Jacky Simonin est décédé le 9 octobre dernier à 78 ans. Pionnier des sciences de l’information et de la communication à la Réunion, sa disparition laisse un héritage dans le paysage universitaire et journalistique local. Nous retraçons sa vie, ses travaux et sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Université de la Réunion.
De Paris Nord à l’Université de la Réunion
Jacky Simonin pose ses valises à La Réunion au milieu des années 1980. Avant cela, un cursus universitaire à l’université Paris Nord de Villetaneuse l’amène à s’immerger au coeur des grands ensembles de banlieue parisienne. L’étudiant commence à y analyser les « interactions langagières », fasciné par l’étude et la compréhension du parler pratiqué par les populations.
Le jeune étudiant reconduit ce processus dans un petit village de Champagne, au coeur des milieux ruraux. C’est un réel travail d’immersion et de proximité, comme nous le fait ressentir Bernard Idelson, journaliste et enseignant-chercheur à l’Université de la Réunion : « Venant du journalisme, cette approche de terrain, cet intérêt pour l’observation de micro-situations du social dans laquelle il excellait, ont nourri mon propre itinéraire de chercheur ».
Disposant de cette curiosité, Jacky Simonin mène sur l’île des recherches aussi pointues en s’intéressant entre autres aux transformations des sociétés indianocéaniques et aux phénomènes de communication à la Réunion.
L’homme n’est pas qu’un chercheur curieux de comprendre comment les gens parlent autour de lui mais c’est aussi un enseignant engagé. À la fin des années 1980, la demande de formation en sciences de l’information et de la communication est grandissante, autant de la part des institutions que des étudiants.
L’Université de la Réunion confie donc à monsieur Simonin la création d’un DEUST Communication, filière qu’il va étoffer, jusqu’à la porter au niveau du doctorat. Les équipes aussi se multiplient ; d’abord accompagné de Michel Watin et Éliane Wolff, le laboratoire compte aujourd’hui sept membres. Au-delà de ses recherches novatrices dans son domaine, Jacky Simonin est un enseignant ayant un rôle charnière dans le supérieur à La Réunion. Son accompagnement nous est décrit par Bernard Idelson : « il a contribué à la formation de centaines de jeunes qui ont pu accéder aux métiers du journalisme, de la communication des organisations privées ou publiques et de la médiation culturelle ».

Précurseur dans ses recherches
Jacky Simonin joue un rôle phare dans les études sociolinguistiques abordant la Réunion. Un phare qui éclaire au loin, même trente ans après, mais aussi un phare qui est source de lumière. En effet, c’est le premier qui en posant ses pieds sur l’île, commence à observer les comportements sociaux.
Celui-ci va dans un premier temps étudier les particularités de l’école à la Réunion, notamment au travers de plusieurs articles scientifiques comme « École et famille à la Réunion : un lien problématique » avec Éliane Wolff et datant de 1992, « Scolarisation et espace de qualification à La Réunion : problématique et enjeux » un an plus tard ou encore en 1997 avec « Scolarisation et dynamique urbaine à l’île de la Réunion ». Avec ces nombreuses recherches Jacky Simonin franchit la barrière des débats habituels autour du programme scolaire pour se plonger dans une réflexion plus profonde. Il y constate que les inégalités scolaires sont dues aux conditions de vie, en pointant du doigt le rôle des familles.
Pour nous aussi, journalistes, l’homme occupe une place importante dans le développement de la recherche pour notre métier. C’est en effet le premier à La Réunion à mettre en évidence le rôle des médias locaux dans la construction d’un espace public réunionnais. Ses études sur le sujet sont à retrouver dans « Espace public et communications médiatisées à la Réunion » avec Watin en 1993, « Communications médiatisées et territoire insulaire : le cas de l’île de la Réunion » écrit en 1994 ou encore six ans plus tard « Médias locaux et citoyenneté : l’espace public réunionnais entre communauté et société ». Bien d’autres articles mériteraient d’être mentionnés sur ce sujet.
Le créole, le français et le lien entre les deux langues ont été aussi de grands sujets de réflexion pour l’enseignant-chercheur qui fut l’un des premiers à y apporter son regard scientifique. Pour lui le créole est un objet de préservation mais aussi de développement et de transformation.
Nous invitons chaque curieux à se plonger dans les immenses travaux de Jacky Simonin. Il y évoque la création d’un espace public réunionnais nourri d’échanges intercommunautaires, d’une histoire coloniale marquante ou encore d’un rôle important des médias dans ces constructions sociales.

« Un homme particulièrement humble »
Derrière le chercheur se cache un homme sans éclat qui fait connaître à son prochain une sympathie profonde. Les mots de ceux qui l’ont côtoyé et travaillé avec lui au quotidien ne méritent aucune surinterprétation : « Toutes celles et ceux qui l’ont côtoyé gardent de lui l’image d’un homme particulièrement humble, modeste, affable, toujours à l’écoute de son interlocuteur. En trois décennies, je crois que je ne l’ai jamais entendu hausser le ton. Je dirais que dans un monde universitaire où les rapports sociaux sont parfois très rudes, Jacky Simonin avait une rare capacité d’empathie appréciée de toutes et de tous » Bernard Idelson.
Jacky Simonin est aussi un grand amoureux de la Réunion où il passe une bonne partie de sa vie et s’y intègre parfaitement. Il passe l’entièreté de sa vie réunionnaise dans l’Est, à Saint-Benoît, où il construit ses habitudes réunionnaises au sein de sa belle-famille.
Cet attachement intense se retrouve aussi dans beaucoup de ses travaux concentrés sur la société réunionnaise de ses théories à l’analyse des réalités observées.

Un héritage à la Réunion
Jacky Simonin aurait dû avoir 79 ans le 22 octobre dernier et seize ans après sa retraite, ses travaux sont encore au cœur de la filière Information Communication à la Réunion. Une filière qu’il a contribué à faire exister et qui a contribué à faire naître un journalisme réunionnais.
Pour aller un peu plus loin, c’est aussi tout un travail de recherches, d’analyses et de compréhension de la société réunionnaise qui porte son empreinte. De notre façon de parler à l’importance des médias en passant par un questionnement sur les inégalités scolaires, l’impact qu’a eu Jacky Simonin s’observe chaque jour.
C’était aussi un homme inspirant et ancré dans sa profession comme nous l’explique Bernard Idelson : « Je crois qu’en quelque sorte, sa posture de chercheur, qui observe et investit la société dans laquelle il vit, était indissociable de sa personnalité. En sciences humaines et sociales, cette capacité de distanciation, de recul, presque de réserve, est nécessaire à la compréhension de ce que l’on analyse. Jacky incarnait parfaitement une telle attitude. Cette image de lui, celle d’une certaine forme de sagesse innée, restera gravée chez beaucoup d’entre nous ».
Merci à Bernard Idelson de nous livrer ces mots touchants sur son mentor.
Merci à Élodie Simonin, sa fille, pour les photos.
Merci à Jacky Simonin pour son grand héritage.
Pierre Grondin Chan Ashing


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