D’une guerre à une autre, d’une invasion à une autre

[LIBRE EXPRESSION]

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Revenons – si vous le voulez bien ! – à la période couramment appelée « l’Occupation », de 1940 à 1944, dans l’Hexagone sous la coupe des Allemands, lors de la Seconde Guerre mondiale.

Après l’horrible défaite militaire de mai-juin 1940, près de deux millions de soldats et d’officiers français sont faits prisonniers et emmenés en Allemagne nazie.

Fuyant l’avancée des troupes ennemies, huit à dix millions de civils originaires de Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et du Nord de la France abandonnent leur domicile. 

C’est « l’Exode ».

Tous se dirigent vers Paris, puis le Centre et le Sud de la France. Avec quelques bagages, à vélo, en charrette, exceptionnellement en voiture ou en camion pour les plus chanceux. 

Avec eux, des soldats de diverses origines qui battent en retraite. Déboussolés !

Le spectacle est affligeant, désolant. D’autant plus que, sur les routes, ces colonnes de réfugié-e-s constituent des cibles privilégiées pour les Stukas allemands qui les mitraillent en enfilade. Affreux ! Au mépris des règles les plus élémentaires de la guerre. 

C’est « la Débâcle ».

Dès le 11 juin 1940, le gouvernement français quitte la capitale pour Bordeaux. 

Paris est alors déclarée « ville ouverte ».

Les événements se précipitent. Le 16 juin, le Conseil des ministres provoque la démission du chef du gouvernement de la République française, Paul Reynaud. Il est remplacé par Philippe Pétain, « le vainqueur de Verdun » (1916). Le 17 juin, celui-ci demande officiellement l’armistice. De Londres, le lendemain, sur les ondes de la BBC, le général de Gaulle s’élève contre ce projet de convention entre les deux belligérants. C’est le fameux appel du 18 juin. Quelques jours plus tard, il enregistre un nouveau discours : 

« La France doit continuer la guerre, aux côtés de nos alliés ! ».

Faisant fi de cette injonction, le 22 juin, à Rethondes – dans le wagon où fut signé la reddition des Allemands, le 11 novembre 1918 ! – les représentants du gouvernement de Philippe Pétain signent l’armistice avec le Troisième Reich, afin d’arrêter les hostilités. Malgré une clause infamante : 

la livraison aux nazis, par les Français, des opposants allemands réfugiés sur le territoire, depuis 1933.

Désormais, la France est coupée en deux. Au nord de la ligne de démarcation, les Allemands dirigent le pays, purement et simplement. A Paris, ils investissent tous les ministères, tous les établissements publics. Idem dans les départements ! Ils sont chez eux.

Au sud, à Vichy, en zone libre, le maréchal Pétain installe son gouvernement. 

Le 10 juillet, il est investi des pleins pouvoirs constituants par l’Assemblée nationale.

Dès le lendemain, à 84 ans, il s’octroie le titre de « Chef de l’État français ».

D’autoritaire dans un premier temps, il deviendra vite dictatorial.

Surtout après le 24 octobre 1940, à Montoire-sur-le-Loir ! Ce jour-là, Philippe Pétain rencontre Hitler, le chancelier allemand qui lui dicte ses conditions. Qu’elles lui plaisent ou non !

Le 30 octobre, dans un discours radiodiffusé, le toujours maréchal engage, personnellement et officiellement, le régime de Vichy dans la voie de la collaboration économique, policière et culturelle. 

« Malheur aux vaincus ! ». 

Toutes nos richesses agricoles et industrielles sont confisquées. Le rationnement de la population française est mis en place. Les français ont faim. Surtout dans les villes !

Même en zone libre, à Vichy, l’état français doit obéir aux diktats de Berlin, quels qu’ils soient ! 

Très vite, la censure est imposée à la presse parlée – Radio-Paris – comme au journal collabo -Le Nouvelliste. Bien sûr, il est interdit d’écouter, en cachette, les émissions en français de Radio-Londres. Des perquisitions de postes de radio ont lieu.

Décidé outre-Rhin, le pillage des richesses culturelles de la France est dûment organisé. Chez de riches particuliers – juifs de préférence – de nombreuses œuvres d’art sont volées et envoyées en Allemagne. Parallèlement, des tableaux de maîtres – jugés dégénérés, décadents par les nazis – et des livres – considérés comme subversifs – sont brûlés sur la place publique, lors d’autodafés. 

