Xavier Box, réalisateur du podcast Lexème, première épisode sur Marie Lanfroy et la polémique de l'appropriation culturelle maloya

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Lexème : être Réunionnais mérite une explication lente et longue…

Xavier Box vient de réaliser un podcast d’une heure à partir de la polémique sur l’appropriation culturelle. S’immerger dans le premier épisode permet d’entrevoir toute la complexité de l’identité réunionnaise.

Il y a quelques semaines, Xavier Box mettait en ligne le premier épisode d’un podcast intitulé « Marie, l’avion et le Maloya », référence à Marie Lanfroy, chanteuse du groupe Saodaj, cible initiale du débat sur l’appropriation culturelle. D’autres podcasts suivront sous le titre générique « Lexème, intimes polémiques ».

Le titre interroge. Kosasa lexème ? Nous avons posé la question et bien d’autres à l’auteur qui se trouve être un monteur de cinéma réunionnais de retour sur son île natale. Mais avant cela, nous vous proposons d’écouter son travail. Si possible avec un casque, comme il le conseille fortement, afin de vous immerger dans sa quête…

Xavier Box, vous venez de lancer une série de podcast intitulée Lexème. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes ? D’où parlez-vous ?

Je suis Réunionnais, déjà, à la base. Donc, s’il devait y avoir un point de vue, ce serait celui d’un Réunionnais qui a grandi ici et dont la famille vit ici depuis toujours. Je le dis dans le podcast, mais je n’en fais qu’une phrase. Je ne veux pas en faire un point central. Lexème ne partait pas forcément de ça. Sur ce genre de questions, que le point de vue soit réunionnais ou non, si elles sont abordées avec respect, cela ne devrait pas faire une grande différence.

On sent rapidement à l’écoute du podcast que vous êtes imprégné de culture réunionnaise.

Non seulement j’en suis imprégné mais j’en suis surtout amoureux. Je pense que n’importe qui ayant quitté La Réunion puis étant revenu peut le comprendre : j’étais amoureux de La Réunion et j’en suis tombé doublement amoureux en partant, lorsqu’elle a commencé à me manquer. C’est là que je me suis rendu compte de beaucoup de choses. Dans la vie d’un Réunionnais aujourd’hui, il y a souvent cette étape consistant à partir puis à revenir. En revenant, j’ai vraiment accentué mon amour pour La Réunion. J’ai aussi davantage partagé avec mes grands-parents.

Je n’ai pas seulement vécu en France. J’ai appris d’autres langues et rencontré des gens qui n’avaient, a priori, strictement rien à voir avec nous. J’ai vécu, par exemple, en Allemagne. Ma femme vient de l’Allemagne de l’Est. C’est assez drôle parce que l’on trouve parfois des points communs inattendus. Avec la chute du mur, ils sont eux aussi passés, entre de très gros guillemets, de tout à rien ou de rien à tout, comme nous avons pu le vivre avec la départementalisation.

Xavier Box, réalisateur du podcast Lexème, première épisode sur Marie Lanfroy et la polémique de l'appropriation culturelle maloya
Xavier Box, réalisateur du podcast Lexème.

Et maintenant, vous êtes définitivement de retour dans votre île ?

Je ne suis pas vraiment quelqu’un qui définit les choses de manière définitive, mais oui, dans l’idée, c’est ça. Mais c’est parfois difficile de rentrer. D’un côté, on apprécie tout parce que l’on est heureux de revenir et que l’on retombe amoureux de sa culture. De l’autre, les choses ont tellement changé.

«  Je ne veux pas que Lexème devienne une réponse à Gaël Velleyen. Mais le projet est quand même né de là. »

Il existe souvent une forme de blues lorsque l’on revient à La Réunion. On ne retrouve pas forcément l’île que l’on avait quittée.

Oui, et je pense que cela apporte quelque chose d’important par rapport à Lexème. Avec la distance, on a peut-être aussi un peu idéalisé La Réunion, comme on peut idéaliser les gens. On a manqué certaines étapes quotidiennes de son évolution, qu’elle soit culturelle ou physique, avec les constructions et les changements du territoire.

Mais il y a des choses que l’on choisit, des choses que l’on ne choisit pas et tout le reste qui se construit entre les deux. Non seulement je trouve que c’est quelque chose de profondément créole, parce que c’est un peu la définition même de la créolisation, mais c’est aussi un choix que l’on doit faire en revenant.

