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Ceuta : le RN 974 et l’imaginaire de l’invasion migratoire 

En quelques heures, les images de Ceuta ont ravivé le fantasme d’une Europe « submergée » par l’immigration. Relayé par une partie des médias et de la classe politique, ce récit s’est rapidement invité jusqu’à La Réunion. En reprenant les mêmes codes et les mêmes peurs que le Rassemblement national à l’échelle nationale, le RN 974 rappelle que, derrière un discours parfois policé, son logiciel politique reste profondément marqué par la xénophobie.

Le vendredi 31 juillet, les médias nationaux et européens faisaient tous état d’une invasion de migrants dans l’enclave espagnole au Maroc de Ceuta. Des images d’invasiondéfilent sur les antennes, les commentateurs de CNews font appel à Claude Moniquet, spécialiste « terrorisme et renseignements », Emmanuel Macron demande un renforcement des contrôles aux frontières avec l’Espagne et déclare que « la France se tient prête à apporter tout l’appui nécessaire aux autorités espagnoles ».

En l’espace de quelques heures, le discours anti-immigration s’est mis en route. Pour cela, il aura donc suffi que des ressortissants marocains (en majorité) pénètrent dans une enclave administrativement espagnole mais géographiquement en Afrique pour que l’on retrouve l’image de l’arabe envahisseur. On n’était pas loin de nous renvoyer à octobre 732 et la bataille de Poitiers lorsque Charles Martel stoppa l’avancée des  troupes arabo-berbères. Sur le réseau social X, Éric Zemmour parle « d’images catastrophes » et « d’une marée de migrants qui déferle sur Ceuta », Marion Maréchal demande « la fin de l’espace Schengen » alors même qu’aucun mécanisme de ce type n’est prévu par le droit de l’Union européenne. 

Mais à travers ces réactions sécuritaires et racistes, c’est l’emballement médiatique que nous devons souligner ainsi que l’instrumentalisation de ce fait inédit par les mouvements de droite et d’extrême droite de l’ensemble du vieux continent. Comme je l’ai dit plus haut, les gouvernements qui ont eu des politiques très à droite ces dernières années concernant la politique migratoire se sont empressés de crier au loup : l’Italie de Giorgia Meloni en tête de cortège, suivie par la Finlande et le Danemark, ont tous demandé la suspension de l’application des mesures Schengen avec l’Espagne. Des annonces loin du droit européen, même si exceptionnellement ces pays peuvent décider de renforcer les contrôles à leurs frontières. 

L’histoire de La Réunion reniée

À La Réunion, l’instrumentalisation de ce fait divers, certes exceptionnel, n’a pas tardé. Le délégué départemental du Rassemblement national local, Jean-Jacques Morel, parle d’une « Europe submergée », de « 50 000 immigrants qui ont déferlé sur l’enclave espagnole ». Ah le jeu des peurs irrationnelles : ces envahisseurs n’auraient que 14 km de mer à traverser (à la nage) pour mettre le pied en Europe. Un récit catastrophe mais surtout un récit qui nie la réalité des migrations en Méditerranée avec chaque année des milliers de personnes qui meurent en tentant de rejoindre l’Europe. Déjà le vendredi 31 juillet, on faisait état de 34 individus morts. Depuis le début de l’année, selon le projet « Migrants disparus » de l’OIM, c’est plus de 1400 personnes mortes ou portées disparues en Méditerranée. 

Jean-Jacques Morel effectue ensuite une gymnastique acrobatique de l’esprit en tentant de nous imposer un futur aussi catastrophique qu’improbable : la France et La Réunion qui seront « submergées par une immigration africaine qui n’en est qu’à ses débuts ». Au-delà du fait que dès la fin du week-end suivant, la majorité des exilés marocains avaient été renvoyés sur le territoire marocain, non, l’immigration africaine ne va pas submerger ni la France ni La Réunion. 

Une telle affirmation de la part du représentant départemental du Rassemblement national reprend complètement le récit de l’extrême droite européenne et occidentale selon lequel nous allons faire face à un « grand remplacement », c’est-à-dire que l’immigration (entendez par là l’immigration venant d’Afrique ou de pays des Suds) menace notre identité et notre civilisation. Au-delà de son caractère xénophobe, cette mythologie identitaire renie complètement l’histoire même du territoire réunionnais qui s’est construit non pas par une immigration subie mais plutôt par l’immigration forcée de populations originaires d’Afrique. De plus, aujourd’hui, personne ne rentre sur le territoire réunionnais de manière illégale. 

Des penchants racistes à ne pas oublier

Le péril, dont parle le communiqué du RN 974, n’est pas celui auquel on pense, il n’est pas visible à l’œil nu. Il est plus subtil que cela. Le péril, c’est celui d’une société mondiale qui fait des populations les plus précaires des boucs émissaires pour cacher les errements d’un capitalisme qui protège les puissants. On le voit à Mayotte avec un discours qui fait porter sur les populations exilées l’ensemble des dysfonctionnements de l’île. On le voit en Europe, avec une multiplication des attaques contre les étrangers. Voir dans une foule de Marocains une horde d’envahisseurs, c’est revenir à des pages de notre histoire que certains semblent vouloir réhabiliter. 

C’est la même chose avec le Rassemblement national, qui, malgré une histoire marquée par les discours xénophobes et racistes, réussit depuis des années à réhabiliter son image, se faisant passer pour un parti comme un autre. Finalement, Eric Fottorino avait vu juste, lorsqu’il écrivait en mars 2026 dans les colonnes du magazine Le Un hebdo que « le RN local reste le RN dans son ADN, incapable de taire ses penchants racistes. L’enjeu, c’est de ne pas l’oublier. »

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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