C’est le retour aux heures sombres de l’histoire.

Au nord comme au sud, des personnes – hommes et femmes – se lèvent et protestent. Afin de ne pas finir en prison ou fusillées, certaines rejoignent Londres, au prix d’un voyage plein d’embûches; 

en passant par l’Espagne franquiste  ou directement, en bateau, avec des marins-pêcheurs bretons .

D’autres, dans l’ombre, se rencontrent, se concertent. En particulier, dans l’agglomération lyonnaise où elles sont nombreuses à refuser le régime autoritaire de Vichy. Avec en mémoire, l’appel du 18 juin, elles décident de s’organiser. C’est le début de la Résistance française

Celle-ci commence avec la distribution de tracts destinés à contrer la propagande allemande soigneusement relayée par Vichy. Suivront les journaux clandestins distribués sous le manteau.

Puis, viendra l’heure des sabotages et des coups de feu. 

Au nord, pour se venger de ces différents méfaits, l’armée d’occupation arrête des innocents, des otages qu’elle traite de judéo-marxistes ou de judéo-capitalistes, avant de les fusiller, sans autre forme de procès. Parallèlement, la police française s’occupe du recensement des juifs et des opposants de tout poil, puis de leur arrestation, en lieu et place des nazis. Globalement, elle fait bien son travail …

Au sud, dans un premier temps, les contraintes sont moins rigoureuses. Jusqu’au 30 janvier 1943, où la milice française est créée par Vichy, en réponse à une exigence d’Hitler, vu l’ampleur que prennent les activités patriotiques de la Résistance. Aussitôt, la milice devient supplétive de la police politique du Troisième Reich, l’effroyable Gestapo. Particulièrement zélée dans la répression, elle fera mieux que cette dernière. Tout simplement parce que les miliciens sont convaincus que les résistant-e-s français-e-s sont des terroristes. Et qu’il faut les supprimer. Au plus vite !

Pour les collabos, comme pour les officiers allemands, il importe d’instiller la peur dans l’ensemble de la population. La peur qui, très souvent, engendre la servitude !

Mais, « la Résistance avait la conscience pour elle : le droit et la justice étaient de son côté. Aux français patriotes, les nazis avaient volé la Liberté et l’Égalité. Mais, ils n’avaient pu interdire la Fraternité. L’ensemble des résistant-e-s se battait pour des valeurs universelles, pour vivre libre dans une démocratie retrouvée, au sein d’une France indépendante »(1).

AUJOURD’HUI

Depuis l’attaque de l’Ukraine, le 24 février dernier, que se passe-t-il en Fédération de Russie ?

Pour l’heure, la conquête de l’opinion publique semble assurée. L’est-elle vraiment ? 

Si oui, pour combien de temps ?

Actuellement, radio, télévision et journaux sont à la botte du pouvoir dictatorial en place. Le Kremlin interdit littéralement aux médias russes d’utiliser les mots « guerre »(2) « attaque » ou « invasion ». Depuis le début de cette « opération militaire » destinée à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine », la censure boycotte les véritables informations. Elle maquille les faits (réels) à la sauce de l’autocrate.

Seul, le discours officiel a droit de cité, dans les rares médias autorisés.

N’étant plus indépendants, traités d’« agents de l’étranger », « à la solde de l’Occident », de nombreux journalistes quittent le pays. A regret ! Quand reviendront-ils ?

Que savent les russes du drame que vivent les ukrainiens, leurs frères slaves ?

Parfaitement contrôlée, la propagande de Poutine est omniprésente d’un bout à l’autre de cet immense pays. De l’enclave de Kaliningrad sur la Baltique à Vladivostok au bord du Pacifique !

Dans le cercle restreint de l’autocrate, le mensonge est devenu une institution orchestrée de main de maître. À la télévision d’état, les interventions du président et de ses ministres sont orchestrées à dessein. Quotidiennement, les peuples de la Fédération de Russie sont trompés. Jusqu’à quand ?

Dans quelques grandes villes, des personnes russes, conscientes de l’énormité des exactions(3) commises par leurs soldats en Ukraine, prennent l’initiative de manifester leur désaccord. Pacifiquement, bien sûr !

