⏱️ Temps de lecture estimé : 7 min(s)

🎧

Adèle Mariamal raconte sa première expo aux côtés de Laurent Pantaléon

Entre photos, fonnker et statues, Adèle Mariamal a su trouver une place pour accrocher ses peintures et dessins à la dernière exposition de Laurent Pantaléon appelée « l’Abkader dann la sapel ». Pour la jeune réalisatrice de films d’animation, c’est une première. Alors, avant la fin de l’exposition, elle nous raconte son travail et ce que cette exposition a pu lui apporter.

Tout commence il y a quelques mois, lorsque Adèle Mariamal est appelée par Laurent Pantaléon, qui sort tout juste de son film Garanti 100 % kréol. Il lui explique qu’il voudrait faire un abécédaire en exposant certaines photos de son film, mais qu’il aurait besoin d’elle afin d’apporter sa touche à travers des peintures et dessins. L’exposition « l’Abkader dann la sapel », temporairement sur le site de la Villa de la Région, porte sur la spiritualité malbar, les chapelles, les traditions et la transmission entre les générations. Le vernissage a eu lieu le 30 juillet et elle a pris fin le 6 septembre.

Issue elle-même d’une famille malbar, Adèle accepte et prend le temps de fournir plusieurs toiles ainsi que certains croquis du processus. « J’ai facilement passé des centaines d’heures dessus, mais je ne saurais pas dire combien exactement. Là, y’a même pas toutes les recherches, tous les essais ».

Adèle Mariamal devant la Villa de la Région

L’idée était de faire quatre toiles en un mois et c’est un défi réussi pour la jeune réalisatrice réunionnaise. « C’était un petit challenge, mais c’était hyper amusant à faire ». Plus d’un mois après le vernissage, l’artiste prend du recul et confie, sur cet exercice de rapidité et de découverte : « Ça m’a permis d’aller puiser dans l’efficacité et dans quelque chose d’un peu naïf. J’avais jamais fait de l’acrylique avant ça. »

Pour ses deux premières toiles, l’artiste nous explique : « Pour Romersiman et Promès, j’ai travaillé autour de la narration et du color script. C’est un outil qu’on utilise dans le cinéma d’animation avant de proposer une scène. Ça donne une ambiance chromatique, l’ambiance globale d’une scène. Là, l’idée, c’était de représenter plusieurs moments spirituels autour d’une dominante de rouge qui incarne la chair, le sang. On est sur quelque chose d’un peu cartoonesque, je me suis permis de raconter un univers à travers des personnages un peu plus exagérés, moins justes, plus exubérants pour certains. Elles m’ont pris deux semaines chacune ».

Pour elle, cette thématique vient puiser dans un vécu profondément personnel. Plus loin dans la Villa de la Région, dans une petite salle où sont rassemblés ses croquis à l’aquarelle, prémices de ses futures toiles, Adèle Mariamal nous confie : « Ça retrace l’histoire intime des familles malbar et là, plus particulièrement, la mienne. Je me suis baladée dans les archives, dans les vidéos, dans les souvenirs qu’on a vécus ensemble (elle et ses proches) pour permettre la création des toiles. Ça a été le moment de replonger dans l’intimité de ma famille ».

À travers la vingtaine de dessins affichés, certains représentent un couple de femmes en train de s’embrasser. Pour Adèle, c’est ce qui a le plus fait réagir lors des discussions qu’elle a pu avoir ou entendre. Pourtant, c’était inimaginable d’ignorer cet aspect encore tabou dans la religion dit-elle.

« Ces croquis-là, c’était hyper important pour moi de les mettre. Très souvent, on peut retrouver un certain puritanisme, et une certaine pudeur qui n’a pas forcément lieu d’être dans les communautés. Dans l’acte religieux, je comprends qu’il faille une certaine pudeur, mais je trouve ça important de représenter les personnes queer qui sont pratiquantes. Elles existent, elles n’ont pas à se cacher, à subir des pressions familiales sur leur orientation sexuelle, quelle qu’elle soit. Parce qu’en fait, ça crée beaucoup plus de souffrance. Avant tout, quand les gens essayent de faire communauté, c’est autour de l’amour. Donc essayons de ne pas l’effacer ».

Dans l’avant-dernière salle de l’exposition, ses deux dernières toiles sont accrochées au mur. Permisyon et Vel, deux tableaux « directement reliés à la transmission ».

Bien habillé, cigarette à la bouche et verre de rhum à la main, « Vel » rend hommage à cet homme qui, au-delà de cette représentation, occupait une place importante dans la transmission des traditions familiales. « Vel, c’est le granmoun de notre famille. C’est un hommage direct à lui qui est décédé en 2010. Toute la culture et l’apprentissage qu’on a eus, ça vient de lui pour continuer à honorer les traditions de nos ancêtres ». Pour elle, on connaît tous un « tonton » à La Réunion ou ailleurs quelqu’un qui lui ressemble, que ce soit dans l’attitude ou dans l’apparence. Dans le croquis qui a permis de réaliser la toile, Adèle avait d’abord placé une tasse de café entre ses mains. C’est son père qui lui a fait remarquer que « c’était pas du café qu’il buvait, mais plutôt du rhum ».

Enfin, nous arrivons devant Permisyon. Celle qui partage la vie d’Adèle lance un « Tiens, il irait bien dans ma cuisine, lui ». Le tableau représente un moment convivial autour de la préparation des bonbons piment, véritable tradition à La Réunion. Adèle Mariamal l’explique :

« On a littéralement toutes les étapes de la création du bonbon piment. Après, c’est aussi un tableau qui a d’autres sens parce que la permission, c’est quelque chose qui est omniprésent dans le culte. Quoi que tu fasses, tu dois demander la permission de faire un geste. Aussi, ça me touchait de montrer un petit enfant malade qui était en permission de sortie. Il retrouve sa famille lors d’une cérémonie et apprend à cuisiner auprès de sa petite sœur et sa grand-mère ».

Pour la réalisatrice, cette exposition représente aussi une étape dans un projet plus vaste. Tout ce travail lui servira à « confectionner une grosse bibliographie » et à poursuivre ses recherches autour des familles malbar à La Réunion, avec l’objectif, à terme, de réaliser « un film ou un court-métrage d’animation 2D ». L’artiste estime qu’il y a « encore tellement de choses à creuser, tellement de choses à déconstruire » et surtout à montrer « aux Réunionnais, à la France, au monde » sur les différentes cultures.

Elle raconte avoir fait des « rencontres incroyables », notamment avec des personnes issues d’associations de lutte contre le racisme, des échanges « super enrichissants » qui lui donnent aujourd’hui envie d’aller plus loin. À travers ses futurs projets, elle souhaite notamment défendre « ce métissage et ce mélange culturel immense » que l’on doit conserver, dit-elle, afin que chacun puisse « célébrer et surtout pratiquer nos cultes en toute liberté » pour « rendre la vie un peu plus douce ».

Etienne Satre

96 vues

A propos de l'auteur

Etienne Satre

Journaliste, Etienne Satre a rejoint l'équipe en janvier 2024 en tant qu'apprenti journaliste. Il étudie à l'Institut de l'image de l'océan indien (Iloi) basé au Port.

Laisser un commentaire

⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.

Articles suggérés

S’abonnerFaire un donNewsletters
Parallèle Sud

GRATUIT
VOIR