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Interdiction du voile : à La Réunion, Nazir Patel alerte sur une « mécanique » qui menace le vivre-ensemble

Après les propos du député RN Jean-Philippe Tanguy en faveur d’une interdiction du voile dans l’espace public, puis la confirmation par Marine Le Pen de la possibilité d’un référendum sur le sujet en cas de victoire à la présidentielle, le président du Conseil régional du culte musulman de La Réunion dénonce une attaque contre les libertés fondamentales. Et met en garde contre la diffusion de ces idées sur l’île.

L’interdiction du voile dans l’espace public s’invite dans la campagne présidentielle. Le 30 août, le député Rassemblement national Jean-Philippe Tanguy s’est prononcé sur BFMTV en faveur d’une telle mesure. Une proposition qui avait été proposée dans le programme du RN lors de la dernière élection présidentielle en 2022 par Marine Le Pen, qui a confirmé via le réseau social X qu’un référendum pourrait être organisé sur le sujet en cas d’élection à la présidence de la République.

À La Réunion, ces déclarations font réagir Nazir Patel, président du Conseil régional du culte musulman. Pour lui, ce projet politique pose d’abord une question de droit. « Tel que c’est présenté, c’est anticonstitutionnel », estime-t-il, rappelant que « notre boussole, c’est le droit et l’État de droit ». Il considère que cibler une personne ou un groupe en raison de sa foi constitue « une attaque contre l’État de droit et contre les principes fondamentaux qui guident la République ».

Le responsable religieux invoque également la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, qui garantit selon lui la liberté de conscience et la liberté de pratique religieuse, dans les limites fixées par l’ordre public. « Selon la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses. Est-ce qu’on accepterait donc que les femmes de confession musulmane le soient ? », se questionne-t-il. 

« La vieille mécanique de l’extrême droite »

Au-delà de la question juridique, Nazir Patel voit dans cette proposition le retour d’une mécanique politique qu’il juge dangereuse. « C’est vraiment la vieille technique de l’extrême droite », rappelle-t-il, estimant que les personnes de confession musulmane sont désignées comme des « boucs émissaires ».

Le procédé consiste à transformer une population en menace avant de s’attaquer à certains de ses droits. « On les désigne comme des boucs émissaires, alors on les transforme en menace, on agite la haine contre cette population-là et puis on s’attaque aux droits fondamentaux », résume-t-il.

Le président du Conseil régional du culte musulman estime également que la focalisation sur le voile détourne l’attention d’autres difficultés auxquelles sont confrontées les sociétés française et réunionnaise : narcotrafic, logement, addictions, pauvreté, éducation ou encore corruption. « On parle quand même d’un parti qui veut pénaliser le port du voile alors que sa candidate devrait porter un bracelet électronique », ironise-t-il. 

Une logique qu’il dit retrouver dans certains débats médiatiques et politiques autour de l’islam. « Tout est relié à l’islam, tout est relié aux musulmans », déplore-t-il, dénonçant des discours qui, selon lui, finissent par « jeter le trouble » et « semer la haine ».

« La Réunion n’est plus épargnée »

Alors que certains responsables politiques locaux comme Jean-Jacques Morel pourraient considérer que de telles propositions n’auraient pas les mêmes conséquences dans une société réunionnaise marquée par le pluralisme religieux, Nazir Patel refuse de croire que les idées portées par le RN s’arrêteraient aux frontières de l’île.

Pour lui, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite ne pourrait pas être envisagée comme une simple parenthèse nationale sans conséquence sur La Réunion. Il cite notamment la Hongrie et d’autres pays où l’extrême droite est arrivée au pouvoir pour illustrer ce qu’il considère comme une remise en cause progressive des libertés fondamentales.

« Faire croire qu’il y aurait une exception pour La Réunion, c’est mentir aux gens », affirme-t-il. Selon lui, l’île elle-même n’est désormais plus à l’écart de ces discours. « La Réunion n’est pas du tout épargnée, n’est plus épargnée » par les « idéologies racistes, xénophobes » qui cherchent à « fracturer la société ». Encore la semaine dernière, Alain Bénard, ancien maire de Saint-Paul, était condamné en appel pour provocation à la discrimination religieuse alors qu’il avait déclaré que « les musulmans de La Réunion sont devenus des intégristes, qu’ils dégagent ». 

« Il suffit de voir quand quelques Sri-lankais accostent sur l’île comment les opinions se sont exprimées. C’était complètement irrationnel, on avait le sentiment qu’ils allaient manger le pain des Réunionnais », rappelle-t-il.

Quand la complexité laisse place aux « idées simplistes »

Pour Nazir Patel, le succès de ces discours repose précisément sur leur capacité à apporter des réponses simples à des problèmes complexes. « Le monde est complexe, les idées les plus simples traversent et impriment dans les cerveaux », observe-t-il. Derrière la promesse de résoudre les difficultés par l’exclusion des étrangers ou par la restriction de certaines libertés, il voit une forme de dévoiement du débat public.

À La Réunion, cette question prend une résonance particulière. Nazir Patel rappelle que la société réunionnaise s’est construite sur une histoire faite de migrations, de brassages et de rapports de domination : « On a connu l’esclavage, on a connu l’engagisme, on a connu la colonisation. »

Malgré cette histoire, estime-t-il, l’île a réussi à construire une société qu’il considère comme singulière par sa capacité à faire cohabiter différentes appartenances religieuses et culturelles.

Dans les rues réunionnaises, il ne voit donc pas de contradiction entre la coexistence de différentes pratiques religieuses et la vie collective. Une femme portant un foulard ne constitue pas selon lui une menace pour les autres. « En quoi ces personnes-là constituent-elles une menace pour les autres ? Ça ne s’est jamais vu », lance-t-il.

C’est précisément ce modèle qu’il estime aujourd’hui fragilisé. « On est en train de fragiliser, de fracturer, de faire exploser tout cela », dénonce-t-il, voyant dans les débats autour du voile une forme de « démagogie électorale ».

Alors que la question du voile pourrait devenir un thème de campagne présidentielle et faire l’objet d’un référendum, Nazir Patel appelle ainsi à ne pas considérer La Réunion comme imperméable aux débats nationaux et à rejeter les discours qui stigmatiseraient une population par rapport à une autre. 

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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