Empire colonial français carte

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La République et les colonies

SIXIÈME ÉPISODE

Dans le cadre de son travail pour faire connaître au plus grand nombre l’histoire de La Réunion afin d’éclairer les problématiques et enjeux de la situation sociale et économique actuelle, la Libre Pensée de La Réunion, poursuit ses exposés. Ce mois-ci, nous publions un article de Bruno N’Diaye.

Dans la suite des articles de la Libre Pensée de La Réunion sur l’histoire de l’île depuis le début de son peuplement. Ce mois-ci, le débat s’élargit à une réflexion sur le rôle joué par les Républiques successives dans la vie des habitants des colonies françaises. Ainsi se comprend mieux l’implication étroite de l’histoire de La Réunion dans l’histoire générale de la France pays colonisateur. Cet article de Bruno N’Diaye est paru dans l’Idée Libre, journal de la Libre Pensée.

Les principes de la République mis en cause par le colonialisme

Dans le cadre de cet article, consacré à la République et aux colonies, nous nous intéresserons plus particulièrement, parmi les questions qui mettent en cause les principes républicains, à deux d’entre elles : celle de l’esclavage et celle des interventions extérieures, incluant les guerres de conquête.

Sur la question de l’esclavage, celle-ci est abordée en mai 1791 dans un débat à l’Assemblée Nationale. À cette occasion, le 13 mai 1791, Robespierre monte à la tribune et y prononce un discours dont est issue une phrase que l’Histoire retiendra :

« Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! Périssent les colonies, s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ».

Même si ce ne furent pas exactement les mots prononcés, ils sont significatifs de la teneur du propos — celui-ci attendra près de 3 ans pour se concrétiser par le décret du 4 février 1794, lequel dispose que « l’esclavage des Nègres, dans toutes les Colonies, est aboli ».

Décret d’abolition de l’esclavage en 1794 – Archives Nationales

Sur la question de la guerre extérieure, l’énonciation des principes républicains a été réalisée à l’occasion de la controverse qui a opposé Robespierre aux girondins ou brissotins (du nom du député Jacques-Pierre Brissot). Relisons Condorcet, l’un des brissotins, dans son journal, la « Chronique de Paris », le 11 janvier 1792 :

« Nous sommes en paix et notre commerce languit… Si les Français ne la décident pas (la guerre), l’état de désunion se prolongera, la perte des assignats augmentera, l’effervescence des esprits, qui eût été utilement dirigée contre l’ennemi commun et vers un grand but, se tournera contre nous-mêmes. »

Ainsi donc, apparaissent, dans cette partie du camp républicain, les véritables objectifs de la guerre extérieure pour la bourgeoisie : l’expansion économique et la contention de la lutte des classes. À cette conception, Robespierre opposera, notamment en février 1793 à l’occasion du débat sur la Belgique, celle qui fondera par la suite la démarche de toutes les forces politiques véritablement progressistes. Ainsi écrit-il dans son journal « Lettres à mes commettants » :

« On peut aider la liberté, jamais la fonder par l’emploi d’une force étrangère… Ceux qui veulent donner des lois les armes à la main ne paraissent jamais que des étrangers et des conquérants… ».

La Première République

La révolte des esclaves rencontre le soutien de la Convention

La Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen

L’abolition de l’esclavage est votée en seulement en 1794. Bien que l’article premier de la déclaration de 1789 stipule que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », le débat de 1791 mentionné plus haut aboutit en effet à ce que dans la constitution votée en 1791, la question des colonies soit totalement occultée.

Il faut également rappeler que les fortes résistances à l’abolition, menées par les colons et leurs représentants à l’Assemblée, ont pu être réduites en grande partie grâce à la révolte des esclaves eux-mêmes. En effet, à Saint-Domingue notamment, une insurrection armée massive débute en 1791 et submerge les autorités françaises, également confrontées à l’intervention des Espagnols et des Anglais appelés en soutien par les royalistes et les colons. La libération des esclaves y est proclamée en août 1793 et une commission est envoyée à la Convention par les commissaires civils en poste sur l’île pour justifier cette décision.

