Vaches Sica Lait élevage laitier

[Filière lait] Note relative aux situations familiales et sociales d’adhérents de l’ADEFAR

LIBRE EXPRESSION

Entre mars 2015 et mai 2016, le psychosociologue Arnold Jaccoud a rencontré plusieurs adhérents de l’Adefar (Association De Défense D’Une Agriculture Réunionnaise). Ces nombreux entretiens ont donné lieu à la production de ce texte. On réalise que malgré les années, les choses ont peu changé.

Dans les coulisses de la filière lait…

Dans la logique que communique au profane le bon sens économique, il semblerait normal que les producteurs (laitiers, bovins, agro-alimentaires ou autres) représentent le premier maillon d’une chaîne de profits et de prospérité.

On pourrait également voir leur performance comme un socle sur lequel repose la totalité de l’économie rurale laitière, ainsi que la rentabilité bienfaisante dont bénéficie la trentaine d’organisations coopératives et d’entreprises commerciales qu’elle a créées, de structures, succursales, filiales et sous-filiales qui constituent le maillage de la production laitière (et agro-alimentaire insulaire qui représente globalement pas loin de 55 organismes !)

Un appauvrissement croissant des éleveurs

Curieusement et paradoxalement, il semble qu’une lecture attentive de cette configuration indique des données exactement inverses. L’enrichissement progressif de ce maillage efficace (en matière d’élevage bovin) est accompagné d’un appauvrissement croissant des éleveurs. Certains propos pourraient même laisser entendre que la réussite globale du système procède d’un habile transfert de fonds, l’indigence des producteurs étant devenue la condition indispensable de la prospérité des filières et de leurs succursales dépourvues de toute concurrence. Combien peu se reconnaissent et reconnaissent les convictions de leurs pères fondateurs dans le business capitaliste incontrôlable vers lequel leur organisation a muté à leur insu.

L’arrière plan de ce problème chronique semble invariablement constitué par une politique sanitaire à la fois laxiste et de plus ne respectant nullement, depuis des années, la législation nationale. La suspicion est pesante, qui se dégage à l’égard de ceux dont on dit que non seulement ils savaient, mais qu’ils ont sciemment dissimulé l’état des diverses pathologies qui affectaient les troupeaux bovins importés sur l’île. Des noms sont évoqués, des témoins considérés comme apeurés ou achetés. Ou bien rendus en tous les cas évasifs et muets. La défiance a ses cibles, ses responsables, dont les identités ne sont pas inconnues. Des dirigeants des filières coopératives aux directeurs des services de l’état, les négligences ou les intentions sont parfois vigoureusement, le plus souvent désespérément, dénoncées : « On les connaît. On doit se taire. Ils sont toujours les plus forts ! »

Vivre de l’exercice du métier et non des politiques d’assistance

Tout en m’interrogeant sur le fonctionnement d’un système de subventions qui doit sans doute fournir à ces inégalités structurelles une bonne partie des explications recherchées, ainsi que sur ses destinataires réels, je me garderai ici d’analyser, sans les connaître, les motifs d’une situation dont les effondrements graduels conduisent à des dégâts humains et sociaux qui, eux, paraissent souvent irréparables.

Aller à la rencontre des éleveurs, entrer dans leurs familles, écouter avec attention les propos de leurs conjointes, de leurs enfants et de leurs proches, tout cela vient compléter les informations techniques, sanitaires et financières diffusées dans la presse. Ce rapprochement permet d’éclairer la supplique des uns et des autres de pouvoir vivre de l’exercice de leur métier et non des politiques d’assistance. Mais elle interroge également sur le modèle agricole à l’arrière plan, qui a progressivement échappé à ses promoteurs et entraîne les professionnels dans une spirale de production intensive dont beaucoup ont le sentiment d’être devenus les victimes.

Opulence de la filière et de ses succursales

En regard de la misère chronique rencontrée dans les exploitations visitées, l’opulence de la filière et de ses succursales coopératives et commerciales inviterait l’observateur à une enquête plus approfondie. La récente actualité, focalisée sur l’état sanitaire global du cheptel bovin à La Réunion, le caractère plus que laxiste des mesures de contrôle, de prophylaxie et d’intervention effectuées depuis plusieurs années, ainsi que les diverses agitations auxquelles on assiste autour des organes dirigeants de l’économie agricole ne serait-elle en définitive que la pointe d’un iceberg dont d’aucuns pourraient être amenés à craindre les effets dévastateurs… ?

