KWAFÉ ZORDI !
En visite à Mayotte depuis ce vendredi 21 août, l’ancien premier ministre et candidat à la prochaine présidentielle, Édouard Philippe, se déclare favorable à « un moratoire total sur les voies d’accès à l’immigration à Mayotte ». Des déclarations qui rejoignent celles de l’extrême droite et marquent un tournant dans son positionnement politique.
Le jeudi 20 août, dans le quotidien régional France Mayotte Matin et relayé par L’info Kwézi, Édouard Philippe, candidat déclaré à la présidentielle de 2027, déclare vouloir « mettre un coup d’arrêt à l’immigration à Mayotte ».
Suspension totale des demandes d’asile à Mayotte
L’ancien premier ministre déplore la « saturation migratoire » de Mayotte qui, selon lui, serait responsable des défaillances des services publics : « Cette saturation, les Mahorais la subissent chaque jour : une école qui n’arrive plus à accueillir tous les enfants, un hôpital débordé, des logements introuvables, des quartiers où l’insécurité s’installe. »
S’il se considère comme « attaché au droit d’asile », il annonce pourtant qu’en cas d’élection à la présidence de la République, il suspendrait tout simplement « l’enregistrement de toute nouvelle demande d’asile à Mayotte », accentuant ainsi un régime migratoire déjà largement dérogatoire au droit commun. Concernant les personnes déboutées ou les demandeurs d’asile actuels, il explique que des « outils existent », notamment le fameux règlement retour voté il y a quelques semaines par l’Union européenne.
Emboîtant le pas à l’ensemble de la droite et de l’extrême droite européenne, Édouard Philippe milite même pour la création d’un centre de retour en Afrique de l’Est sans pour autant apporter plus de précisions. Pour renforcer la protection des frontières, il souhaite également permettre l’intervention de l’agence européenne de contrôle des frontières Frontex dans les eaux séparant Mayotte des îles comoriennes.
Fin du droit du sol et moratoire sur l’immigration
Mais le candidat ne s’arrête pas là. Au-delà du cas des demandeurs d’asile, il se déclare favorable à une suspension totale du droit du sol à Mayotte et va même jusqu’à proposer « un moratoire total sur les voies d’accès à l’immigration à Mayotte, y compris en matière d’immigration familiale ».
Pourtant, ce qu’oublie d’expliquer l’ancien premier ministre, c’est qu’à Mayotte, les demandeurs d’asile ne bénéficient déjà pas des mêmes conditions d’accueil que dans l’Hexagone : des demandes qui prennent parfois plus d’un an à être traitées, aucune politique d’accueil des demandeurs d’asile ni aucune allocation comme c’est le cas sur l’ensemble du territoire national.
Des chiffres qui démentent la submersion migratoire
Concernant les demandeurs d’asile, les chiffres de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ne témoignent pas d’une « submersion migratoire », mais d’une évolution qui, après une forte hausse jusqu’en 2022, connaît même une diminution ces dernières années. Avec 4 021 demandes en 2022, Mayotte en enregistrait 3 117 en 2023 puis 2 538 en 2024. Une évolution qui contraste d’ailleurs avec la tendance nationale, où le nombre de demandes continue d’augmenter.
Cette diminution à Mayotte doit toutefois être mise en regard des conditions dans lesquelles les demandes sont enregistrées. L’OFPRA relève notamment les fermetures répétées des services préfectoraux, liées aux grèves, aux blocages et, plus récemment, au passage du cyclone Chido, qui ont pu limiter l’enregistrement des demandes.
Dans le même temps, les décisions favorables de l’OFPRA ont fortement progressé, passant de 545 en 2022 à 1 379 en 2023 puis 1 324 en 2024. Une évolution qui s’explique notamment par la transformation du profil des demandeurs : en 2024, 51 % des premières demandes enregistrées à Mayotte provenaient de ressortissants de République démocratique du Congo, contre une population historiquement beaucoup plus largement comorienne.
Lors de son entretien avec le média mahorais, le candidat ne s’est pas trop épanché sur les autres sujets concernant Mayotte. Il a réaffirmé sa volonté de « reconstruire Mayotte » sans pour autant apporter plus de détails techniques pour mettre en place cela. Concernant le projet d’aéroport sur Grande-Terre, il a déclaré y être favorable, précisant « qu’il n’existe pas de solution parfaite » mais que celle-ci paraît la plus réalisable.
Un virage à droite toute vers la présidentielle
Édouard Philippe fait donc un virage à droite en direction de l’échéance présidentielle, dans la lignée de ses déclarations faites sur le réseau social X ces dernières semaines, notamment depuis la « crise » de Ceuta. Le 10 août dernier, dans les colonnes du Figaro, il déclarait d’ailleurs que l’épisode de Ceuta était « un avertissement et un aperçu du monde qui vient : plus brutal, plus rapide, où les mouvements migratoires peuvent devenir en quelques heures un instrument de déstabilisation ».
Quelques jours avant son entretien et son arrivée à Mayotte, il avait été également « adoubé » par Gérald Darmanin, porteur des derniers projets de loi à l’encontre du droit du sol. Depuis 2025 et la nouvelle réforme législative, un enfant né de parents étrangers ne peut devenir français à sa majorité que si ses deux parents peuvent apporter la preuve d’une résidence régulière en France depuis au moins un an au moment de sa naissance.
L’actuel ministre de la Justice et ancien ministre de l’Intérieur a annoncé ne pas être candidat pour la présidentielle et soutenir Édouard Philippe dans un entretien pour La Voix du Nord. Le futur candidat rejoint donc, avec ces propositions, le programme du Rassemblement national et de sa candidate Marine Le Pen sur la politique migratoire.
Véritable programme politique ou stratégie de campagne ?
Un positionnement qui semble opportun alors que le candidat se déplace ce vendredi 21 août sur l’archipel de Mayotte qui a voté à plus de 59 % pour la candidate du RN lors de l’élection présidentielle de 2022. D’ailleurs c’est même elle qui, toujours sur X, l’accuse de s’être « lancé dans une course sondagière », rappelant que déjà en 2018, elle avait déposé une proposition de loi pour abroger le droit du sol, le regroupement familial ainsi que l’irrecevabilité de toute demande d’asile présentée à Mayotte.
Sur CNews, ces déclarations sont considérées comme une tentative d’Édouard Philippe de se débarrasser de « son étiquette de centriste mou ». Selon l’éditorialiste de la chaîne du groupe Bolloré, ce nouveau positionnement politique du candidat serait une tentative de faire oublier un bilan peu gratifiant sur la question migratoire en tant que premier ministre.
Alors que le candidat doit venir à La Réunion à partir du dimanche 23 août, sa prise de position est saluée par Jean-Jacques Morel, représentant péi du Rassemblement national , qui « le remercie d’emboiter le pas à Marine Le Pen ». Ce déplacement sera l’occasion pour Édouard Philippe de continuer sa précampagne dans l’océan Indien et, selon Adèle Odon, responsable du parti Horizons à La Réunion, « de balayer l’ensemble des sujets » et notamment le narcotrafic. À droite toute, on a dit.
Olivier Ceccaldi



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