[Le Port] L’océan, la plage et sa montagne de déchets

Exploitation d'une carrière marron au Port

ENVIRONNEMENT

Entre la déchèterie du Port et la plage, une entreprise exploite illégalement le terrain de l’ancienne décharge depuis des années. Le sol est un agrégat de poubelles. Dans cette histoire, chacun fait son travail : la Deal contrôle, l’Etat fait des mises en demeure, la Justice juge et l’exploitant continue de vendre ses roches et son sable. Et rien d’autre ne se passe. Le prix, c’est la nature qui le paye : le sol, l’eau, les écosystèmes.

La butte de gravats s’est durcie au fil du temps. En contrebas, la plage de sable noir et l’océan, bleu turquoise. L’odeur pas très agréable d’un cadavre d’animal. Par ci par là, des bouts de ferraille, des pneus, une machine à laver, recouverts de gros galets. On se trouve sur la commune du Port, entre la déchèterie du TCO et la plage, à deux pas du port de plaisance. Jean-Claude Ludovic exploite le lieu « à titre personnel » comme il le dit lui-même, sur ce lieu qui hébergeait avant 2012 l’ancienne décharge du Port.

« Il creuse, il creuse, il creuse »

L’affaire n’est pas nouvelle. En 2019, un article de zinfos974 titrait déjà sur « Le Port : Un site de tri de déchets illégal qui s’éternise » et parlait d’un entrepreneur qui « ne veut pas comprendre ». « Il creuse, il creuse, il creuse et il remplit les trous avec des déchets du bâtiment que ramènent des camions », témoigne un entrepreneur du coin. Quand on creuse un peu, nous aussi, on constate que le responsable de Ludo Recyclage Concassage a reçu de nombreuses mises en demeure depuis plusieurs années. Une en 2020, en 2018, en 2017, en 2014…

Le site de l’ancienne décharge sur geoportail.

L’homme de 70 ans a été condamné à plusieurs reprises pour l’exploitation d’une carrière (extraction notamment de sable), le transit de matériaux alluvionnaires, le tri de déchets (usage d’un concasseur), le traitement de véhicules hors d’usage. Des activités classées dans la nomenclature des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Des personnes qui fréquentent le quartier parlent aussi de zone d’enfouissement illégale, ce que l’exploitant conteste. A chaque fois, l’Etat le somme de stopper ses activités, de remettre en état les parcelles et de payer des amendes administratives. Il doit également s’acquitter d’une astreinte journalière s’il ne met pas en œuvre les mesures dès la réception de la notification. Chaque mise en demeure ressemble à la précédente.

Rien ne bouge

« Etant insolvable, les condamnations pécuniaires ne peuvent être exécutées », précise le TCO. « Quant aux exécutions forcées, nous avons constaté que ce dernier dissimulait son activité à chaque passage d’huissier. » Comment expliquer que rien ne bouge malgré les plaintes et les condamnations ? « Pour rappel, les expulsions sont des décisions et des procédures de justice, auxquelles l’intercommunalité tout comme M. Ludovic sont assujettis », se défend le TCO qui paraît ainsi s’en remettre, impuissant, à l’action de la Justice et de l’Etat.

« Quand je vois tout ce qu’on doit déclarer à la Deal et qu’après je vois ça, ça me fait rire », reprend le même témoin que nous avons rencontré. Contactés jeudi matin, la mairie du Port, la Préfecture, le Grand port maritime n’avaient pas encore répondu hier soir à nos sollicitations. Leurs réponses seront partagées sur notre site lorsqu’elles nous parviendront.

« On n’enterre pas ici »

« Mon dos est large », lâche Jean-Claude Ludovic que nous avons pu joindre par téléphone. Depuis une vingtaine d’années, il s’est habitué aux ragots des uns et des autres. « Pour tout le monde c’est un dépôt d’ordures mais on n’enfouit pas, on n’enterre pas ici. Avant j’avais une carrière. Aujourd’hui, je travaille mon propre stock, je récupère mes agrégats. » Jean-Claude Ludovic a déjà reçu plusieurs fois la visite des agents de la Deal (la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement).

  • Exploitation d'une carrière marron au Port
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Il se défend de toute activité illégale. « Ca fait 40 ans que je travaille sur ce site, je vais vous montrer les documents. Je paye mes impôts, j’ai un numéro de siret, un numéro de k-bis, je ne travaille pas au noir. Je ne dirais pas que j’ai toutes les autorisations qu’il faut, mais toutes les structures sont au courant que je les demande. »

Quelles incidences sur l’environnement ?

Il explique travailler de 6h à 18h depuis la création de son entreprise en 1977. Celle-ci aurait fermée ensuite en 1998. Jean-Claude Ludovic se décrit comme un « petit artisan ». Sur le site internet societe.com, l’établissement Ludo recyclage concassage existe depuis 2012 avec pour activité « Exploitation de gravières et sablières, extraction d’argiles et de kaolin ».

Combien de carrières non encadrées sont aujourd’hui encore exploitées à la Réunion ? Alors qu’on parlait ce mercredi 26 octobre de l’évacuation des déchets dangereux, quels détritus sont effectivement enfouis dans le sol de l’île ? Avec quelles incidences sur l’environnement ? La Préfecture elle-même souligne dans ses mises en demeure le risque qu’induit un site comme celui du Port de « pollution des eaux et des sols, les risques pour la sécurité publique, la protection de l’environnement ». Jean-Claude Ludovic le note lui aussi : « il y a huit mètres de profondeur de poubelle ».

Responsabilités

A son tour, le TCO a été mis en demeure par l’Etat de procéder à la réhabilitation de l’ancienne décharge. Le TCO « se retrouve aujourd’hui dans l’incapacité d’effectuer ces travaux du fait de la présence sur site de M. Ludovic », ajoute l’intercommunalité dans sa réponse. « Depuis 2012, le TCO n’a eu de cesse de demander à M. Ludovic d’évacuer les lieux. Rien n’y a fait et ce malgré les différentes procédures engagées. Actuellement, la dernière procédure en cours se trouve devant la chambre correctionnelle de la Cour d’Appel, M. Ludovic ayant fait appel du jugement sur intérêts civils le condamnant à verser au TCO une indemnisation de 20 604,14 euros pour les surcoûts liés au chantier de réhabilitation. »

« Le TCO a une compétence pour les déchets des ménages à travers le Code Général des Collectivités Territoriales (L2224-13). Mais le code de l’environnement précise que chaque producteur est responsable des déchets qu’il produit même lorsqu’il l’a transmis à quelqu’un d’autre. Cela n’exonère pas le producteur de déchets de s’assurer que son déchet a bien été traité dans un site agréé. »

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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