémoire courte. On célèbre facilement certaines figures, mais on oublie tous ceux qui ont travaillé dans l’ombre. Pourtant, sans eux, beaucoup de choses n’auraient jamais existé. Je pense immédiatement à Pierre Maquart. C’était un ami. Un type passionné, qui a énormément donné à la culture réunionnaise. À un moment de sa vie, il s’est retrouvé complètement abandonné. Et ça, je ne l’ai jamais accepté.
« On oublie ceux qui ont construit la culture »
Pierre avait transformé ce qui n’était autrefois qu’un vieux cinéma populaire en un véritable lieu culturel. Il avait apporté une énergie incroyable. Puis, un jour, il n’y a plus eu personne. Il était malade. Et, malgré tout ce qu’il avait apporté, il se retrouvait pratiquement seul.
— Vous l’avez ensuite emmené à Madagascar.
— Oui. Les deux dernières fois où il est allé à Madagascar, c’est moi qui l’ai emmené. Je savais que ces voyages lui faisaient du bien. Ils lui redonnaient de l’énergie. Je n’ai jamais considéré cela comme un sacrifice. Quand quelqu’un a autant apporté à la culture d’un territoire, il est normal que ce territoire lui rende un peu de ce qu’il lui doit. Malheureusement, ce n’est pas toujours comme cela que les choses fonctionnent.
— Pierre Maquart n’est pas le seul nom que vous citez.
— Bien sûr que non. Je pourrais parler pendant des heures de tous ceux qui ont été oubliés. Je pense à Jacques Poustis. Comment a-t-on pu laisser partir quelqu’un comme lui dans une telle indifférence ? Je pense aussi à Alain Gili. Sans Alain Gili, nous n’aurions probablement jamais entendu certains enregistrements d’Alain Peters. C’est lui qui a permis de conserver une partie de cette mémoire musicale. Et pourtant, combien de personnes connaissent aujourd’hui son rôle ? Très peu.
« Arrêtons de regarder l’origine des gens »
— Vous dénoncez souvent une lecture identitaire de cette histoire.
— Oui. Parce que je trouve cela profondément injuste. On entend parfois dire que certains n’auraient pas été légitimes parce qu’ils étaient « zoreils ». Je refuse complètement cette manière de voir les choses. Des femmes et des hommes venus d’ailleurs qui ont choisi La Réunion, qui s’y sont investis, qui ont travaillé pendant des décennies pour faire vivre sa culture. Pourquoi faudrait-il les effacer de l’histoire ? Ce serait absurde.
— Vous ne vous êtes jamais posé cette question pour vous-même ?
— Jamais. Franchement, jamais. Je ne me suis jamais demandé si j’avais le droit de faire ceci ou cela parce que j’étais né ailleurs. Je me suis seulement demandé si ce que je faisais pouvait être utile. J’ai travaillé avec Françoise Guimbert. J’ai produit des albums. J’ai créé des projets comme Zong, autour des musiques électroniques de l’océan Indien. Je n’ai jamais réfléchi en termes de légitimité identitaire. Je travaillais avec des artistes. Point. Quand un projet avait du sens, je le faisais. Je crois que la culture devrait toujours fonctionner ainsi.
« La culture n’appartient à personne »
— Finalement, quel regard portez-vous aujourd’hui sur tout ce parcours ?
— Je crois que la culture appartient à ceux qui la font vivre. Pas à ceux qui cherchent à la confisquer. Quand je regarde mon parcours, je vois des rencontres. Des artistes. Des techniciens. Des chercheurs. Des journalistes. Des militants. Des gens venus d’horizons très différents. Tous ont participé à écrire une partie de l’histoire culturelle de La Réunion. Si l’on commence aujourd’hui à trier les personnes selon leur origine, on réécrira une histoire fausse. Et ce serait une énorme erreur. La mémoire ne peut pas être sélective. Elle doit être honnête.
« Madagascar, c’est l’autre moitié de notre histoire »
— Aujourd’hui, votre principal projet est ce film consacré à Madagascar, un documentaire consacré aux liens anciens entre La Réunion et Madagascar.. Comment est-il né ?
— C’est une idée qui mûrit depuis très longtemps. Au départ, je n’avais pas l’intention de faire uniquement un documentaire sur la musique. Ce qui m’intéresse, c’est beaucoup plus vaste : comprendre ce que nous sommes. À La Réunion, nous connaissons assez bien l’histoire de la colonisation française. Nous savons comment les premiers Européens sont arrivés, comment l’île s’est peuplée. En revanche, nous connaissons beaucoup moins l’histoire de ceux qui sont venus de Madagascar. Or cette histoire-là est essentielle. Elle constitue une partie fondamentale de notre identité.
— Vous ne cherchez donc pas seulement à raconter des traditions musicales.
— Non. La musique est une porte d’entrée. Elle permet de rencontrer les gens, de comprendre leur culture, leurs rites, leur langue. Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est la vie quotidienne. Comment vivaient ces populations avant la traite ? À quoi ressemblaient leurs villages ? Quels étaient leurs rapports à la famille, à la nature, aux ancêtres ? Ce sont des questions auxquelles nous répondons très mal ici.