Tout à fait officiellement, elles sont traitées de délinquantes, de terroristes. Un éventail de 17 infractions répertoriées peut leur être reproché. Vu cet arsenal judiciaire, il est impossible de passer à travers les mailles du filet. Déjà, la dissidence est réduite au silence(4). Comme autrefois, du temps de Staline (1878-1953), « le plus grand boucher de l’histoire humaine ». Jusqu’à quand ? 

Seules les manifestations pro-gouvernementales sont autorisées, voire encouragées.

En Ukraine, depuis 2 mois, les forces russes se sont concentrées dans le Donbass, sur la côte nord de la mer d’Azov et, au-delà de l’isthme de la péninsule de Crimée, sur la côte nord de la mer Noire. Jusqu’à Kherson ? En direction d’Odessa, le grand port ukrainien ? 

De temps à autre, l’armée lance un missile sur les grandes villes ukrainiennes, histoire de se rappeler à leur bon souvenir. Et de tuer des civils. Quelle honte !

Actuellement, sur le territoire des deux républiques pro-russes (et au-delà), la lutte est acharnée. On parle d’un retour à la Première Guerre mondiale, avec des tranchées et la stratégie suivante : l’artillerie pilonne intensément et, ensuite, les fantassins avancent. Sauf que cela ne paie guère plus aujourd’hui qu’hier, car les deux camps font la même chose et leurs offensives successives s’annulent. 

Le front reste stable.

C’est peut-être pour cette raison que les Russes ont adopté une autre tactique : celle du « chaudron ». Testée lors de la guerre – pardon, de « l’opération anti-terroriste » ! – en République tchétchène (1999-2000), cette tactique leur a permis de détruire complètement, de raser carrément la capitale : Grozny. 

Cette fois, courant avril-mai, ils ont renouvelé l’expérience, avec le bombardement intensif et continu de la ville portuaire et industrielle de Marioupol. Sans oublier les hôpitaux, les maternités, les écoles, les musées, etc. En plus des infrastructures, bien sûr ! 

Tout en encerclant la cité, pour éviter les arrivées de renforts militaires et de ravitaillement alimentaire ! Et, aussi, pour limiter les départs en catastrophe des citadins, pour les garder prisonniers dans leur ville assiégée ?

Après moult négociations, des convois humanitaires ont été concédés par le despote pour évacuer le restant de la population terrée dans les caves des immeubles et les abris anti-aériens. 

N’en pouvant plus, la mort dans l’âme, après plus de 2 mois de siège, les derniers soldats du régiment Azov se sont constitués prisonniers entre le 16 et le 20 mai. Avec l’accord de leur président Zelensky. Selon un responsable pro-russe, ils seront obligatoirement jugés et peut-être exécutés. Au mépris des lois les plus élémentaires de la guerre !

Désormais, Marioupol, détruite à 90%, est une ville déserte, aux mains des Russes.

Quelle sera la prochaine victime de cette incroyable folie ?

DEMAIN ?

Au-delà du projet de reconquête de l’Ukraine (dans le cadre nostalgique de l’immense empire des tsars), n’est-ce pas l’Occident, en tant qu’entité libérale, démocratique, qui est attaqué ? De plus en plus ouvertement, d’après les récents propos de Poutine et de quelques-uns de ses ministres. Précédemment, au sommet du G20 de 2019, le président russe n’a-t-il pas déclaré que « le libéralisme est obsolète et que les valeurs libérales entrent en conflit avec l’intérêt des populations » ?

En ce début de XXIème siècle, pour diriger une nation, pour gouverner un peuple, la démocratie est-elle toujours la panacée ? 

Après la catastrophique seconde guerre mondiale, après un « plus jamais ça » unanime, de nombreux pays ont opté pour cette doctrine politique où la souveraineté appartient à l’ensemble des citoyens. 

A priori, la démocratie repose sur le respect de la liberté et de l’égalité des personnes. Autrement dit, sur des textes incontournables comme la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et le panel de conventions et de pactes validé à sa suite.

Dans leur ensemble, les nations du monde ont fait leur, la grande majorité de ses documents. Même qu’en Europe, en Amérique du Nord et dans de nombreux pays, la démocratie représentative est devenue une forme normale, habituelle de gouvernement.

