« Le moine de Mafate » en 1998

LIBRE EXPRESSION

La publication la semaine dernière de notre article intitulé « Mafate : Le chemin de croix du moine » a insufflé une certaine nostalgie au psycho-sociologue Arnold Jaccoud, lui rappelant ses premières incursions dans le cirque. Il a travaillé plusieurs années sur Mafate et à différentes périodes. Il nous a envoyé un texte qu’il a écrit en 1998 et qui fait largement écho à l’histoire que nous racontons dans notre article. Il s’agit en effet du même protagoniste, Alain Hoareau, aussi appelé « le moine ». Il réalise à travers ce texte l’esquisse des rapports sociaux qui se développaient à Mafate en 1998… Il interroge la complexité des relations entre les « endogènes » et les « exogènes ».

• Le moine •

Le progrès matériel n’entraîne jamais automatiquement la maturation de la conscience collective, sociale ou politique. On peut vivre la modernité sans qu’évoluent aucunement les archaïsmes des rapports sociaux.

L’individualisme et l’atomisation massive des relations de voisinage produisent une « grille d’interprétation de la réalité » qui peut amener les habitants à agir contre leurs propres intérêts à long terme. L’endogène ignore parfois comment utiliser stratégiquement la puissance de l’exogène pour le développement de son propre pouvoir.

La position ambivalente d’Alain Hoareau à Malheur en est une illustration significative.

Son discours se présente comme militant. Depuis 1991, l’AOR -Association Œcuménique de la Réunion- affiche son intention de participer au développement du cirque. Mais Alain Hoareau était venu des Bas en « ermite », par le biais de son association il s’est transformé en « intervenant social », employeur de CES, puis dès 1998 commerçant-gîteur, tout en plaidant une cohérence scrupuleuse avec son projet initial. Il n’est pas toujours compris. Cette mutation par glissements successifs ne peut entraîner l’approbation de tous. Il réussit là où les habitants eux-mêmes n’auraient même jamais eu l’idée de se lancer. Il est donc suspect. Il devient l’étranger qui a bénéficié d’appuis, par avance refusés aux habitants autochtones. La « richesse produite et la valeur ajoutée », il risque bien d’en profiter à leur place et à leur détriment. Et il rejoint ainsi le clan des privilégiés qu’il critique…

Dans le jeu ambigu des rapports sociaux en voie de remaniement dans le cirque et notamment sur Malheur, perçu par certains comme un « homme d’affaire » qui profite des Mafatais ou par d’autres comme « l’étranger » providentiel qui peut apporter quelques emplois – brisant ainsi au passage le monopole de l’ONF ! – Alain Hoareau est devenu une pièce importante des conflits locaux d’influence.

Lors des dernières péripéties entraînées par la mobilisation populaire (enfin, il était temps !) pour le maintien de la route du fond de la Rivière des Galets en juin 1999, celui qu’on persiste à appeler, affectueusement ou rageusement, « le moine » est entraîné directement dans les enjeux de pouvoir. Le pouvoir lui plaît probablement, mais en l’occurrence il est bien utile d’en disposer :

La représentation directe des habitants de Mafate auprès des autorités, jamais obtenue jusque là, suppose la création d’une structure qui leur permettra de se battre pour le maintien de la route. On choisit donc un projet associatif. La présidence de cette association qui devrait rassembler tous les Mafatais est âprement disputée. Alain Hoareau est opposé à l’autre leader du cirque, Olivier Vernis de Grand-Place les Hauts, président de l’association « Marmailles Mafate ». En définitive, l’élection – le 12 juin – d’Olivier Vernis à cette présidence fait l’objet d’une contestation à propos de la représentativité des électeurs. Une semaine plus tard, Alain Hoareau se fait élire
président d’une seconde association « des Ilets possessionnais de Mafate. »

Plusieurs remarques :
1 – Les deux protagonistes de cet épisode sont des gens de l’extérieur, venus des Bas. Ils se sont l’un et l’autre auto-proclamés défenseur, animateur ou porte-parole des Mafatais.

2 – Leur action est forcément ambivalente à plusieurs titres : ne provenant pas de Mafate, ils participent de l’influence déterminante des gens de l’extérieur sur le devenir de Mafate. Ils endossent le rôle paradoxal, par ailleurs, de ceux qui contestent que les décisions concernant le cirque soient prises par d’autres que les habitants et sans leur représentation. Mais ils se substituent à ces habitants d’une certaine manière et leur confisquent leur pouvoir d’agir et de se défendre eux-mêmes. Le parapluie de la protection et de l’assistance risque bien de perdurer avec cette nouvelle variante de la dominance extérieure.

3 – A contrario, dans leur action même un peu conflictuelle, les deux leaders démontrent leur volonté de s’engager avec les Mafatais et pour eux. Ce qui en fait -très progressivement- des personnes de mieux en mieux intégrées dans les faits et si possible aux yeux de leurs détracteurs.

4 – Les gens d’Ilet-à-Malheur, tout comme les Mafatais assistent à cette « guéguerre des chefs », à la fois reconnaissants de ce que d’autres font ou voudraient faire pour eux, mais dépouillés du pouvoir et de la responsabilité d’avoir à le faire eux-mêmes. Le pouvoir exogène, dans sa générosité même et dans sa puissance opérationnelle, peut demeurer à l’évidence castrateur, d’où qu’il se présente.

5 – On peut craindre que ce pouvoir ainsi élaboré maintienne les gens de Malheur dans leur dépendance initiale, quel que soit son discours idéaliste et quelle que soit l’altruisme de sa source. Et ceci d’autant plus durablement que le succès de l’opération renforcera la légitimité de ses initiateurs !

6 – L’intégration définitive au sein du groupe social exige du temps, de l’action en commun, des combats dont l’intérêt est partagé, des souffrances et des succès. Et probablement un zeste d’humilité. Alors l’alchimie de l’incorporation mutuelle de l’exogène et de l’endogène peut réussir. Alors les rapports sociaux se remodèlent et se transforment. Alors la population peut quitter toute attitude de soumission, assume elle-même sa parole, exprime ses aspirations et ses besoins, construit mieux sa conscience collective et ses solidarités.

Parmi plusieurs coupures de presse, j’ai choisi un extrait de Témoignage du mercredi 15 avril 98, qui fait parler Alain Hoareau en p. 6 : « J’ai toujours essayé d’œuvrer pour le développement du cirque, où passent tous les amoureux de la nature, Réunionnais ou touristes. Je suis convaincu que cette richesse qu’apportent les randonneurs doit bénéficier à tous les Mafatais (sic), non à quelques privilégiés. C’est dans cette optique que j’ai décidé de lancer ce
gîte, à la fois pour attirer davantage de visiteurs dans les environs, et pour créer sur place de la richesse et de la valeur ajoutée. »

Il sera intéressant d’en décrire et d’en évaluer les mécanismes.

Arnold Jaccoud, psycho-sociologue

1998

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