— Vous avez le sentiment que cette partie de notre histoire est restée dans l’ombre ?
— Oui. Essayez de poser une question très simple autour de vous. Demandez aux gens d’où venaient précisément les Malgaches qui ont été déportés vers Bourbon. La plupart seront incapables de répondre. Pourtant, il ne s’agit pas d’un détail. Il y avait différentes populations. Des Antandroy. Des Antanosy. Des Mahafaly. Chaque groupe possédait sa langue, ses coutumes, sa musique. Réduire Madagascar à une seule culture est une erreur. C’est un immense territoire, extraordinairement divers.
Le voyage dans le sud de Madagascar
— Vous partez justement en repérage.
— Oui. Je vais passer près d’un mois à Madagascar. Je vais d’abord retrouver Remanindry, avec qui je travaille depuis longtemps. C’est une figure importante de la musique traditionnelle dans le sud de l’île. Autour de lui, il y a des musiciens, des danseurs, des chanteurs, plusieurs générations d’une même famille. Je vais aussi rencontrer une vieille accordéoniste connue sous le nom de Petraky (prononcez « Pétchak ») dont l’instrument de prédilection est le Lokanga.
Ce sont des personnes qui détiennent encore une mémoire vivante. Elles n’ont pas appris cette culture dans les livres. Elles l’ont reçue de leurs parents et de leurs grands-parents. C’est cette transmission qui m’intéresse.
— Vous recherchez donc une authenticité.
— Je me méfie du mot « authenticité ». Disons plutôt que je veux rencontrer des gens qui vivent encore dans une culture relativement préservée. Dans certaines régions du sud malgache, la mondialisation est arrivée beaucoup plus tard. On y trouve encore des pratiques musicales, des instruments, des danses qui ont parfois disparu ailleurs. C’est une chance immense.
La musique comme mémoire
— Danyel Waro fait partie du projet.
— Oui. Parce que Daniel est un passeur. Il connaît intimement le Maloya. Mais lui aussi se pose des questions. Nous voulons confronter ce qu’il chante aujourd’hui avec les traditions encore vivantes à Madagascar. Il ne s’agit pas de prouver que le Maloya vient exclusivement de tel ou tel endroit. L’histoire est toujours plus complexe. Nous voulons simplement comprendre les circulations. Comprendre comment des pratiques culturelles ont voyagé d’une rive à l’autre de l’océan Indien.
« Les chants racontent aussi la vie »
— Vous insistez beaucoup sur le contenu des chants traditionnels.
— Parce qu’on raconte parfois n’importe quoi. Il existe une idée très répandue selon laquelle les chants anciens seraient uniquement liés à la souffrance, aux ancêtres ou à la spiritualité. C’est faux. Quand on prend le temps de les traduire correctement, on découvre autre chose. Ils parlent de la vie. Ils parlent d’amour. Ils parlent d’humour. Ils parlent de désir. Ils parlent des récoltes. Ils racontent le quotidien.
Bien sûr qu’il existe des chants rituels. Mais il existe aussi toute une littérature populaire qui n’a rien de mystique. À force de vouloir tout interpréter à travers la mémoire de l’esclavage, on finit parfois par oublier que ces femmes et ces hommes avaient aussi une vie ordinaire. Ils riaient. Ils faisaient la fête. Ils tombaient amoureux. Ils plaisantaient. C’est cette humanité que je voudrais retrouver.
« Ce film n’est pas un film historique »
— Vos recherches vous conduisent également vers d’autres influences culturelles.
— Oui, parce que Madagascar est un carrefour. Quand on écoute certains chants du Sud, on entend très nettement des influences arabes. Les commerçants venus de la côte orientale ont laissé des traces. À Majunga, on retrouve aussi des influences indiennes très anciennes. Tout cela montre que les cultures n’ont jamais vécu en vase clos. Elles se sont toujours rencontrées. Elles se sont nourries les unes des autres. C’est exactement le contraire des discours identitaires que l’on entend parfois aujourd’hui.
— Comment imaginez-vous le résultat final ?
Christophe David — Je veux réaliser un documentaire de cinquante-deux minutes. Mais je ne veux surtout pas d’un film universitaire. Je ne veux pas d’un catalogue de dates. Je ne veux pas non plus d’un simple film musical. Mon ambition est différente. Je voudrais que chaque Réunionnais puisse se poser une question très simple en le regardant : « D’où venons-nous vraiment ? » Si le film parvient à susciter cette interrogation, alors il aura rempli sa mission.
Une diffusion dans les établissements scolaires
— Vous pensez déjà à la diffusion.
— Oui. J’aimerais beaucoup que ce documentaire puisse circuler dans les collèges et les lycées. Pas comme un cours d’histoire mais comme un support de discussion. On projette le film, puis on échange avec les élèves. On parle de mémoire. On parle d’identité. On parle de culture. Parce que je crois profondément que ces questions ne concernent pas seulement les chercheurs. Elles concernent tous les Réunionnais.
