Assemblée nationale

[Édito] La fin du mâle politicus alpha

JE PEUX ME TROMPER…

…Mais cette assemblée sans majorité, présentée comme une catastrophe qui rendrait la France ingouvernable, impose à la classe politique de changer sa façon d’user et abuser du pouvoir. Sans domination et avec l’obligation d’écouter tout le monde. C’est une opportunité.

Plutôt qu’accuser les abstentionnistes de s’être désintéressés du processus électoral, il est urgent d’accepter le verdict. C’est le peuple qui gouverne ? Eh bien le peuple est finalement allé au bout du désamour qui s’installe systématiquement avec son « chef ». Il a été lassé de Giscard. Puis de Mitterrand, en lui imposant deux cohabitations. Il a sanctionné Chirac, réélu grâce à l’épouvantail Le Pen. Il renvoyé Sarkozy. Il a jeté Hollande. Puis il a détesté Macron, réélu encore une fois grâce à cet épouvantail qui fait de moins en moins peur.

A ce niveau de constance dans la défiance, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le système français, mélange de régimes monarchique et présidentiel au détriment du débat parlementaire, est certes pratique pour « réformer »; mais il est sourd aux aspirations d’en bas.

L’expression démocratique du 19 juin concrétise ce désamour du chef. Elle le déshabille de l’arrogance que lui conférait un pouvoir acquis par ruse, par habileté plus que par adhésion populaire.

Un contre-pouvoir contre l’hyper président décomplexé

Fini le geste de la main qui renvoie le Gillet jaune à sa colère brouillonne. Fini le mépris qui laisse les « chômeurs sans costard » du mauvais côté de la rue. Fini aussi le discours magistral qui interdit toute discussion au prétexte des états de crise à répétition, sécuritaire puis sanitaire.

Ce qu’il reste du corps électoral n’a pas tranché entre les libéros, les écolos, les cocos, les socialos et les fachos…  Pour une fois ce n’est pas l’alternance qui clôt l’arrogance. Mais un non-choix qui force à l’imagination.

L’Assemblée nationale ne pourra évidemment pas accoucher de lois zanbrokal incorporant des ingrédients de chaque sensibilité : Genre fixer l’âge de la retraite à 65 ans pour les étrangers (pour faire plaisir à Le Pen), à 60 ans pour les nationaux (pour faire plaisir à Mélenchon), avec un bonus calculé sur l’empreinte carbone de chaque individu (pour faire plaisir aux Verts)… Ce serait débile.

En revanche l’obligation d’écouter, l’obligation de dialoguer nous épargnerait a minima des aspects les plus brutaux de la gouvernance. Il ne sera plus possible de réduire drastiquement les droits au chômage d’un simple trait de crayon. De réduire à peau de chagrin les personnels de santé ou d’éducation. Qui se plaindrait d’un vrai contre-pouvoir pour freiner l’hyper-activité d’un président décomplexé ?

Exercice d’intelligence collective

Et si une parenthèse vers une gouvernance horizontale s’ouvrait enfin. Dans la continuité de toutes les revendications exprimées ces dernières années dans la rue, le vote éclaté de dimanche demande un gouvernement de serviteurs et non plus d’hommes et femmes de pouvoir.

Le Premier ministre devra alors être réunionnais.e, au sens commun du terme. Iel devra travailler à la cohabitation de toutes les communautés, comme à La Réunion. Il faudrait un habile négociateur à l’image du député européen Younous Omarjee. Comme président de la commission  du développement régional il est rompu à la discussion entre élus de bords opposés pour faire avancer chaque dossier spécifique.

La proposition est saugrenue tant il est inimaginable qu’Emmanuel Macron nomme un Insoumis à Matignon. C’est juste pour illustrer la réflexion. Gouverner la France pourrait ressembler à la gymnastique du parlement européen ou aux éternels compromis en vogue chez le voisin allemand.

Pourquoi serait-ce une utopie que de remplacer les traditionnels homo politicus alpha par un exercice d’intelligence collective ? 

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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