Haïti première république noire – Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer

À la Convention, le débat se termine par un vote unanime de l’abolition par acclamation. Même après que l’abolition fut votée, des résistances à son application effective se poursuivirent, opérées par les colons, notamment à la Réunion où, jusqu’au rétablissement de l’esclavage par Napoléon, l’abolition ne fut jamais réalisée.

La Deuxième République

La forfaiture de l’abolition, la validation des premières conquêtes coloniales

Le 20 décembre 1848, Sarda Garriga ordonne la libération des esclaves de La Réunion

La IIème république a eu une existence très brève. Néanmoins, quelques événements majeurs se produisent qui permettent de classer ce régime parmi ceux qui se sont rangés du côté des forces favorables à la poursuite de l’oppression des peuples colonisés.

Il y a tout d’abord, paradoxalement, la question de l’esclavage, qui avait été rétabli par Napoléon après la première abolition (arrêté consulaire du 16 juillet 1802). En effet, la 2ème république abolit l’esclavage par le décret du 27 avril 1848 : « L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la privatisation du présent décret dans chacune d’elles ».

Mais l’article 5 de ce décret stipule : « L’Assemblée Nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. »

Le décret de 1848 reconnaît ainsi, de manière aussi concrète que possible, le droit de propriété des esclavagistes sur les êtres humains qu’ils ont exploités, opprimés, enchaînés, assassinés, torturés parfois, dans une finalité de lucre, et cette reconnaissance fut économiquement très significative : 126 millions de franc-or seront ainsi versés sur 20 ans à partir de 18491, qui correspondent aujourd’hui à 27 milliards d’euros2. L’abolition, par ailleurs devenue inévitable, a donc été réalisée en assurant financièrement la continuité de la domination des colons.

Ajoutons, pour boucler la boucle, que ces fonds seront à l’origine de la création en 1855 de la Banque du Sénégal, ancêtre de la Banque de l’Afrique de l’Ouest (BAO). La BAO aura en 1945 le privilège de l’émission du franc CFA3. Le franc CFA est le sujet d’un ouvrage publié en 2024, intitulé « L’arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA »4. Ainsi le décret de 1848, magnanimité de la IIème république selon certains, relie-t-il l’histoire de l’esclavage à celle du colonialisme et du néocolonialisme, par le financement initial de l’un des mechanisms les plus vivaces de la domination française sur l’Afrique subsaharienne.

Mentionnons maintenant la question coloniale en Algérie. Sur ce point, une mesure importante de la IIème république fut, après la guerre menée de 1830 jusqu’à la capitulation d’Abdelkader en 1847, la transformation des territoires occupés en départements français. Cependant cette réforme n’a en aucun cas été le cadre d’une émancipation des populations autochtones. Elle était plutôt dictée par la volonté d’établir dans le pays une colonie de peuplement à partir de la métropole, pour les classes jugées « dangereuses ». À l’inverse, c’est une politique de répression, hypocritement dénommée de « pacification », qui fut menée pour soumettre les indigènes.

La Troisième République

La poursuite de la conquête coloniale

La IIIème république poursuivit la conquête coloniale française entamée sous le second empire sur un immense espace en Afrique, au Nord et au Sud du Sahara, en Asie, dans les îles du Pacifique et de l’Océan Indien. Les principes républicains ont systématiquement été bafoués durant cette phase de conquête, qui partout se fera « les armes à la main » pour reprendre l’expression utilisée par Robespierre.

Dans la phase d’occupation, l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789 est formellement transgressé par le code de l’indigénat, instauré en Algérie en 1875, puis étendu aux autres colonies en 1887. Ce code définissait une justice répressive spéciale concernant exclusivement les indigènes, en créant une catégorie d’infractions qu’eux seuls pouvaient commettre.