« La culture ne devrait jamais dépendre de la couleur de peau »
— À travers ce projet consacré à Madagascar, vous poursuivez le même objectif qui traverse toute votre œuvre : replacer la culture au cœur de la construction de l’identité réunionnaise. Mais cette démarche vous a aussi conduit à vous heurter aux institutions, aux responsables politiques et aux débats parfois virulents sur la légitimité culturelle. Au fil de notre échange, vous revenez souvent sur les questions d’identité. Est-ce parce que vous avez personnellement été confronté à cette problématique ?
— Oui. Et je pourrais raconter plusieurs histoires. La plus marquante remonte au milieu des années 1990. À cette époque, j’organisais une grande tournée qui devait conduire une trentaine de musiciens réunionnais au Canada et aux États-Unis. C’était un projet énorme. Trois festivals internationaux. Quarante-cinq concerts. Des mois de préparation. Naturellement, je suis allé solliciter une aide pour financer une partie des billets d’avion. Et entre deux bureaux d’une grande collectivité, j’entends « On ne va quand même pas donner de l’argent à un Zoreil ».
Je suis resté sidéré. Ce n’était pas seulement une attaque contre moi. C’était une façon de réduire tout un projet culturel à l’origine de celui qui le portait. Je leur ai répondu immédiatement : « Vous vous rendez compte que ce que vous venez de dire est raciste ? » Je n’avais pas l’intention de laisser passer cela.
— Vous avez pensé abandonner ?
— Jamais. Je suis quelqu’un de tenace et je leur ai dit très clairement : « Si cette phrase sort de ce bureau, demain elle est dans la presse. » Je ne bluffais pas. Je connaissais des journalistes. Je savais très bien ce que je faisais. Finalement, le dossier est passé. La tournée a eu lieu. Les artistes sont partis. Mais cet épisode m’a marqué. Parce qu’il révélait une manière de penser qui existait déjà à cette époque.
« Je me suis parfois mis en colère »
— Avec le recul, comment analysez-vous cet épisode ?
— Je trouve cela absurde. À aucun moment je n’ai demandé qu’on finance Christophe David. Je demandais qu’on accompagne des artistes réunionnais qui allaient représenter leur île à l’étranger. La question aurait dû être : Le projet est-il bon ? Pas : D’où vient celui qui le porte ? C’est toute la différence.
— Vous évoquez aussi des affrontements avec certains responsables culturels.
— Oui. Je ne vais pas prétendre que j’ai toujours été diplomate. Quand j’étais plus jeune, j’avais le sang chaud. Il m’est arrivé de perdre patience. Je me souviens notamment d’une discussion particulièrement tendue avec un responsable culturel portant chapeau. À un moment, je lui ai dit : — Je n’ai plus d’arguments d’ordre intellectuel… Ce n’était évidemment pas ma plus grande victoire.
Avec l’âge, on apprend à convaincre autrement. Mais je crois aussi qu’à certaines périodes il fallait parfois hausser le ton pour défendre des projets auxquels personne ne croyait.
Une génération qui a dû inventer
— Vous donnez l’impression que votre génération a dû tout construire.
— En grande partie, oui. Aujourd’hui, beaucoup de dispositifs existent. À l’époque, il fallait les inventer. Quand on voulait organiser une tournée internationale, il n’y avait pas de modèle. Quand on voulait monter un festival, il fallait convaincre tout le monde. Quand on voulait faire un documentaire, il fallait pratiquement créer soi-même les conditions de sa réalisation. On bricolait énormément. Mais ce bricolage faisait aussi partie de notre liberté.
— Vous parlez souvent de vos projets avec beaucoup de détachement financier.
— Parce que ce n’est pas ce qui m’a guidé. J’ai souvent investi mon propre argent. J’ai utilisé les missions qui m’étaient confiées pour financer d’autres recherches. Je profitais d’un déplacement professionnel pour aller rencontrer un musicien. Je dormais chez des amis plutôt qu’à l’hôtel. Chaque économie permettait de prolonger le travail. Je fonctionne encore comme cela aujourd’hui. Je ne calcule pas tout. Quand un projet me paraît nécessaire, je cherche une solution. Je n’ai jamais fait cela pour l’argent.
« La culture est un bien commun »
— Finalement, qu’est-ce qui vous fait continuer ?
— Une conviction très simple. La culture appartient à tout le monde. Elle ne devrait jamais être l’objet de querelles d’appartenance. Elle ne devrait jamais dépendre de la couleur de peau. Elle ne devrait jamais dépendre de l’endroit où l’on est né. Ce qui compte, c’est ce que chacun apporte. Le reste est secondaire.
Si j’ai consacré une grande partie de ma vie à ces projets, c’est parce que je crois profondément qu’ils peuvent participer à une meilleure compréhension de l’identité créole. Et cela, pour moi, vaut tous les combats.
Entretien (25 juin 2026) : Sully Fontaine
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