Laurent Pantaléon chez lui au Port.

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Laurent Pantaléon : le cinéma face à l’urgence

ÉPISODE 1

Fin 2025, Laurent Pantaléon sort dans les salles Garanti 100 % Kréol, un film documentaire qui nous montre un angle mort de la culture réunionnaise dans la continuité de son parcours cinématographique. Nous l’avons rencontré pour parler images, politique et société. Trois thématiques que l’on retrouve dans ces films. Dans ce premier épisode, il nous explique ce que le cinéma représente pour lui.

Pourquoi se mettre à réaliser des films, et surtout, pourquoi continuer ? C’est avec cette question que je me rends chez Laurent Pantaléon, réalisateur de films et documentaires réunionnais, au Port. La dernière fois que je l’ai croisé, c’était lors d’une projection de son dernier film, Garanti 100 % Kréol. Il m’avait fait forte impression, il faut dire que le personnage sait manier les mots et nous avait fait l’honneur de nous gratifier d’un fonnkèr. 

Dès le début de notre entretien, il cite Frantz Fanon, plus précisément une phrase qui ouvre le chapitre 4 des Damnés de la Terre« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission à remplir ou à trahir. » Pour lui, c’est clair, sa mission c’est de capter ce cinéma de l’urgence. 

Mais avant tout, c’est la volonté de raconter des histoires, cette habitude réunionnaise qui imprègne ce choix d’aller vers le cinéma. « Mon père racontait des histoires, mon grand-père racontait des histoires. On habite à côté d’une boutique, tout le temps les gars ils racontent des histoires, on meurt de rire, parfois ils se mettent à chanter, ils font des digressions, mais ils racontent des histoires. » 

Derrière le rideau de cannes

Se raconter, ainsi que le monde qui l’entoure. Finalement la recette paraît simple, partir de ce que l’on connait, de ce que l’on vit et créer à partir de ça : « Je crois que le Réunionnais, en lui-même, il est dans la tradition du kriké kraké. Tout est une histoire, mais c’est à chacun de déterminer ce qui est vrai, ce qui est faux. » Dès le départ, il le sait, il ne fera pas du cinéma pour les autres, il ne fera pas « des films qui sentent la banane, la vanille et le cumin ». Il veut voir « ce qui se cache derrière le rideau de cannes », pour reprendre les mots du poète Alain Lorraine. 

Mais si aujourd’hui il sait être reconnu comme un cinéaste politisé, cette conscientisation de ses histoires et des images vient progressivement. Il le dit lui-même : « Mes films, dès le départ, sans être conscients, sont conscientisés. » La prise de conscience de la portée de son premier film vient notamment avec ses premiers festivals et surtout, la création d’un premier festival avec des camarades. Lorsque La face cachée du Père-Noël arrive en festival, en 2016, Laurent Pantaléon, alors jeune quarantenaire, sent que quelque chose change. 

« Des frères martiniquais, guadeloupéens, haïtiens me demandent le film pour le diffuser sur leur territoire. » En échange, il récupère les leurs. Avec certains, il décide de créer un festival au niveau local et fait venir des réalisateurs d’autres territoires. Lors de la première édition, le réalisateur Hassane Mezine vient présenter son film « Fanon, hier, aujourd’hui ». Claque visuelle. « Esthétiquement, le film peut être meilleur, mais au niveau de la pensée, au niveau de l’ancrage africain, je suis bluffé. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est d’écouter le réalisateur parler après le film. » 

De ces rencontres va émerger une volonté pour Laurent Pantaléon de développer sa conscience à travers notamment la lecture des auteurs mauriciens, antillais, mais surtout des auteurs réunionnais comme Axel Gauvin et Boris Gamaleya : « Ma conscientisation se construit avec le verbe », aime-t-il expliquer. 

Image issue de Garanti 100 % Kreol © Laurent Pantaléon / KWZ production

Capter, dénoncer

Un verbe qu’il a toujours cherché à mettre en avant, à ne pas effacer dans la majorité de ses films. Revenant à Frantz Fanon, il cite cette fois-ci le titre du premier chapitre de Peau noire, Masques blancs : Le noir et le langage. « Quand tu détruis la langue, tu détruis beaucoup de choses », explique-t-il. Durant l’échange, il raconte cette fois où on lui a reproché d’avoir déposé un dossier écrit en créole dans une institution basée à La Réunion. Son erreur ? C’est de ne pas avoir utilisé « le français du Français » pour reprendre les mots de Léon-Gontran Damas qu’il cite presque de mémoire. 

Mais qu’à cela ne tienne, Laurent Pantaléon n’a jamais envisagé de faire les choses comme on le lui demande ou plutôt, il n’a jamais souhaité rentrer dans une case, surtout celle que voudrait lui imposer Babylone. Depuis La face cachée du Père Noël, il a tracé son chemin cinématographique avec Baba Sifon, Sentié Papanger et dernièrement Garanti 100 % Kréol

« Quand je parle de cinéma de l’urgence, j’entends bien sûr le fait de capter ce qui va disparaître, le temps lontan. Mais c’est aussi le fait de raconter nous-mêmes ce que les autres ne peuvent pas voir parce qu’ils ne le vivent pas », précise-t-il. 

Capter le réel, dénoncer à travers lui une société qui efface et s’efface, voilà peut-être la mission que Laurent Pantaléon tente de remplir : « Toi là, tu vois pas, mais à partir de maintenant, parce que tu as vu mon film, regarde. Et tu verras les gens qui marchent avec des coqs, tu verras ces gens qui vont au combat pour gagner une petite monnaie. » 

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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