Mais, hélas, depuis quelques temps – une décennie, voire deux ! – une tendance se fait jour : 

des régimes, plus ou moins autoritaires, se sont imposés à la tête de plusieurs grands pays de la planète. Pour ces gouvernements, certaines valeurs (à prétention universelle) doivent rejoindre les livres d’histoire. Elles ne sont plus de saison ! Certains droits fondamentaux, comme la liberté individuelle, la vie privée, sont remis en question.

A la suite de la révolution française, les sujets sont devenus des citoyens « égaux en dignité et en droits ». Deux siècles plus tard, les citoyens – salariés et principalement urbains – ne sont-ils pas en passe de devenir des consommateurs assujettis à des algorithmes de plus en plus efficients ? 

Ne préfèrent-ils pas la sécurité à la liberté, pourtant chèrement acquise ?

Les temps changent … 

Sous la pression des technosciences d’une part, et du pouvoir grandissant des multinationales d’autre part, de plus en plus souvent, le politique cède la place à l’économie et à la finance.

Au point que les GAFAM, les grandes banques mondiales et les principaux financiers envisagent, sérieusement, une réduction sensible du rôle des états, dans la sphère mondialisée de l’économie et de la finance. Voire la suppression de ceux-ci, au profit d’une gouvernance planétaire ?

Pour l’heure, le sommet de Davos vient de se terminer. Il paraîtrait que les puissants de ce monde ont manifesté leurs inquiétudes devant les conséquences de la guerre en Ukraine sur les prix des matières premières. Ils auraient parlé de la Chine et, un peu, du réchauffement climatique. Pas de quoi chambouler l’inquiétante marche du néo-libéralisme à l’origine de l’accroissement des inégalités, chez les humains, et de la diminution avérée de la biodiversité, à l’échelle de la terre entière !

Notes

  1. Ce texte est de Lucie Aubrac (1912-2007), grande résistante française à l’occupation allemande et au régime de Vichy. Il est extrait de son livre pédagogique « La résistance expliquée à mes petits-enfants » (éditions du Seuil, janvier 2000, 64 pages).
  2. Ironie du sort : début mai, droit dans ses bottes, un ministre russe – serait-ce Lavrov, ministre des Affaires étrangères ? – a déclaré à la télévision : « C’est l’occident qui nous a déclaré la guerre ! ». 

Seule, cette importante personnalité est-elle autorisée à utiliser le mot banni par Poutine ? 

Dans une phrase lourde de conséquences !

  1. En ordre croissant, les exactions commises par certaines armées sont au nombre de trois : crime de guerre, crime contre l’humanité et génocide. Pour l’heure, l’organisation non gouvernementale Amnesty International peut affirmer qu’il y a crime de guerre de la part des soldats russes en Ukraine. Qu’en sera-t-il demain si des preuves d’exécutions sommaires, de disparitions forcées, de torture et de violences sexuelles se retrouvent sur la table ? Crime contre l’humanité ?
  2. Aujourd’hui, où sont enfermés les nombreux dissidents russes ? 

Rappel : créé par Staline en 1930, le goulag a été officiellement supprimé à la fin des années 1980. Mais, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? De simples prisons ?

Pour mémoire, l’avocat et militant politique, Alexeï Navalny, critique, depuis plusieurs années, le régime pour le moins autoritaire de Vladimir Poutine. Les arrestations musclées et les tentatives d’assassinat n’ont pas entamé sa détermination. Détermination à nouveau mise à l’épreuve puisqu’en mars dernier, un tribunal russe l’a condamné à neuf ans de prison. Pourquoi ?

Pour avoir usé d’une liberté fondamentale, celle de s’exprimer pacifiquement. Par exemple, en dénonçant la répression policière et la corruption du régime installées par « le nouveau tsar » !

Dans le même ordre d’idées, le poète, essayiste et traducteur, Jil Silberstein vient de publier : 

« Voyages en Russie absolutiste. Vie et mort de quatre opposants » (Noir et blanc, 864 pages). 

Si l’auteur regarde vers le passé, ses recherches et sa longue enquête font écho à l’actualité présente. 

P – S. : au centième jour de la guerre, l’Ukraine compte 12 millions de personnes déplacées dont 5,4 exilées à l’étranger (60 000 en France). Son territoire est occupé à 20 % par l’armée russe.

Quelle sera l’issue de cette lamentable « opération militaire spéciale » ?

Michel Boussard, Tampon, le 3 juin 2022

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