Il faut avoir pénétré dans les fermes et les exploitations, et éprouvé le sentiment de délaissement et d’abandon qui s’en dégage.

Il faut s’asseoir autour des tables familiales, et au-delà des énoncés chiffrés et techniques de la dégradation progressive des situations évoquées, entendre les silences, lourds de la succession de douloureuses expériences et de leurs aboutissements catastrophiques.

Une fragilisation généralisée des fondements de la vie quotidienne

Il faut ressentir chez les éleveurs et leurs familles, les affaiblissements de la conviction de pouvoir vivre de leur travail, ininterrompu durant 12 à 15 heures par jour, avec la hantise progressive de sa vanité et la consternation de ne rien pouvoir enrayer. Il faut accepter les récits de leur détresse et de leur impuissance devant la mortalité de leurs bêtes, l’une après l’autre.

Il faut écouter les épouses, délaissées dans une concurrence perdue sans espoir face aux graves préoccupations entraînées par un cheptel malade et mourant. Il faut se résigner à en accueillir les témoignages pudiques mais accablants, et admettre le développement des crises conjugales et familiales meurtrières qui en découlent directement. L’état permanent de stress familial, les envies de partir, de s’échapper, de divorcer… les passages à l’acte. Il faut supporter de croiser le regard interloqué des enfants, marqués par le climat familial déprimé, et qui balancent entre le besoin de comprendre ce qui se passe et celui de s’en éloigner au plus vite.

Il faut supporter de voir couler les larmes sur les joues de ces hommes de la terre, réputés impavides… « Ils ont connu », disent-ils « plus leurs bêtes que leur femme et leurs enfants et ne comprennent pas comment on peut tomber en travaillant autant… »

Statuts coopératifs monopolistiques

Et puis, il faut aussi entendre. Entendre parler des relations avec la coopérative et ses exigences contraignantes, avec le technicien agricole, avec le vétérinaire, avec l’établissement bancaire. Il faut entendre comment les intéressés se sentent avoir été mal conseillés, avec, outre des manques flagrants ou des erreurs coupables d’informations, une absence d’attention à l’égard des animaux et des hommes, une désinvolture et une indifférence aveugles qui les laissent déchirés et hargneux entre méfiance chronique, découragement et révolte meurtrière.

Il faut entendre le mépris dont ils se perçoivent l’objet, les intimidations, les accusations d’incompétence accablantes en dépit de leurs tentatives d’observer scrupuleusement les conseils prodigués, les jugements des « sachants », docteurs, ingénieurs et techniciens, la dépendance absolue dans laquelle se sont agencés leurs rapports avec des structures lobbyistes s’appuyant sur des statuts coopératifs monopolistiques et abusifs, signés ingénument par des victimes ligotées et ruinées.

La honte

Il faut les entendre évoquer les montants éprouvants des endettements et les tentatives pour en sortir, la dépossession progressive de leurs terres, les demandes d’aides auprès des familles alliées, les échecs des négociations stériles avec le Crédit Agricole, les envies consécutives de baisser les bras pour toujours, la honte désespérante d’avoir recours au RSA.

Il faut mentionner leur quête affolée et aléatoire de ressources pour tenter de rebondir, les calculs réitérés de façon obsédante de leurs comptes et de leurs bilans, pour espérer simplement être capables de payer les traites d’emprunts relatifs à des bêtes enterrées depuis des années.

De classeurs improbables, il faut les voir extraire, sans savoir toujours comprendre la totalité de leurs données ou de leurs conséquences, des attestations d’analyses sanitaires et de prélèvements sanguins pourvus de sigles inconnus, des fiches de production laitière datées de longtemps, des factures, des courriers comminatoires. Le tout froissé, lu et relu depuis plusieurs années de façon frénétique, puis peu à peu accablée.

Peut-être faudrait-il également tenir compte de cette tentation, compréhensible parce que relativement confortable, qui les a initialement conduits à confier en toute ingénuité, parce que certains de la stabilité des prix, la responsabilité de la commercialisation de leur production au système coopératif. Le système qui a fini, observent-ils, par échapper au contrôle de ses créateurs et dont l’expansion s’est effectuée à leur détriment.