Ce serait dommage de se dire, comme beaucoup de gens ont tendance à le faire, que c’était mieux avant. Curieusement, je vois aussi beaucoup de jeunes sur les réseaux sociaux éprouver une nostalgie pour une époque que certains n’ont même pas réellement connue.

Lexème, c’était aussi une manière de dire : « Soyons acteurs de ce que sera demain. » Il ne faut pas qu’un Créole se pose seulement la question de ce qu’il était ou de ce qu’il est. Il faut aussi qu’il se pose la question de ce qu’il va être.

De la feuille A4 au podcast d’une heure

Alors, Lexème, dès le titre, ça annonce une approche approfondie des thèmes que vous abordez. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure éditoriale ? Y a-t-il eu un déclic ?

Oui, carrément. Je ne sais pas si j’appellerais cela un déclic, mais c’est une anecdote assez marrante. J’étais sur les réseaux sociaux. Pour être honnête, je ne savais pas qui était Marie Lanfroy. Je ne baignais pas du tout dans cet univers-là. Je ne connaissais pas vraiment Saodaj. Puis je suis tombé sur cette histoire et sur une intervention de Gaël Velleyen. Je ne veux pas que Lexème devienne une réponse à Gaël Velleyen. Mais le projet est quand même né de là. 

À un moment, des choses se sont dites sur les réseaux sociaux et j’ai failli répondre à un commentaire. Je n’avais jamais fait ça de ma vie. C’est même plutôt le type de format que je ne supporte pas : quelque chose de très court, de très impulsif et qui existe uniquement en réponse à quelqu’un.

Comment avez-vous procédé pour réaliser votre premier épisode qui porte donc sur le débat sur l’appropriation culturelle ?

J’ai commencé à écrire quelque chose sans vraiment savoir où cela allait. Au départ, je pensais partir sur un format d’une page A4. Mais lorsque j’ai commencé à écrire, cela s’est emballé. Je me suis pris au jeu et je me suis rendu compte que cette histoire faisait ressortir beaucoup de choses qui étaient en moi : ce que je pensais de cette situation, ce que je pensais de La Réunion d’aujourd’hui et tout ce que j’avais accumulé à travers mon parcours. C’est un peu sorti tout seul. Au fur et à mesure, j’ai fini par en faire un essai, ou un court essai, que j’avais déjà mis en page. Ensuite, j’ai voulu lui donner une voix.

Vous avez beaucoup travaillé votre voix. Celle que l’on entend dans le podcast est très différente de votre voix naturelle.

Oui, complètement. Elle est entièrement retravaillée et c’est totalement assumé. Cela reste ma voix, ma voix enregistrée puis transformée. Je voulais me détacher personnellement de ce projet. Je n’ai aucun problème avec le fait que l’on sache que c’est moi qui l’ai fait. J’en suis très fier et je pense chaque mot qui est prononcé. Mais je trouvais que le format avait besoin d’une forme de détachement et d’anonymat. Ce n’était pas moi qui en avais besoin, c’était le format. Je voulais quelque chose d’assez neutre, agréable et rassurant pour que ce soit le propos qui ressorte.

Un peu de lenteur et de poésie

Comment avez-vous construit ce premier épisode ? Comment êtes-vous passé de ce texte écrit à une création sonore ?

En l’enregistrant, cela me plaisait, mais quelque chose me manquait. Il y a peut-être aussi une forme de déformation professionnelle puisque je suis monteur de cinéma. Lorsque je fais des montages, je travaille beaucoup le son et je supervise le mixage. 

J’ai essayé d’y ajouter des images, mais j’ai arrêté tout de suite. Je me suis dit que le format appelait justement quelque chose d’un peu rêvé. Il laisse surtout une place à la lenteur. À un moment, je l’ai imaginé comme cela, et c’est pour cette raison que j’insiste sur les écouteurs. Si l’on me demandait comment j’aimerais que les gens l’écoutent, je dirais : un peu comme lorsque l’on lisait un bon livre le dimanche.

L’épisode dure une heure. Ce n’est pas court, c’est sûr, mais cela ne prend pas non plus toute la journée. On prend ses écouteurs, on s’installe, on se prépare un thé, un verre de vin ou une bière, chacun son truc, puis on écoute.

Quel message avez-vous voulu faire passer ? 

Lexème n’est pas censé dire quelque chose pour qu’à la fin l’auditeur se dise : « Voilà, j’ai compris le message. » Je pense que c’est plutôt quelque chose qui essaie d’apporter une approche. Les questions que chacun se pose après l’avoir écouté ne sont sans doute pas les mêmes d’une personne à l’autre. C’était un peu l’idée.

Quels retours avez-vous reçus ?

