PORTFOLIO D’OLIVIER
Dans ce nouveau format de Parallèle Sud, je vous emmène dans mes archives photographiques pour vous raconter une nouvelle histoire. Dans cet épisode, nous partons ensemble sur la route des Balkans, de Paris à l’Italie, en passant par la Serbie et la Bosnie.
Plusieurs semaines ont passé depuis l’arrivée « massive » de Marocains à Ceuta et tous les récits médiatiques autour d’une supposée invasion. J’ai déjà réagi, dans un édito, rebondissant sur les mots utilisés par Jean-Jacques Morel, représentant départemental du RN 974, et les risques d’une « invasion africaine » sur le territoire. Dans la multitude de textes écrits, celui de Nejma Brahim, journaliste indépendante, dans le Club de Mediapart, a attiré mon attention.
Dans ce texte, elle relate un échange avec de jeunes Marocains ayant tenté de « brûler » la frontière et qui lui demandent si elle possède « un passeport rouge », c’est-à-dire un passeport français. Enfant d’immigré et donc de nationalité française, elle se questionne sur ce « bon » passeport qui lui donne le droit à la mobilité. De manière plus générale, elle interroge la notion de citoyenneté, « qui implique le droit d’exclure, et la fonction-même des frontières (qui) y contribue ».
La lecture de ce texte m’a renvoyé à un travail documentaire photographique que j’avais initié en 2023 à propos de la « Route des Balkans ». Parti de Paris en voiture fin avril, je devais rejoindre Subotica dans le nord de la Serbie deux semaines plus tard pour passer un mois avec l’ONG Collective Aid avec pour but de documenter leurs actions dans les squats informels auprès des « personnes en mouvement », un autre terme pour parler des personnes exilées.
Car parler de personnes exilées ou de migrants, c’est souvent organiser une distinction entre eux et moi, entre eux et vous. C’est utiliser un vocabulaire qui va de facto exclure et simplifier des réalités plus complexes. Durant mon voyage, j’ai traversé les frontières avec la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie puis celle avec la Serbie. En Allemagne, à la frontière avec l’Autriche, j’ai retrouvé Ali, un ami rencontré à Chios, en janvier 2022, alors qu’il vivait dans le camp d’identification et de contrôle depuis deux ans.
Il avait enfin réussi à atteindre l’Europe et le pays où vivait sa fille qu’il n’avait pas vue depuis seize ans. Mais pour cela, il avait dû contourner les voies légales, prendre des bus avec la crainte d’être contrôlé. Il avait même été renvoyé une première fois en Grèce, pays d’enregistrement de sa première demande d’asile, avant de réussir à arriver là où il était.












Passeport ou passe-droit ?
Pour moi, tout ce chemin n’avait été qu’une formalité.
Pour moi, les frontières n’existaient pas. Lorsque je passais de la France à la Belgique, il me fallut cinq minutes avant de réaliser qu’elle était déjà derrière moi. Ce n’est qu’en arrivant au poste frontière de Tompa que je pris conscience de leur matérialité. Mais là encore, pas de problème quand on a un passeport qui nous donne accès à 173 pays, dont 132 sans visa et seulement 25 avec une demande de visa préalable à l’arrivée. Un graal pour quiconque veut découvrir le monde ou cocher les pays comme on coche les noms des légumes sur une liste de courses.
Car elle est là toute l’hypocrisie des discours sur les flux migratoires. C’est une discussion qui se base sur des textes administratifs alors que l’on devrait parler d’humain. C’est une discussion qui évoque les frontières comme si elles étaient de fait physiques alors que la plupart du temps, nous la traversons au milieu d’une forêt ou au sommet d’une montagne sans même nous en rendre compte. Lorsque leur existence se matérialise, c’est souvent le résultat d’une décision humaine.
Le voyage continue
Mon travail photographique sur les Balkans m’emmena ensuite à travers la Bosnie, jusqu’à la ville de Bihàc, avant-poste de ceux qui vont tenter le passage jusqu’en Croatie. Mon stop suivant fut à Rijeka et sa gare centrale. Là, j’y trouvais plusieurs tentes de la Croix-Rouge. À l’intérieur, de jeunes Afghans, arrivés quelques semaines ou quelques jours plus tôt. Je fis une promenade en ville avec deux d’entre eux, ils me demandèrent des photos d’eux avec la ville en arrière-plan. Des images pour envoyer à leurs familles. Comme un air de vacances.
Quelques heures plus tard, j’étais à Trieste, première grande ville italienne après la frontière slovène. J’étais attendu par Francesco, un militant pour les droits des personnes exilées qui m’accueillait dans sa coloc durant mon séjour sur place. Le deuxième soir, il m’emmenait sur la place centrale, près de l’ancien Silo, lieu de vie informel pour rencontrer ceux qui y vivaient mais aussi ceux qui aidaient au quotidien.
Parce que finalement si travailler sur les flux migratoires, c’est parler de frontière et des violences que les politiques de chaque État créent, c’est aussi parler de solidarité. On pourrait aussi parler d’accueil, mais ça c’est un autre sujet. D’ailleurs, dans un autre Parti pris intitulé Exilés de Ceuta : pourquoi la question de l’accueil n’est-elle jamais posée ? Nejma Brahim met le doigt sur un choix volontaire de nos politiques de ne pas vouloir réfléchir à cette solution. Parce que oui, si les frontières sont des constructions administratives avant d’être physiques, il en est de même pour la notion de « migrant ». Faut-il déjà comprendre que nous ne devons qu’à notre naissance le droit de pouvoir nous déplacer librement ? Comme le dit si bien un poète anonyme de Saint-Pierre et qu’on peut lire sur les murs de la ville : « Naître, c’est la chance du débutant. »
Olivier Ceccaldi



























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