Holdup

Le sentiment général qui se dégage est celui d’un holdup effectué par des dirigeants enivrés par les appâts conjugués du pouvoir et du profit financier. Mes interlocuteurs ne peuvent que dénoncer la tromperie, l’escroquerie morale générale dont ils pensent avoir été l’objet de la part de ces dirigeants. Avec, comme souvent en situation d’accablement et d’incompréhension, le besoin de détecter, au delà de l’inaction de la coopérative, des manipulations et des nuisances intentionnelles.

Il importe également de deviner leurs stratégies, parfois dérisoires, pour accéder à un revenu de substitution, produit de leur ingéniosité et expression du refus résolu d’un recours, honteux à leurs yeux, de la charité publique à laquelle le système et ses affidés veulent, disent-il, les amener.

Lorsque leur environnement leur en donne la possibilité, leur reconversion professionnelle et économique même extrêmement limitée, leurs minuscules productions semi-clandestines, constituent les conditions d’une restauration de leur dignité et du maintien de leur survie, bien entendu nullement encouragées ou reconnues par le modèle agricole en place.

Leur refus conscient de vivre de subventions et de primes plutôt que de leurs produits est devenu le moteur de la révolte des plus matures. Ils se débrouillent comme ils peuvent pour ne pas sombrer. À la dépendance d’une assistance humiliante, humainement et professionnellement destructrice, on les perçoit préférer se tourner vers un avenir paysan moins ambitieux, mais propre. Et l’observateur ne peut en aucun cas leur donner tort.

Maladie, éclatement conjugal et familial, dépression chronique

Devant la détresse personnelle, professionnelle et sociale, les individus ne sont jamais égaux. Il faut donc parler enfin de la confiance que les plus endurants persistent à accorder à celui ou celle qui les écoutera vraiment, qui sans doute accueillera leur détresse, mais qui reconnaîtra également leur force authentique, leur courage et leur réelle capacité de résilience. Et qui les aidera à sortir la tête haute des sentiments d’impuissance et d’échec, de même que de la ruine, qui affectent les plus anciens depuis bientôt 10 années. Doit-on les croire sur parole ? Les collègues qui ont été entraînés au renoncement par la maladie, l’éclatement conjugal et familial ou la dépression chronique ne sont plus là pour se confier. Et alors que d’autres renonçaient et consentaient à la démission, certains de mes interlocuteurs n’ont pas hésité à opposer la reconnaissance de leur honneur et de leurs compétences, face à quelques sommités qui souhaitaient les faire taire et les invitaient à renoncer à leur métier contre d’importants montants financiers… Et entre temps, ceux-ci ont acquis les connaissances et les informations qui leur manquaient à l’époque et leur apportent aujourd’hui une maîtrise expérimentée des dossiers en cours.

Arnold Jaccoud
arnold.jaccoud@orange.fr

Chaque contribution publiée sur le média nous semble répondre aux critères élémentaires de respect des personnes et des communautés. Elle reflète l’opinion de son ou ses signataires, pas forcément celle du comité de lecture de Parallèle Sud.

A propos de l'auteur

Arnold Jaccoud

« J’agis généralement dans le domaine de la psychologie sociale. Chercheur, intervenant de terrain, , formateur en matière de communication sociale, de ressources humaines et de processus collectifs, conférencier, j’ai toujours tenté de privilégier une approche systémique et transdisciplinaire du développement humain.

J’écris également des chroniques et des romans dédiés à l’observation des fonctionnements de notre société.

Conscient des frustrations éprouvées, pendant 3 dizaines d’années, dans mes tentatives de collaborer à de réelles transformations sociales, j’ai été contraint d’en prendre mon parti. « Lorsqu’on a la certitude de pouvoir changer les choses par l’engagement et l’action, on agit. Quand vient le moment de la prise de conscience et qu’on s’aperçoit de la vanité de tout ça, alors… on écrit des romans ».

Ce que je fais est évidemment dépourvu de toute prétention ! Les vers de Rostand me guident : » N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît – Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit – Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles – Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! » … « Bref, dédaignant d’être le lierre parasite – Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul – Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! » (Cyrano de Bergerac – Acte II – scène VIII) »
Arnold Jaccoud