⏱️ Temps de lecture estimé : 6 min(s)

🎧

Colère lycéenne : « la goutte d’eau, ça a été l’interdiction du téléphone »

Les lycéen.ne.s manifestent leur colère. Elle est profonde et concerne les conditions matérielles de leurs études mais aussi les défaillances du système scolaire et le sentiment d’être invisibles et déconsidérés dans la société.

Il n’y a eu ni annonce, ni préavis. Les lycéen.ne.s du Tampon de Saint-Pierre se sont soulevé.e.s ce jeudi 1er octobre. Ils relaient à La Réunion un mouvement qui, depuis le blocage du lycée de Créteil le 21 septembre dernier, tend à se renforcer en France hexagonale. En l’absence d’Union syndicale lycéenne (USL), les élèves réunionnais se sont organisés via les réseaux sociaux.  « Le message a circulé depuis quelques semaines sur nos groupes Instagram, raconte Fytia, élève de terminale. On a fait des posts et des stories qui ont touché beaucoup de gens. » 

Quand j’arrive en fin de matinée, ce 1er octobre, une quarantaine de manifestants sont éparpillés aux abords du lycée Ambroise Vollard. Une jeune fille, grimée de messages écrits au feutre sur le corps, marche d’un pas décidé vers un petit feu de broussaille, un extincteur sous le bras. Elle porte un drapeau algérien, signe parmi d’autres de la diversité des motivations. C’est le dernier acte d’une première matinée de mobilisation. La colère n’est pas retombée.

Brandissant leurs pancartes, les élèves en grève veulent dire leurs préoccupations. Ils veulent être entendus. Marre d’être les « invisibles ». « Ce n’est pas qu’on est invisible, s’exclame Emmanuel, un étudiant venu en soutien à ses anciens camarades. Ce sont les médias qui nous invisibilisent. Les discours sont orientés contre les étudiants. Tout le monde a vu ces images d’élèves qu’on avait fait mettre à genoux. C’est une volonté politique de nous invisibiliser. l’intérêt de ces mobilisations, c’est justement de montrer qu’on va pas se laisser faire. »

« Il faut une mobilisation forte »

Les autres applaudissent. Le discours d’Emmanuel les concerne. Les images de répression violente qui circulent sur les réseaux ne font que renforcer leur détermination à s’exprimer. Et l’étudiant légitime la violence des manifestants quand elle répond à une violence institutionnelle :  « Si on dérange pas, les choses bougeront pas. C’est pour ça qu’il faut une mobilisation forte et une vraie volonté politique de changer les choses. »

La mobilisation du 1er octobre devant le lycée Ambroise Vollard s’est déroulée dans le calme.

De fait, aucune violence n’est relevée sur la mobilisation saint-pierroise de ce jour-là. Les lycéennes qui s’emparent de la parole ne reprennent pas l’apologie de la révolte exprimée par Emmanuel. En revanche, elles listent de multiples atteintes à leurs droits d’étudier et de vivre. « La goutte d’eau, ça a été l’interdiction du téléphone, lance Islya. Ils veulent qu’on se comporte en adultes tout en nous infantilisant. Et ça, ça ne passe pas. »

Qui dit goutte d’eau, dit vase qui déborde. Le malaise part du particulier pour aller au général. Les précédents mouvements d’humeur concernaient la chaleur en été, les malaises et les interventions de pompiers. L’établissement a installé des fontaines à eau. Mais ça ne suffit pas aux yeux de Samira qui décrit des toilettes qui ne ferment pas, des murs décrépits et moisis : « Des élèves font des crises d’allergie ». 

Un système scolaire défectueux

« Ce lycée est fait pour accueillir 900 élèves et il en accueille 1 400. On a des classes surchargées avec 35 élèves, dénonce Fytia. Parfois on ne peut même pas s’asseoir en cours. La cantine est surchargée. Il y a des élèves qui n’ont même pas de quoi manger à leur faim. Les profs absents ne sont pas remplacés. Et après on s’étonne que la France soit dernière dans les classements mondiaux. Mais c’est parce qu’on a un système scolaire qui est défectueux… » 

Le ras-le-bol est général, les élèves évoquent les suppressions de postes d’enseignants : plus de 4 000 cette année. La Réunion n’y échappe pas. Elles savent que nombre de leurs professeurs les soutiennent à partir du moment où tous se battent pour améliorer leurs conditions de travail. « Nos emplois du temps sont surchargés. On fait du 7h-17h. Il faut se lever à 5h pour arriver au lycée », s’exclame Noémie. Samira a écrit sur son panneau : « On est lycéens ou en garde à vue ? »

« À quel moment les élèves peuvent se reposer ou prendre du temps pour leurs activités extrascolaires, demande Islya. Aujourd’hui les élèves n’ont plus le temps de vivre »… Au « métro-boulot-dodo » qui dénonçait les cadences infernales des années 1960-70, les lycéens de 2026 ajoutent : « On n’a pas le temps pour nous.  C’est vraiment école, école, école. »

« C’est dur de ne pas pouvoir voter »

Les manifestantes répètent vouloir se faire entendre… Par leur proviseur, par le rectorat, par l’Éducation nationale et au-delà. « Plus le mouvement va être de grande envergure, plus on va pouvoir se faire entendre. Parce qu’aujourd’hui, personne ne nous entend quand on parle », insiste Islya. 

Rapidement, les revendications affichées sortent de leur lycée. Ce n’est pas Ambroise-Vollard qui est au cœur de leurs préoccupations mais un malaise bien plus général. Elles prennent acte des propositions de l’académie d’organiser des rencontres mais elles préviennent à l’avance : « Si on doit refaire entendre notre voix, on le refera sûrement. »

« Ils veulent qu’on se comporte en adultes tout en nous infantilisant. Et ça, ça ne passe pas. »

Les images de violences qui accompagnent certaines des mobilisations lycéennes les ont à la fois motivées et effrayées. « On n’accepte pas les violences qui coupent nos voix. On est solidaires avec ceux qui se sont fait taper dessus. Même si on a toujours un peu peur, on a réussi ici à faire une manifestation calme qui a quand même eu un impact parce qu’on a touché plusieurs médias de La Réunion. »

Les lycéens d’Ambroise Vollard se sont octroyé le droit de manifester conscients de traverser une période éminemment politique. Il leur reste un regret : « C’est très dur de ne pas pouvoir voter parce qu’on n’est pas dans la bonne tranche d’âge alors qu’on s’est renseigné et qu’on a nos opinions ».

Franck Cellier

629 vues

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

Ajouter un commentaire

⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.

Articles suggérés

S’abonnerFaire un donNewsletters
✕
Parallèle Sud

GRATUIT
VOIR