Le regard d’un architecte-photographe à La Réunion
Il y a, dans certaines images, quelque chose qui respire. Une lenteur, une densité. Comme si le paysage avait décidé de se raconter lui-même, en silence. Le travail de cet architecte devenu photographe naît précisément là : à l’endroit où l’architecture cesse d’être un objet pour redevenir un milieu, un usage, une présence.


Formé à l’architecture entre La Réunion, Lisbonne et Bordeaux, son parcours dessine déjà une géographie sensible. Des pentes volcaniques de l’océan Indien aux paysages urbains européens, l’apprentissage se fait par strates successives : comprendre le territoire, puis apprendre à le lire, avant de tenter de le traduire. Après le diplôme, ce sont le paysage et le chantier qui prolongent l’enseignement — deux années chez une agence de paysage au Portugal, des missions dans le cirque de Mafate, une immersion au sein d’agences réunionnaises. Autant d’expériences qui affinent le regard et déplacent le centre de gravité : l’architecture ne se pense jamais seule, elle dialogue.


La photographie, elle, est plus ancienne. Elle apparaît à l’adolescence pour Loris Gazut, comme une manière instinctive de capter le monde, d’abord à travers les paysages et la nature. Très vite, un désir s’impose : documenter La Réunion, non comme une carte postale figée, mais comme un territoire vivant, complexe, traversé de forces. Montrer l’île ici et ailleurs, porter une identité, faire circuler une culture visuelle souvent absente des récits dominants.
Dans ses images, le volcan n’est jamais loin. Il est matière, métaphore, moteur. La lave, comme le béton, coule et se fige. Elle construit autant qu’elle efface. Cette ambivalence irrigue toute sa démarche : entre minéral et végétal, entre brutalité et douceur, entre nature et artifice. Photographier l’architecture réunionnaise, c’est accepter cette tension permanente — une architecture en transformation, jamais totalement achevée. Son processus de travail s’apparente à celui d’un cinéaste. Chaque reportage est pensé comme un récit : du grand paysage au détail constructif, de l’horizon à la main de l’artisan. Rien n’est laissé au hasard, et pourtant une place est toujours réservée à l’imprévu. La lumière est étudiée, la course du soleil anticipée, les microclimats observés. À La Réunion, la météo dicte sa loi : elle impose souplesse, patience, disponibilité. Ici, le soleil sculpte les volumes, la pluie devient parfois une matière photographique à part entière — une piste encore ouverte, une saison à explorer.

Dans le travail de Loris Gazut, l’humain est essentiel. Les bâtiments sont habités, traversés, utilisés. Les corps réintroduisent l’échelle, racontent les modes de vie, rendent l’architecture vivante. Photographier, c’est alors révéler des usages : une ventilation naturelle en action, une ombre portée qui devient espace, une façade qui respire. Ce regard s’exerce principalement auprès d’architectes, d’artisans, et d’entreprises du bâtiment. On peut citer Co-Architectes, Altitude 80 Architecture, Urban Architecture, Lotek Architecture, L’Atelier, TT Architectes… Mais aussi des collaborations d’autres genres comme avec la maison d’édition Ter’La qui met en avant l’architecture et le patrimoine réunionnais à travers ses ouvrages.
Les collaborations se tissent dans la durée, souvent de manière organique, au rythme des chantiers et des projets. Mais au-delà de la commande, il y a une ambition plus large : participer à une culture architecturale locale, nourrir le débat, rendre visible ce qui ne l’est pas toujours.

La question du dialogue entre architecture et environnement traverse tout son travail. L’architecture traditionnelle réunionnaise, avec ses volumes fragmentés, ses matériaux locaux et ses jardins créoles, savait composer avec le climat et le relief dans le temps, nous dit Loris Gazut. Aujourd’hui, cette relation n’est plus systématique. La standardisation menace, mais de nombreux architectes — et même des auto-constructeurs dans les Hauts — continuent d’inventer des réponses sensibles, ancrées, parfois discrètes. L’avenir se joue sans doute dans cette diversité : des matériaux, des formes, des échelles, des manières d’habiter.

À la frontière du réel et de l’imaginaire, son espace de « visualisation » visible sur son site web : lorisgazut.com, prolonge la réflexion. Projets fictifs, parfois utopiques, mais toujours situés. Micro-architectures éphémères sur les pentes du volcan, bassins paysagers face à la mer, interventions minimales dans des sites classés à l’UNESCO. La photographie se mêle à la modélisation 3D et l’utilisation de l’intelligence artificielle, non pour imposer une vision, mais pour ouvrir des possibles. Ces images interrogent, dérangent parfois, invitent à penser autrement le territoire. Car la photographie, ici, est un outil critique. Elle questionne notre manière d’habiter, de construire, de transformer. Elle sert aussi à transmettre : auprès des étudiants en architecture, lors d’ateliers, d’expositions, ou à travers une diffusion élargie sur les réseaux et les plateformes internationales. Certaines images voyagent loin, mais elles parlent toujours d’ici.

Quand on lui demande ce qu’il rêve encore de photographier, la réponse revient au territoire : Mafate, Salazie, le Piton des Neiges, le Sud Sauvage. Des lieux où l’architecture affronte directement le paysage. Et puis ailleurs : l’océan Indien, l’Afrique, des îles volcaniques ou tropicales — là où le climat, la matière et l’usage recomposent sans cesse les formes bâties.

Peut-être que sa démarche pourrait se résumer ainsi : photographier l’architecture de La Réunion à travers ses paysages, sa culture et ses habitants. Une phrase simple, mais chargée de couches, comme une coupe géologique.
Okeana Hertkorn

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