D’autre part, la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État ne sera pas étendue aux colonies. « La laïcité est restée un principe abstrait pour les colonisés », écrit Jean Baubérot5. Il faut durant cette période saluer Clemenceau, et Jean Jaurès, précurseurs du combat anticolonialiste.

« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […] »Jaurès en 1896 dans le journal « La petite république ».

La Quatrième République

Jusqu’au naufrage final, la lutte contre l’indépendance des peuples colonisés

Carte scolaire au temps des colonies. Collection privée.

Concernant les territoires d’outre-mer, l’orientation consistant à maintenir en poste la quasi-totalité des responsables des administrations de la partie régalienne de l’appareil d’État : armée, police, justice, s’affirme dès avant la fin de la guerre6. Ainsi le commandement de l’armée en Afrique Occidentale Française (AOF) is confié au général Yves de Boisboissel, qui combattit avec les troupes de Vichy lors du débarquement des alliés à Alger en novembre 1942. C’est sous son autorité qu’eut lieu le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye le 1er décembre 1944, ces derniers ayant eu l’audace de protester lorsque leur furent refusées les sommes qui leur étaient dues7.

Ce massacre s’est révélé être le premier épisode d’une séquence quasi-annuelle de répressions : écrasement des manifestations de Sétif en Algérie en 1945, bombardement du port de Haïphong en Indochine en 1946, intervention militaire sanglante à Madagascar en 1947 (100 000 morts).

Les bilans des guerres contre les mouvements indépendantistes en Indochine et en Algérie sont épouvantables : 1 500 000 morts en Algérie8, 1 000 000 en Indochine9. Les crimes de guerre furent monnaie courante. Mais deux décrets de mars 1962 et une loi du 31 juillet 1968 amnistient l’ensemble des « infractions » commises par l’Armée française en Algérie. Le maréchal de Lattre de Tassigny, commandant militaire et politique en Indochine lors de l’utilisation du napalm comme arme de guerre, donne aujourd’hui encore son nom à des places et avenues en France.

Néanmoins, la résistance des peuples colonisés et l’apparition en métropole d’une opposition résolue au colonialisme aboutiront à l’indépendance de l’Indochine en 1954, de l’Algérie en 1962. La IVème république ne survivra pas aux conflits coloniaux, elle disparaît en 1958 lors d’une tentative de putsch des officiers supérieurs du corps expéditionnaire en Algérie.

La Cinquième République

La Françafrique, ou l’indépendance octroyée, et le maintien du système colonial aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Kanaky10

Dès les débuts de la Vème république, l’Afrique subsaharienne occupera une place particulière dans les nouvelles institutions. Sont en effet successivement mises en place entre 1958 et 1960 une fonction de conseiller technique à l’hôtel Matignon, puis de secrétaire général de la communauté franco-africaine, puis de secrétaire général aux affaires africaines et malgaches faisant partie du cabinet du président de la République, avec toujours le même titulaire : Jacques Foccart.

Avec son ami et complice Félix Houphouët Boigny, devenu plus tard président de la Côte d’Ivoire, ils seront les principaux opérateurs d’un système qui structurera durant des décennies et jusqu’à aujourd’hui les relations entre la France et ses ex-colonies subsahariennes. Avec Valéry Giscard d’Estaing, le secrétariat général aux affaires africaines et malgaches deviendra la cellule Afrique, sans que son positionnement dans le fonctionnement des institutions soit modifié : la relation avec le chef de l’État est directe, comme avec les officiers supérieurs de l’armée chargés des opérations extérieures.

En pratique, les parlementaires comme la diplomatie officielle sont fréquemment court-circuités : le responsable du secrétariat général aux affaires africaines et malgaches et plus tard de la cellule Afrique traitent directement avec les chefs d’État des pays issus des anciennes colonies d’AOF et d’AEF. A été maintenu le Franc CFA, imprimé à Chamalières, en Auvergne. Le franc CFA n’est pas convertible, sauf en euros. La France gère ainsi directement la politique monétaire et les réserves de change de ses anciennes colonies subsahariennes.