Pour l’instant, énormément de personnes m’ont écrit, notamment des gens que je ne connais pas. Ils m’ont dit des choses très touchantes. Ce sont des personnes qui me remerciaient de ramener un peu de lenteur et un peu de poésie dans tout cela. D’autres me disaient : « Cela a mis des mots sur ce que je pensais, mais que je n’arrivais pas vraiment à exprimer. » J’ai trouvé cela très touchant. C’est aussi un peu ce que l’on recherche lorsque l’on écrit.

Lexème, c’est compliqué à expliquer

Comment envisagez-vous la suite ?

Je ne voudrais pas m’éloigner de l’idée de traiter des polémiques. Il ne faut pas forcément que la polémique soit encore complètement active. Pour Marie Lanfroy, je suis content que Lexème ne soit pas sorti le premier jour. Il fallait un peu de distance. C’est aussi cela, l’idée. Car la polémique est un piège. Lexème a dans son ADN cette volonté de dire : « Attendez un instant. » Des polémiques, à La Réunion, nous en avons quand même un certain nombre. Nous pouvons les traiter en prenant le temps, dans un format qui soit plus respectueux et plus lent.

Savez-vous déjà quelles seront les prochaines polémiques abordées ?

Non, pas encore. Plusieurs portes sont ouvertes. À travers ce premier épisode, je me suis rendu compte que les réseaux sociaux resteraient probablement assez présents. Toutes les polémiques n’y naissent pas forcément, mais c’est surtout là qu’elles vivent. Je commence donc à me demander si Lexème ne pourrait pas devenir aussi une réflexion sur ce que les réseaux sociaux ont amené à La Réunion, et sur ce qu’ils ont amené de spécifique ici plutôt qu’ailleurs.

La Réunion est un petit territoire, assez spécifique. Je pense que c’est en voyageant que l’on se rend compte qu’il n’y a pas énormément d’endroits qui soient à la fois aussi loin et aussi près de tout, aussi reculés et aussi développés. Lorsque je suis à Berlin et que j’explique à mes amis que nous avons la fibre à Piton Saint-Leu alors qu’ils sont au centre de Berlin et qu’ils sont encore en ADSL, on se rend compte que nous vivons dans un lieu assez peu commun.

Le sujet central de Lexème ne serait-il pas l’identité ? Qu’est-ce qu’être Réunionnais ?

Chaque polémique est peut-être en effet une manière de se reposer cette question et de se rendre compte que la réponse est extrêmement complexe. Si je devais répondre à cette question, je dirais qu’être Réunionnais, c’est être un enfant de contraintes et de contradictions.

Comme je le dis dans le texte, tout ici est né de contradictions. Tant que nous n’aurons pas réussi à accepter ces contradictions, nous trahirons forcément notre Réunion. C’est quelque chose que le projet Lexème gardera. Pas forcément comme un mantra, mais cela fait partie de son ADN.

Xavier Box, réalisateur du podcast Lexème, première épisode sur Marie Lanfroy et la polémique de l'appropriation culturelle maloya

Réponse complexe et mot compliqué… Alors, ça veut dire quoi lexème ?

Ce nom désigne plusieurs choses qui, séparément, ne constituent pas encore quelque chose, mais qui finissent par en créer une nouvelle. Un lexème est une partie abstraite. C’est une idée avant d’être un mot. Une fois que le mot est arrivé, ce n’est plus seulement un lexème. Cela devient aussi une racine permettant de former d’autres mots. Par exemple, si l’on prend « rouge » et « rougeâtre », ils ont la même racine et relèvent du même lexème. Mais le lexème existe avant que cela devienne « rouge ».

Pardon, je m’emballe à chaque fois sur cette question. C’est le truc le plus compliqué avec Lexème. Mais c’est aussi ce qui m’avait accroché. Je trouvais très intéressant d’avoir quelque chose qui soit, en soi, aussi compliqué à expliquer. Cela correspond exactement au format du projet. 

Lorsque quelqu’un, qu’il soit Réunionnais, Allemand ou Américain, me demande ce qu’est un Réunionnais, c’est extrêmement complexe à expliquer. Et cette complexité est saine. À partir du moment où quelque chose devient trop simple à exprimer, c’est qu’il y a probablement un souci quelque part. Ce qui me plaisait avec le mot lexème, c’est que quiconque veut expliquer ce que c’est est obligé d’y passer quinze minutes. Il faut y aller longtemps et lentement. Et, à la fin, on finira peut-être par comprendre.

Entretien : Franck Cellier

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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