Les manœuvres et coups tordus de la Françafrique sont légion. 122 interventions militaires ont été recensées entre 1960 et le milieu des années 1990. On citera la mort de Félix Mounié, opposant camerounais, empoisonné au thallium par un agent du SDECE (1960), l’assassinat de Thomas Sankara (1987) en Haute-Volta (devenue Burkina Faso), plus récemment le renversement de Laurent Gbagbo par l’armée française11 en Côte d’Ivoire (2011) sur fond de fraude électorale de son rival Ouattara12.

Durant la mandature de François Mitterrand aura lieu, avec le soutien de la France au régime extrémiste rwandais responsable du génocide des Tutsis, l’une des pires dérives qu’aient provoquées la constitution antidémocratique de la Vème république et son appendice monstrueux la Françafrique.

La Vème république, sous tous les gouvernements, de droite ou « de gauche », a maintenu un régime colonial dans l’océan Indien, dans les Caraïbes et en Kanaky. Sur ce dernier territoire, les derniers développements sont dans le droit fil de la tradition anti-républicaine des régimes réactionnaires de la IIème à la Vème république : en décembre 2021 en Guadeloupe, interpellation et garde à vue d’Elie Domota, leader des manifestations de 2009 ; en juin 2024 arrestation et déportation en métropole de Christian Tein, dirigeant du FLNKS (formation luttant pour l’indépendance de la Kanaky), actuellement encore sous contrôle judiciaire aménagé.

Conclusion

À l’exclusion de la première république issue de la révolution de 1789, les régimes républicains qui se sont succédés ont, concernant la question coloniale, tous cédé aux tendances réactionnaires et violé gravement les principes républicains. Toutefois on observe actuellement des événements extrêmement significatifs de l’émancipation des peuples colonisés tels que le retrait sous pression de l’armée française des pays d’Afrique occidentale.

Bruno N’Diaye
Trésorier de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP)


1. Données du Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages du CNRS.

2. Comparatif établi en rapportant la somme concernée au revenu national.

3. Privilège transféré en 1955 à l’Institut d’émission de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et du Togo, lequel deviendra la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) en 1959.

4. « L’arme invisible de la Françafrique – Une histoire du franc CFA », Fanny Pigeaud, Ndongo Samba Sylla, Éditions La Découverte.

5. Jean Baubérot, « Outre-mer et séparation : Quel universalisme républicain ? », Outre-Mers Revue d’Histoire, 2005.

6. Voir Annie Lacroix-Riz, « La non-épuration en France », p.8.

7. Dialo Diop, « Thiaroye 44 », film documentaire réalisé par François-Xavier Destors et Marie Thomas-Penette.

8. Selon l’Office National des Moudjahidine.

9. Colloque international Université du Québec à Montréal (UQAM) 13 et 14 octobre 2023.

10. Ce chapitre reprend les éléments d’un article du bulletin de la LP 75 : « Sahel : la Françafrique, le début de la fin ? », supplément au n°700 de la Raison, avril 2025.

11. L’intervention française était justifiée par des accusations de massacre ultérieurement démenties par un acquittement de Laurent Gbagbo prononcé par la Cour Pénale Internationale après 10 ans de procédure.

12. Résultats du scrutin de la ville de Bouaké : 150 000 inscrits, 250 000 voix pour Ouattara.

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A propos de l'auteur

LibrePensee974

Fédération de la Réunion de la FNLP (Fédération Nationale de la Libre Pensée) fondée en 1848. Attachée à la défense des grandes lois de libertés, individuelles et collectives et à la laïcité : lois pour l'école publique (1882... 1886), liberté syndicale (1884), liberté d'association (1901), liberté de conscience et de culte (1905). Parmi les grands pionniers de la Libre Pensée : Victor Hugo, Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Francis de Pressensé...

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